PREMIERE PARTIE
rire moqueur, mais elle eût été mieux imaginée si, au lieu d'être à vous, le tilbury avait appartenu à F un de vos amis, et que vous eussiez été l'associé anonyme de son carrossier.
— J'aurais voulu vous y voir.
— Somme toute, continua le prince, vous avez suivi les traces de cette femme depuis trois semaines, et vous n'avez pas encore échangé une parole avec elle ; tout ce que vous avez appris sur son compte est tellement contradictoire,
-qu'au fond cela se réduit à rien. Vous savez qu'elle est Anglaise, vous savez qu'elle est belle.
— C'est une miss Mortimer, une héritière fort riche, interrompit sir Blunt.
— Mille grâces , milord. Vous savez que cet homme exerce sur elle une influence tyrannique.
— Oh ! pour cela, non, reprit laconiquement l'Anglais.
— Vous savez enfin, poursuivit le prince, qu'elle est ou sa sœur, ou sa cousipe, ou sa nièce, ou sa femme, ou sa maitresse.
— Ni l'un ni l'autre, dit sir Blunt.
— Vous ignorez, il est vrai, la position que Barbe-Bleue...
— Pas le moins du monde Barbe-Bleue, intercala l'Anglais.
— ...Que Barbe-Bleue occupe dans le monde... Mais vous avez découvert qu'il est certainement Anglais...
— Pas plus Anglais que vous, dit sir Blunt.
— A moins, acheva le prince, que ce ne soit un Suédois, un Suisse, un Américain, un Danois, ou un Allemand.
— Milord me paraît fort au courant, fit observer le comte Horace, et peutr^tre pourrait-iL . .
— Je n'en sais pas davantage, répondit le baronnet.
— Je conclus de là, mop cher... Chose, reprit le prince, que vous n'avez guère fait de chemin, et que si j'avais pris autant d'intérêt ([\ie vous à cette affaire, j'aurais été, au bout d'une heure, plus çivancé que vous ne l'êtes à présent.
8 BLANCHE MORTIMKR.
En ce moment les rideaux de la loge mystérieuse s'écartèrent brusquement, et l'objet de cette inquiète curiosité se montra ouvertement aux regards de ceux qui avaient fait jusque-là de vains efforts pour l'entrevoir.
Ce fut comme l'apothéose d'un cinquième acte au boulevard, "alors que la toile du fond se dégage et découvre à la foule ébahie tout un olympe de tuniques de gaze et de maillots couleur de chair, illuminés par des flammes du Bengale.
Un électrique murmure d'admiration vibra d'un bout de la salle à l'autre.
Miss Blanche Mortimer était en effet une fort belle personne : belle de ce genre et de ce degré de beauté qu'aucune dissidence ou aucune bizarrerie de goût ne peut contester. Les charmes de la jeune fille et ceux de la femme semblaient confondre en elle tout ce qu'ils ont de plus attrayant, comme ces rares journées de printemps où un ciel d'été rayonne sur un parterre encore humide de rosée et paré des premières fleurs d'une végétation nouvelle. Plutôt brune que blonde, sa carnation et son aspect étaient cependant d'une Anglaise. Des cheveux épais, noirs comme l'aile du corbeau (la comparaison est consacrée, trop consacrée môme), contrastaient avec ses yeux bleus, doux, languissants et frangés de cils noirs. On reconnaissait bien en elle cette disposition romanesque particulière aux Clarisse Harlowe d'outre-Manche.
Ce serait peut-être le moment de hasarder une seconde comparaison tirée des vignettes de keepsake ; mais nous espérons que le lecteur nous saura gré de ne pas le faire.
Quoi qu'il en soit, miss Mortimer paraissait radieuse ce soir-là ; elle parcourait du regard, avec une ardente curiosité, le brillant spectacle qui se déployait autour d'elle. L'Eve tout entière se trahissait dans Téclat de ses yeux, à ce point que les diamants de sa parure en étaient éclipsés. Cela venait-il de sa vanité satisfaite et de l'unanimité des