‹ Blanche MortimerChapitre 33 sur 96 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

gain de cause à ses soupçons, l'excellent baronnet n'eut rien de plus pressé que d'aller chez miss Mortimer, qu'il allait vraisemblablement trouver dans les larmes, et à laquelle il devait, en bonne justice, des consolations.

Cela vous aurait charmé de voir marcher sir Thomas d'un pas allègre, se frottant les mains, se félicitant d'avoir arrêté sa compatriote sur le bord de l'abîme, et préparant, chemin faisant, les discours les plus propres à l'entraîner, à la convaincre et à effacer de son cœur jusqu'au souvenir de cet indigne aventurier qui avait failli écarteler, Dieu sait comme ! le blason des Mortimer.

Sir Thomas était l'éloquence et la persuasion en personne, avant le dîner surtout; la chambre des communes gardait encore un souvenir formidable de ses speechs aux séances du matin, fort heureusement compensés par ses ronflantes siestes aux séances de nuit. Il est donc vraisemblable qu'il n'aurait pas manqué de produire sur Blanche une vive impression... si, en arrivant chez elle, il n'avait trouvé ses femmes de chambre en train de faire des malles et d'emballer des chapeaux.

— Miss Mortimer? demanda-t-il.

— Monsieur, elle est partie, il y a vingt minutes à peine.

— Partie 1 et pour où ?

— Pour l'Ecosse, monsieur.

— Diable l et que peut-elle ainsi aller faire seule en Ecosse?

— Elle n'est pas partie seule, monsieur.

— Avec qui donc? demanda le baronnet, qui se fût mieux résigné à perdre sa montre que l'occasion de prononcer son discours.

— Avec M. Matthéus, monsieur.

— Eh bien ! reprit sir Blunt en assénant sur le parquet un de ces coups de canne destructeurs qui avaient failli rapporter à Stop des rentes de gimblettes, qu'elle aille donc à

tous les diables, puisque c'est là un voyage que tant de femmes font tôt ou tard I *

En chaise de poste.

Quelques mois après^ ce départ, une poudreuse voiture de poste courait sur la route de Saint-Pétersbourg.

Selon l'usage du pays, cette voiture était traînée par six chevaux maigres, à la crinière inculte, au poil hérissé, à l'œil sauvage, et attelés de front. Le postillon, selon l'usage encore, était une manière de paysan à longue barbe, vêtu d'un cafetan (1) brun, et coiffé d'un chapeau* de feutre bas de forme et à larges bords.

Blanche et Matthéus étaient dans cette voiture.

Un changement ^notable s'était opéré en ce dernier, que nous avons laissé partant avec Blanche pour l'Ecosse, au grand dépit de sir Blunt, qui les envoyait au diable. Des rides précoces sillonnaient son front , son œil cave accusait de fiévreuses insomnies, et ce corrosif qu'on appelle le chagrin s'était incrusté sur ses traits comme l'efeiu forte sur l'acier.

Quant à Blanche, elle reflétait son époux , c'est-à-dire qu'elle était triste parce qu'il l'était, et cela d'autant plus

I. Le cafetan est une sorte de tunique attachée au défaut de Tépaule droite par un bouton, serrée à la taille par une large ceinture de cuir, et taillée en rond au-dessous du cou, qui reste ainsi découvert.

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