‹ Blanche MortimerChapitre 44 sur 96 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

— Hais il me scmblo (jue, en gt^nëral, les lils sont faits pour que l'on y dorme.

— Partout ailleurs, je vous l'accorde ; mais en Russie, une fois faits, on ne les défait plus.

— Diable! je vous prie, en ce cas, d'ordonner qu'on ne iàsse jamais le mien.

— Il y a beaucoup de raisons, cher comte, pour préférer une chaise longue.

— Je serais curieux...

— Dimitri, étes^vous là? demanda le prince.— Dimitri n'y était pas.— J'aurais voulu, reprit le prince en riant, que mon valet de chambre vous expliquât lui-même ses idées sur la coutume aussi onéreuse que fatigante de dormir dans un lit.

— Fatigante pour lui, j'imagine?

•— Ces idées sont absolument les mêmes que celles du grandduc Constantin sur l'emploi d'une armée au point de vue de la guerre.

— Et quelles sont-elles, je vous prie ?

— Dimitri prétend que d'y dormir cela gâte les lits ; et, selon le grand-duc, les soldats, en se battant, salissent leurs uniformes.

— Tandis qu'à la parade...

— Justement. Mais, plaisanterie à part, dormir ainsi est un hixe que vous ne comprenez pas encore.

— Je ne vois pas trop...

— Ah! c'est que vous n'avez pas encore éprouvé le charme qu'il y a à souper en robe de chambre et en pantoufles. A Paris, vous avez l'infirmité d'endosser un habit noir pour cela... ici, au contraire, vous vous mettez à table, vous vous enivrez naturellement un peu, peut-être beaucoup, puis vous êtes tranquillement traîné sur des roulettes là où il vous plait de dormir.

— S'il reste toutefois assez de raison pour que le choix soit possible.

94 BLANCHE MORTTMEB.

— A défaut de la raison, il y a l'instinct.

— Voilà une glorieuse conquête de l'homme sur la bêle.

— C'est au moins une compensation aux caniches qui font irruption dans le domaine des mathématiciens.

— Et tout à notre avantage, n'estrce pas?

— Raillez tant que vous voudrez, mais je vous prédis que vous y viendrez.

— Peut-être.

— Un autre agrément, c'est que vous êtes tout prêt le lendemain, comme je le suis aujourd'hui, à prendre votre thé ou à recevoir une visite sans vous déranger.

Eti ce moment, un cri rauque sortit de dessous la couverture du prince, et une tête monstrueuse, hérissée de sourcils épais et de cheveux grisonnants, se niontra menaçante et grognant sourdement comme un dogue en colère.

— Qu'est-ce que cela? demanda le comte en se jetant en arrière.

— C'est un édredon, dit le prince.

— Cette créature, un édredon?

— Rien de plus, rien de moins ; à bas, Archib ! Et d'un coup de pied Isaakoflf refoula le pauvre nain sous la couverture. — Mon père, reprit-il, s'en est servi vingt ans pour se réchauffer les pieds.

— Mais c'est affreux, cela!

— Pourquoi donc? Remarquez bien ceci, cher comte : le corps humain • marque toujours, en moyenne, trente-cinq degrés au-dessus de zéro ; on a calculé que, l'homme respirant vingt fois par minute, la chaleur qui résulte en vingt- .quatre heures de cette respiration suffirait pour faire bouillir 40 kilog. 25 d'eau prise à zéro.

— Très-joli, dit le comte.

— Trouvez-moi donc un duvet quelconque qui vaille Archib; A propos, poursuivit le prince en s'adressant négligemment à un homme vêtu de noir qui venait d'entrer ; à

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