PREMIÈRE PARTIE
— li est bien eetendu que tu les paieras de ton propre argent, que tu m'en af^rteras un reçu, et qu'ils seront d'ailleurs assez visibles sur ton dos pour que je m'en rapporte à toi sur la stricte observation de mes ordres.
— J'obéirai, mon père, reprit l'esclave en s'inclinant de nouveau, et je vous remercie humblement pour tant de fàveurs.
Et le cbinovnik remonta dans son droshki, pendant que le pauvre garçon d'écurie se retirait dans un coin pour y raccoKomoder tant bien que mal la botte que son père s'était donné le malin plaisir de fendre d'un bout à l'autre.
— Le monstre 1 s'écria Blanche révoltée de tant d'horreurs.
— C'est un officier civil, reprit Matthéus; je reconnais à la nuance de son collet de velours qu'il est attaché au ministère de la justice.
— De la justice 1 et il ose fouler aux pieds cet homme avec une brutalité sans exemple?
— C'est que cet homme n'est pas un homme... à ses yeux du moins.
— Qu'est-ce donc?
-^ Un esdave«
Ce mot parut stranguler Matthéus, qui devint pâle comme un mort, et dont la voix trahissait une émotion qu'il essayait vainement de maîtriser.
— Et il n'y a pas de lois qui défendent ces cruautés?
— Il y en a quarante-cinq volumes in-quarto ; l'empereur Paul en a promulgué une qui prohibe les chapeaux ronds, pareils à celui d'un Anglais qui avait agacé les nerfs du czar; une autre loi défend les gilets à la Robespierre...
— Et c'est à cela que se borne la législation?
— Non pas, chère Blanche ; mais à quoi voulez- vous que servent les lois qui ne peuvent atteindre les coupables? Ainâi un esclave ne peut accuser son maître; ensuite.
pourvu qu'il s'écoule trois jours entre la bastonnade et la mort d'un serf, l'impunité est acquise au bourreau.
— Et si le malheureux meurt sur place?
— Le résultat est à peu près le même, puisque personne au-dessus de la quatorzième classe ne peut être soumis à une punition corporelle sans avoir été d'abord dégradé. Or, on ne dégrade qu'en cas d'offense envers le souverain ou d'attentat contre le gouvernement. Resterait l'emprisonnement dans un monastère ; mais il suffit de glisser quelque argent dans les serres de la police pour qu'il n'en soit pas question. Le fonctionnaire que vous avez vu à l'œuvre tout à l'heure est probablement parvenu, après de longs services, à s'élever au-dessus de la quatorzième classe, et à acquérir le privilège d'acheter des serfs. En rendant la justice, en rapinant, en extorquant çà et là, il aura amassé, copek à copek, quelques milliers de roubles qu'il aura placés en achats d'esclaves; maintenant il faut que ces esclaves rapportent, et cela d'autant plus qu'ils sont moins nombreux. Un riche propriétaire se contente d'un obroh de vingt à quarante roubles par tête et par an ; mais un misérable comme ce chinovnik harcèle les siens, les pressure, les accable, et leur fait suer à chacun un revenu de cent à deux cents roubles.
— Ah! s'écria Blanche, remercions Dieu de ce que nous ne sommes pas esclaves.
— Ah! reprit Matthéus, dont les yeux lançaient des éclairs, dont les poings se crispaient comme lorsqu'il avait précipité le prince Ivan de sa loge dans l'orchestre, s'il se trouvait seulement un Spartacus!
En montant en voiture. Blanche mit cinq pièces d'or dans les mains du pauvre serf tout meurtri encore dos rudesses de son maître.
Deux pensées présidèrent à cette bonne action : la première, que cet argent aiderait le malheureux à payer son tribut; la seconde que Dieu, en faveur de cette aumône,