PREMIERE PARTIE
La douleor d'an héritier.
La veille de ce jour, le prince Ivan el le comte Horace étaient arrivés, de leur coté, à Saint-Pétersbourg.
L'uA, venant recueillir la riche succession du prince Ivan- Georgiewitch Isaakoff, son père ;
L'autre, ne sachant que faire, insoucieux de la latitude sous laquelle s'usait sa vie, allant en Russie comme il serait allé en Chine si 1^ hasard l'eût voulu, et s'étant laissé remorquer par son ami, lequel s'était lavé, tant bien que mal, du soupçon de lâcheté que son duel négatif avec Matthéus avait un instant fait planer sur lui.
C'est le matin.
Les deux amis sont dans l'appartement du prince ; rien ne manque sous le rapport de l'élégance et du comfort. De cha- (]ue côté du lit règne une porte de bois de noyer richement sculpté, dont, les panneaux, aussi bien que les murs, sont peints dans le style de Lemoine et de Blanchard.
Diane et Actéon, des nymphes se jouant dans l'eau, indiquent, d'un côté, la salle de bain.
Psyché, des sirènes nattant leurs chevelures, indiquent, de l'autre côté, le cabinet de toilette.
La cheminée est en marbre de Carrare délicatement travaillé; une pendule massive, deux grands vases en malachite i^emplis de fleurs, d'élégants fauteuils, de ces fauteuils bouffés de pavots o^i l'on s'endort malgré soi, sont rangés autour du foyer, où flambe un plantureux brasier de charbon de terre. Lies rideaux des fenêtres, les portières, tout est
9â BLANCHE MORTIMER.
double, et le froid le plus intense, même celui qui fait geler le feu, comme on dit, serait mal venu à vouloir pénétrer cette ouate ambiante.
Sous les croisées, la majestueuse Neva soulève légèrement ses flots argentés. Le ciel est clair et radieux comme sur les bords de la Méditerranée ; il réfléchit sa voûte bleue sans nuages dans la pureté cristalline des eaux froides et rapides. Plus loin miroitent au soleil les aiguilles dorées de la forteresse ; au delà, dans le faubourg de Pétersbouskoï- Storiné, on aperçoit les dômes verts, semés d'étoiles d'or, d'une multitude d'églises byzantines, et la statue de Pierre le Grand, la main droite étendue vers le nord. Le seul-/ teur s'est trompé sans doute ; il a pris le nord pour Terient .
Des centaines de gondoles peintes de mille couleurs, avec tentes et hautes poupes, comme les galères, mcHitent et descendent pour entretenir les communications entre les bords opposés de la rivière.
Le prince Ivan, en robe de chambre, est couché sur un sopha; les draps, les oreillers et la couverture de satin annoncent qu'on y a passé la nuit.
Ces messieurs prennent le thé ; un homme, une chose, qu'on pourrait nommer l'esclave de la pipe, vient d'apporter une boite contenant des cigares de toutes les couleurs, de toutes les dates et de tous les crus ; voici des pipes allemandes de corne de cerf ou de Kummer, des nargiiehs, des houkahs indiens, et ces pipes turques au fourneau d'argile rouge pour lesquelles les Russes ont une si grande prédi- ^ction. y
La conversation suivante s'établit enlare nos deux personnages.
— Eh quoi 1 cher prince, dit le comte Horace, vous avez passé la nuit sur ce sopha ?
— Cela vous étonne? répondit le prince Ivan.