‹ Blanche MortimerChapitre 4 sur 96 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Au Ihéàtrc de San-Carlo , à Napics.

Nous sommes à Naples, en 4828, au théâtre de San-Carlo.

Dans une première de face se trouvent quelques hommes correctement habillés de noir, gantés de blanc et armés de jumelles qui ont des apparences de télescopes.

Permettez-moi de vous les présenter.

Ce sont : le prince Isaac Isaakoff, le comte Horace de Montressan et sir Thomas Blunt.

Le prince a de vingt-huit à trente ans ; il est grand, bien feit, et ses traits sont assez réguliers, nonobstant Tépaisseur et la pâleur blafarde de sa peau d'Esclavon, résultat habituel de la température de serre chaude dans laquelle les enfants russes atteignent, en général, une précocité maladive. Ses narines ont cette dilatation et ses yeux ont cette obliquité également remarquables chez les races mongoles et

dans les espèces félines. L'ennui, la satiëté, l'épuisement s'allient sur sa physionomie à la fatuité et à l'insolence. La nature l'a doué de beaucoup d'esprit, et l'éducation russe, en lui enseignant à peser ses paroles, l'a préservé du bavardage dans lequel nous ne l'éparpillons que trop souvent. Il blesse également bien, quand il le veut, d'un coup de langue, d'un coup d'épée et d'un coup de pistolet. Dans son pays, mille craintes le bâillonnent ; mais, au dehors, il n'est assujetti qu'à l'espionnage politique que tous les Russes de son rang ont nécessairement à subir, et laisse volontiers, comme nous allons le voir, la bride sur le cou de ses passions. Ajoutons que les pistoles affluent dans ses poches, qu'il jette son argent par les fenêtres, et qu'il a des fenêtres partout.

C'est tout ce que nous avons à en dire pour le moment.

Le comte Horace de Montressan est à peu près du même âge que le prince Tvan. C'est un gentilhomme accompli de tous points : beau, intrépide, généreux, impressionnable, de manières gracieuses et entraînantes; de l'Amadis, du Lauzun et du sportman réunis en un seul type étrange presque inconnu de nos jours ; éperons le matin et talons rouges le soir ; tour à tour homme de turf et de salon ; aimant les femmes et les chevaux sans les confondre ; galant sans rudesse et parfaitement incapable de parler d'amour entre deux bouffées de cigare, comme c'est la mode aujourd'hui.

Sir Thomas Blunt est un baronnet de quarante-cinq à cinquante ans. Fort rouge, très-empesé, très-gros, excellent estomac, fort brave homme, chapeau en arrière, parapluie sous le bras, les pouces dans l'entournure du gilet, vivant un peu partout, sauf chez lui, ayant porté sa carte aux sommets de l'Himalaya et du mont Blanc, visitant tout sans trop rien voir ; de ceux, en un mot, dont les impressions de voyage se résument en cartes de restaurateur et en notes d'hôlel.

PKEMIERE PARTIE. 5

Ces messieurs sont fort animés et semblent avoir mis la même persistance à se bien rendre compte des grands crus de France et d'Allemagne, que le Frontin du Nouveau Seigneur aux prises avec le chambertin.

Quelques jeunes gens, personnages de hasard, comparses sans importance de la scène qui va suivre et que nous n'aurons plus occasion de revoir, lorgnent, bâillent, se cambrent et jasent dans la même loge.

Il va sans dire que, à tort ou à raison, toute la guirlande de jeunes femmes qui se déroule aux premières a été un peu saccagée, un peu meurtrie, un peu découronnée par la faconde de ces messieurs. Chacune y a passé, ma foi ! laissant un lambeau de la blanche auréole aux crocs venimeux de la suffisance et de la fatuité. C'est comme une vaste hécatombe de fleurs virginales et de vertus ; toute la salle en est jonchée.

Maintenant leur attention est absorbée par une loge dont les rideaux, à demi fermés, permettent aux deux personnes qui l'occupent de voir sans être vues. Une seule fois le nuage s'est déchiré, et une radieuse figure 'a lui, i\igitive comme un éclair ; puis tout est retombé dans la pénombre et le mystère.

— La ravissante femme !

— Qui est-elle? qui peut-elle être ?

— Mon inconnue 1 Et moi qui la poursuis depuis trois semaines sans avoir pu trouver un seule fois l'occasion de la voir 1

C'est un de nos comparses, espèce de barbe noire en corset, qui parlait ainsi.

-7 En ce cas, cher... Chose, reprit le prince Ivan, permettez-moi de vous dire que vous avez montré en cela ou •peu de stratégie ou trop de timidité.

— Timide, moi ?

— Oh 1 je n'entends pas par là que vous ayez été épou-

vanté par l'espèce de Barbe-Bleue qui a l'air de tenir cette femme sous les verrous ; mais peut-être avez-vous été un peu trembleur, un peu trop circonspect, un peu larmoyant en vous adressant à elle ; or, les femmes...

— Morbleu 1 prince, je n'ai pu être ni cela ni autre chose. Pour se faire aimer d'une femme, il faut ou la voir, ou lui parler, ou tout au moins lui écrire.

— Eh bien?

-- Eh bien ! demandez au comte Horace. Hier au beau milieu de mon déjeuner, j'apprends qu'elle vient de sortir en voiture; je cours sur ses traces... les stores étaient baissés.

— Et avez-vous au moins, cher Galaor, sentimentalement baisé la trace des roues de son carrosse ?

— Non ; mais, ma timidité aidant, savez-vous le parti que j'ai pris ?

— J'écoute.

— J'ai lancé mon tilbury contre son coupé.

— A la bonne heure !

— • Il s'en est suivi un efifroyable craquement ; j'ai eu une roue de cassée, ainsi que l'un des panneaux de mon tilbury.

— C'est très-adroit.

— Mais au moins elle a jeté un petit cri d'effroi, et j'ai vu poindre sa tête à la portière...

— Lovelace que vous êtes !

— Malheureusement elle était voilée.

— Ah 1 parfait !

— Remis à grand'peine sur mes pieds, et quelque peu contusionné, j'allais m'excuser, et j'espérais que l'inconnue se dégagerait un peu de ses nuages, lorque Barbe-Bleue, me laissant au beau milieu de mon désastre, fit baisser le store et ordonna à son cocher de repartir au grand trot.

— La tentative était hardie, reprit le prince avec un sou-

Page 1