‹ Blanche MortimerChapitre 39 sur 96 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

ges pantalons de velours de eoton noir, retroussés dans ses bottes jusqu'au-dessous du genou ; ses cheveux épais et gras étaient partagés par le milieu et retenus par une lanière de cuir, en gùise de ferronniére : coiffure inventée pour les fronts purs et nacrés des jeunes femmes, et qui, mariée à la physionomie basse, servile, déprimée de ce rus^ tre, grimaçait à l'excès.

Ces détails, et bien d'autres, ne sont pas indispensables à Faction ; nous espérons toutefois qu'ils trouveront grâce devant le lecteur, en raison de l'intérêt qui s'attache aujourd'hui aux mœurs et aux habitudes de ce peuple misauvage et mi-policé.

Blanche et Matthéus achevaient un diner assez convenable, iUustré d'un melon de Tambof, de pommes transerentes de €rimée et de ces énormes framboises si par&ites qu'elles font le désespoir des climats tempérés, lorsque leur attention fut distraite par l'entrée d'un mauvais droshki dans ■ la cour de l'auberge.

Le voyageur qui en descendit, petit, maigre, chafouin, à la figiu'e en lame de couteau, à l'œil de furet, était de ceux appartenant à quelque service civil, et désignés en Russie sous l'appellation générale de chinovniks ou homme ayant un rang. Il portait l' éternelle capote gris-pàle, indistinctement affectée à tout ce qui est attaché au service impérial, depuis le feld-maréchal jusqu'au plus humble commis. Sous cette estampille universelle dont le czar marque son monde, brillait un habit noir à boutons dorés et à collet de vek>urs clair : la grande livrée sous la petite.

— Ah 1 te voilà donc enfin! dit-il au valet d'écurie qui s'avançait à sa rencontre.

Celui-ci, plus pale, plus ^vreux, plus tremblant que jamais, se prosterna de toute sa longueur, à la manière des Turcs, et baisa avec une ferveur digne d'une idole plus gracieuse les pieds poudreux de l'étranger.

— Que fais-tu ici? demanda le chinovnik à cette chair rampante qui lui léchait les bottes.

— Vous le voyez, mon père : je suis au service du maître de poste.

— Ainsi, misérable coquin que tu es! tu gagnes de l'argent alors que j'avais la bonhomie de te croire à rhd(»ital I Tu me dois trois mois d'obrok ^ quarante-cinq roubles: où sont-ils?

— mon père! j'ai été en effet très-malade, et je souffre encore beaucoup. Gomme je ne' mourais pas assez vite, on m'a mis à la porte de l'hospice. Il y a six semaines que je suis ici, où je ne gagne que ma nourriture.

— Si tu manges, c'est que tu te portes bien.

— Oh! si peu, mon père! Tenez, ajouta l'esclave en relevant la manche de son cafetan, regardez mes bras... Qui voudrait accorder des gages à de pareils membres ?

Et le malheureux montra une sorte de fuseau grêle, livide, anguleux, auquel il ne manquait que le cadre blanc d'un, snaire pour faire croire à l'apparition d'un fantôme.

A l'aspect de cette chose à hd en si pitoyable état, le chinoTnik parut se radoucir un peu,

— Allons, reprit-il, je me contenterai pour aujourd'hui de vingt-cinq roubles, et t'accorderai un mois pour me payer le reste.

— mon père ! par le Tout-Puissant ! aussi vrai que j'espère être sauvé, je n'ai pas seulement vingt-cinq copeks " /. . .

— Misérable! s'écria le chinovnik en levant le tuyau de. cerisier du troubka^ ou longue pipe, qu'on s'était empressé de lui servir dès son arrivée.

— C'est déjà bien dur, reprit l'esclave en courbant l'échiné sous cette menace, c'est déjà bien dur de payer une taxe de

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