PREMIERE PARTIE
mon avenir menaçant et incertain ? que mon nom, ma famille, mon pays, devaient être, pour celle qui deviendrait ma femme, comme s'ils n'étaient pas ?
A chacune de ces interpellations, Blanche baissait la tête en signe d'acquiescement.
— Insensé que j'étais 1 poursuivit Matthéus. Au lieu de fiiir résolument et sans regarder en arrière, j'ai voulu vous demander un dernier regard ; je me suis cru fort et maître de moi-même, je me suis dit : « Je partirai ensuite, » et voilà que toutes mes résolutions ont sombré devant ce regard que jespérais vaincre et qui m'a vaincu !
— Oui, reprit Blanche, et je vous ai répondu que, quel que fût votre sort, je serais heureuse de le partager ; que votre femitle, votre nom, votre pays, le passé, l'avenir, que tout cela n'était rien pour moi ; que vous étiez tout, et que je défiais la destinée de m'envoyer un malheur qui ne fût pas largement compensé par ton amour.
— Et c'est ainsi, Blanche, c'est en troublant ma raison, en me grisant aux mélodies de ta tendresse, en couvrant l'abîme de fleurs, en faisant chatoyer dans le ciel sombre un rayon de soleil, que tu m'as entraîné au crime de t'attaeher à mon sort !
— Oui, je l'ai voulu, et je le veux encore... Périssent ton nom, ta famille, ta fortune 1... N'ai-je pas assez pour nous deux?... Mais un danger t'attend à Pétersbourg, n'est-ce pas?... Je le pressens, je le sais... cela est I... un danger qui peut-être n'est pas inévitable. Cher Matthéus, il en est temps encore, retournons sur nos pas...
— Je ne suis menacé d'aucun danger, Blanche, je vous l'assure.
— Tu me trompes ! Toi-même, toi si courageux, d'un esprit si juste,'si élevé, si pénétrant, tu ne peux cacher les craintes qui t'agitent. Ecoute mes présages I fuyons ce péril inconnu, dont je ne chercherai jamais à pénétrer le
mystère... Que sais-je, moi ! le sort de ces con^irateurs dont tu m'as parle tant de fois, ces vengeances muettes et terribles d'un despote que tu as peut-être oifensé et auquel tu vas te livrer en aveugle, tout cela me revient à l'esprit, me torture, me tue !...
— Si ce n'était que celai pensa Matthéus.
— Eh bien? demanda la jeune femme en baissant le store comme pour «njoindre au postillon de rebrousser chemin.
— Impossible! reprit Matthéus; ma fortune dépend de ce voyage.
— Ah l voilà bien les hommes ! l'orgueil d'abord, l'amour ensuite, quand toutefois l'orgueil lui laisse quelque place.
— Oui, reprit Matthéus avec un ricanement sombre, et comme pourrait le faire un monstre parlant de sa beauté, cela me va bien l'orgueil I
— J'ai beau lui dire que je l'aime tel qu'il est, continua Blanche en s'exaltant peu à peu ; que, paysan ou noble, pauvre ou riche, humble ou glorieux, je n'eusse jamais choisi que lui ; que, si fière que je sois moi-même d'appartenir à une race illustre, je n'en ai pas moins la certitude de ne m'être point mésalliée, rien ne fait I
— Je vous répète, chère Blanche, qu'il n'y a aucun danger.
— Alors cessez donc de trembler vou8*même.
— Et qui vous dit que. je ne tremble pas à la seule pensée que, d'ici à quelques heures, vous ne m'aimerez peutêtre phis ?
— Est-ce possible, cela I s'écria la jeune femme en levant au ciel ses mains jointes.
— Oui, poursuivit lentement Matthéus, en se parlant plutôt à lui-même qu'il ne répondait à Blanche. Figurezvous un damné sorti par hasard des ténèbres de son éter-*