PREMIERE PARTIE
quinze roubles par mois, car il est impossible d'extraire davantage de la sueur d'un homme fort et bien portant qui trouve de l'ouvrage ; mais lorsque l'on a étë comme moi à deux doigts de la mort, que faire, si ce n'est supplier Votre miséricordieuse Grandeur d'attendre un peul
— Comment, coquin ! voleur 1 chien 1 et tu crois que je me contenterai d'entrenir un troupeau de misérables qui ne m'apportent que des excuses dont je n'ai que faire au lieu d'argent dont j'ai besoin?
Cette fois la miséricordieuse Grandeur laissa retomber sur la tête de l'esclave le tuyau de son toubka, qui, au quatrième ou cinquième coup, s'échappa de sa main.
— Va le chercher ! dit le maître.
Le caniche à face humaine s'empressa d'obéir; et, rapportant la verge qui devait le fouetter, il se recoucha aux pieds de son bourreau. Alors les coups redoublèrent, jusqu'à ce que le tuyau eût volé en éclats. Puis, après lui avoir préalablement asséné un coup de sa grosse botte dans le visage, le chinovnik posa son pied sur la nuque du misérable, et lui incrusta de toute sa pesanteur la tête dans la poussière.
— mon père! s'écria l'esclave en crachant du sable mêlé de sang.
Par une atroce dérision de l'usage et de la langue, les serfs sont obligés de donner le nom de père à leur propriétaire.
Les gens de l'auberge assistaient à cette exécution avec la plus complète indifférence, et comme à une chose toute naturelle.
Le chinovnik parut seul s'en émouvoir, et reprit avec une sorte de compassion dans la voix, en le regardant, le tatant, et lui faisant ouvrir la boqche comme à un cheval que l'on veut acheter :
— J'espère au moins que je ne t'ai ni crevé un œil ni cassé une dent? Cette compassion n'était pas à l'adresse du battu, comme on le pourrait penser, mais bien à celle du
bourreau lui-même, dont le patient était la propriété; or, le chinovnik craignait d'avoir avarié son bien, sa chose, sa machine, et il en disait fonctionner les rouages pour voir si rien n'y manquait. Rassuré sur ce point, il rqirit : — Ote ton cafetan, maintenant.
Heureusement pour Blanche qu'un mouvement d'horreur lui avait fait détourner la tète, et que, pour n'en pas voir davantage, elle s'était jetée toute tremblante dans les bras de son époux, car il n'y avait pas un seul lambeau de vêtement sous le cafetan du serf décharné, grelottant nu coHune le jour où la colère de Dieu lui avait imposé la vie.
Le chinovnik fouilla le Cafetan, n'y trouva rien, et reprit, avec une mauvaise humeur qui ne faisait rien présager de bon, ni pour le second tuyau de pipe qu'on lui avait apporté, ni pour les épaules de l'esclave :
— Ote tes bottes et donne-moi ton couteau.
L'esclave hésita un instant et n'en ôta qu'une, avec cet
air penaud des gens pris à un trébuchet quelconque.
— L'autre, demanda le chinovnik sans daigner seulement regarder la première, tant c'était un perquisiteur de flair et de tact.
En effet, dans celle-ci était le trésor du malheureux : un scapulaire, un peu de tabac dans du papier, un billet bleu de quatre roubles déchiré et recousu de fil blanc, plus deux grivniks d'argent (huit sous de notre monnaie), le tout pouvant valoir cinq francs et quelques centimes.
~ Bon I s'écria le chinovnik en s' appropriant cette humble dépouille; d'ici à un mois tu m'apporteras un à-compte de vingt-cinq roubles.
■— le tâcherai, reprit le serf en courbant la télé.
— De plus, tu passeras au bureau de police de mon quartier, où tu diras que, pour avoir tenté de voler ton seigneur, tu viens, de sa part, recevoir cinquante coups de bàtou.
-7- Oui, maître.