‹ Blanche MortimerChapitre 34 sur 96 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

que, ne sachant rien, ses appréhensions n'avaient pas de bornes puisqu'elles n'avaient rien de précis. Elle parcourait tout un monde de suppositions douloureuses, les adoptant et les repoussant tour à tour , comme le voyageur égaré qui hasarde quelques pas par une route, puis par une autre, et revient à son point de départ, plus incertain que jamais, pour aller s'égarer encore.

— Cher Matthéus, disait-elle en prenant sa main qu'elle pressait doucement dans les siennes, vous savez si je suis confiante pt dévouée ; vous savez que jamais une. plainte, jamais un murmure, jamais un soupçon ne sont sortis de mes lèvres ; et cependant...

— Blanche, reprit Matthéus en bâillonnant gracieusement la jeune femme du dos de sa main fine et blanche, oubliez- TonsTotre promesse?

— L'oublier! oh! non, Matthéus! Le souvenir de cette promesse me poursuit jour et nuit ; mille fois il a fermé mes lèvres, alors que cependant mon cœur se brisait en TOUS voyant, et en vous sachant une douleur qu'il m'était interdit d'adoucir et de partager.

Matthéus se pencha sur elle et lui ceignit le front d'une couronne de baisers ; seulement à cette couronne il y avait une épine, car une larme brûlante tomba de ses yeux en même temps que les baisers s'envolaient de ses lèvres.

— Au nom de ma tendresse, reprit Blanche, . déliez-moi de Cette promesse imprudente, et, dussiez-vous ensuite me condamner pour toujours au silence, laissez-moi vous ouvrir une seule fois mes pensées!... L'amour, n'est-ce pas la confiance? n'est-ce pas deux âmes qui se mirent Tune dans l'autre et ne se cachent rien ?

' — Parlez ! dit Matthéus.

— Ne croyez pas, mon ami, que ce soil une impatiente curiosité de femme qui me guide, si naturelle et si vive que puisse être cette curiosité alors qu'il s'agit de

r homme que j'aime et à qui j'ai V\é ma vie... Vous m'êtes apparu bon, noble et généreux, et je suis allée à vous comme le fer vers l'aimant, sans savoir qui vous étiez, d'où vous veniez, où vous alliez, ni quels étaient vos plans, vos espérances ou vos craintes... Je n'en sais rien encore, et néanmoins je me repose à ce point sur vous, j'ai une telle foi dans mon Matthéus bien-aimé, que je ne me repens pas, et que, si c'était à refaire, je le ferais encore...

Des flèches aiguës et empoisonnées décochées sur sa poitrine eussent moins fait souffrir Matthéus que ces derniers mots, dits avec le simple accent de la vérité.

— Si je parle aujourd'hui, continua Blanche, ce n'est donc pas parce que les affreux pressentiments qui me torturent le jour se reproduisent la nuit dans mes songes ; ce n'est pas parce que, en me réveillant de ces cauchemars, je vous retrouve vous-même oppressé, inquiet, haletant ; ce n'est pas parce que je me révolte d'être exclue de votre secret comme si vous me jugiez indigne de le , partager... Non. Sachant que, en parlant, je vous afflige, rien de tout cela n'aurait suffi pour me faire parler. Mais, vous le dirai-je, Matthéus ? une terreur sans nom m'a saisie et s'accroît à mesure que nous approchons de Saint-Pétersbourg ; il me semble que chaque tour de roue nous rapproche d'une crise fatale, et qu'il y a là-bas un abîme sans fond dans lequel nous courons nous engloutir.

— Chère Blanche, reprit Matthéus en attachant sur ses yeux bleus un regard doux et triste, vous rappelez-vous que, la veille du jour qui a lié votre sort au mien, j'ai noblement fait un dernier effort, un effort surhumain pour vous détacher de moi ?

— Oui, Matthéus.

— - Ne vous ai-je pas dit que je ne devais pas mêler votre destinée à la trame obscure et compliquée de la mienne ? Ne vous ai-je pas dit que mon passé était triste et sombre,

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