PREMIERE PARTIE
nelle prison : le ciel est bleu, le soleil rayonne, les oiseaux chantent, les fleurs embaument, la vie est belle, enivrante, joyeuse; le condamné oublie son enfer et la misère sans terme qui doit être désormais son partage... Un ange lui tend la main sans défiance, et il ne craint pas d'y mettre la sienne ; ii marie ses griffes' noires à ses ailes blanches, sa malice à sa candeur, son opprobre à sa pureté, sa mort à sa vie... une union bien assortie, n'est-ce pas? puis arrive le jour où le maudit doit retourner à ses chaînes et à ses flammes éternelles ; le gouffre s'est rouvert ; et la pauvre immaculée, qui croyait à une éternité de bonheur, tombe dans une éternité de tortures...
— Mais vous voyez donc bien que j'ai raison ! Puis glissant doucement aux genoux de son mari, l'implorant du regard, et prenant ses mains dans les siennes : -* Mat- Ihéus! reprit-elle, au nom du ciel, dites-moi tout. Vous n'avez à redouter de ma part ni reproches ni larmes puériles ; le sang d'où je sors ne connaît pas la peur... Que je connaisse seulement le péril, et je le braverai.
— Demain, Blanche, le jour se fera .dans celte nuit qui l'entoure... demain décidera de mon sort... Mais, encore une fois, quant au danger, je n'en cours aucun.
— Eh bien! je vous crois... Vous ne voudriez pas me tromper, n'est-ce pas ?
Matthéus répondit par une étreinte : défaite fréquente de ceux dopt les lèvres répugnent à mentir.
— Si dans quelques jours, reprit-il, je n'ai encore ni nom ni rang à t'offrir, nous repasserons par cette route avec une fortune qui nous permettra d'aller vivre selon nos goûts, sous un ciel plus doux et dans un pays plus clément.
— Ce que nous pourrions Mre dès aujourd'hui, si mon . amour suffisait à ton ambition.
— Là, poursuivit Matthéus sans répondre à cette interprétation, dans cet Ëden que nous aurons choisi, je trou-
verai des inspirations dans ta tendresse, de la persévéranco dans ta voix qui me criera : « Courage I » et peut-être pourrai-je conquérir encore, dans ce monde ouvert devant moi, un nom plus glorieux que celui qu'on m'aura refusé.
— Un nom, un rang rie sont donc pas, dan* ce maudit pays, des propriétés inaliénables que les lois garantissent ? il y a donc une omnipotence, un dieu ou quelque chose d'approchant qui bouleverse à son gré l'état social, commande à la nature, et peut faire que ce qui est ne soit pas?
— Celui qui d'un seul mot peut fixer notre sort, chère Blanche, est le meilleur, le plus généreux, le plus noble des hommes. J'ai d'ailleurs sa promesse solennelle, et il n'y a jamais manqué.
— Que craindre en ce cas ? demanda la jeune femme. — - Rien, reprit Matthéus ; tout, peut-être 1 ajouta-t-il
mentalement.
Il achevait ces mots, lorsque la voiture s'arrêta à la poste aux chevaux de Strelna, le dernier relais avant Saint-Pétersbourg, où Matthéus ne voulait entrer qu'à la nuit.
L'escIaYe d'un chinovnik.
A Strelna, où le grand-duc Constantin avait une résidence d'été, le pays commençait à prendre des airs coquets qu'il était loin d'avoir eus jusque-là. Ainsi la route était droite, large, macadamisée ; de distance en distance, des