‹ Blanche MortimerChapitre 42 sur 96 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

écarterait peiit-étre de Matthéus les périls inconnus qu'il venait affronter.

II n'y a pas de plus grand superstitieux que l'amour. Si on pouvait faire le dénombrement des largesses données en son nom, il l'emporterait assurément sur la charité pure et simple.

L'esclave regarda la jeune femme avec un vague et muet étonnement ; puis avisant Matthéus, qui achevait de terminer ses comptes avec le maître de poste, loin des regards de Blanche, il courut à lui et lui tendit la main.

— Na ehai^ pour-boire I demanda- t-il.

Matthéus lui donna une pièce d'argent, que l'avide palefrenier mit dans sa poche, en pensant qu'elle représentait juste le prix des coups de bâton qu'il devait aller recevoir et payer au bureau de police.

Voilà ce que l'esclavage fait des hommes.

Blanche et Matthéus continuèrent leur route à travers une double haie d'élégantes datchas (maisons de campagne) doriques, corinthiennes, gothiques, et arrivèrent à la nuit devant un arc de triomphe surmonté d'une colossale statue de bronze, laquelle semble guider un groupe d'autres figures attelées sous le joug et traînant un char : allégorie transparente s'il en fut.

C'était la porte de la ville, que ni les sentinelles, ni les piquets, ni la sévérité des consignes, ni la vigilance tenue en éveil par le son d'une perpétuelle clochette, ne suffisent sans doute à garder, puisque, même en plein jour, une énorme poutre transversale peinte des trois couleurs impériales, barre chacune des entrées de Saint-Pétersbourg.

La poutre se souleva, et la voiture des voyageurs fut admise ; puis un sergent de piquet se présenta raide et sinistre, leur demandant leurs noms et leurs passe-ports.

Quiconque franchit les portes de la capitale, ausèi bien pour entrer que pour sortir, dans quelque voiture que ce

soit, doit décliner son nom. Il est vrai que les gens de peu, les allants et venants, peuvent, moyennant un grivnik (environ huit sous) gracieusement ofifert, se dispenser de descendre dans la boue pour aller s'inscrire au corps de garde. Mais il n'en est pas de même pour les voyageurs, ni pour tout ce qui a le malheur de porter un uniforme militaire ou civil ; rien ne peut les dispenser de figurer sur la liste, que l'empereur" parcourt chaque soir avec une minutieuse attention.

Matthéus dut donc descendre ; il paya largement le sergent, le greffier, tout le monde, et fut promptement expédié, tant il est vrai qu'il y a une langue universelle, qui s'entend partout et que l'on appelle l'argent : ce que nous eussions pu nous dispenser de dire, tant c'est une chose avérée et connue.

Enfin, après avoir traversé de longs espaces de terrains vacants, des rues bordées de jardins de maraîchers et de baraques en charpente, après avoir franchi le canal et la perspective Nevski, passé sous un autre arc de triomphe surmonté de je ne sais quelles figures allégoriques et de chevaux de bronze caparaçonnés, longé l'interminable palais d'hiver, puis celui de VSermitag^^ la voiture s'arrôtSai devant une maison princière.

— C'est ici, dit Matthéus.

La lourde porte roula sur ses gonds.

Blanche, à qui il sembla que la pierre d'un sépulcre se refermait sur elle, trembla d'émotion, de peur, de curiosité, de froid, de tout et de rien.

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