‹ Blanche MortimerChapitre 45 sur 96 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

propos, Dietrich, n'est-ce pas sur ce même sopha que mon père a rendu Fâme?

L'homme vêtu de noir, à la physionomie doucereuse, insinuante et servile, était l'intendant du prince ; il se courba jusqu'à terre.

— Oui, très-puissant et très-noble seigneur, reprit-il, c'est sur ce même sopha que feu le prince, votre père à jamais regretté, a rendu l'âme dans les bras de votre humble serviteur.

— Et cela s'est bien passé? demanda Isaakoff en jouant avec la cordelière de sa robe de chambre.

" Ce sera une mélancolique mais douce compensation pour vous, mon très-puissant et très-noble maître, de savoir qu'il a été visité, dans ses derniers moments, par Son Altesse Impériale le grand-duc Constantin Paulowitch.

-^ Diable I cela me fait, en effet, le plus grand plaisir.

— ir était couché depuis deux heures, et se plaignait sans interruption, serrant la main du docteur avec tant de force que celui-ci faisait une grimace affreuse et ne pouvait Be dégager, lorsque je vis, de la fenêtre. Son Altesse Impériale descendre de voiture.

— Lui-même?

— Oui, monseigneur.

— De sa personne?.

— De sa personne.

— C'est bien, celai

— Quand je l'annonçai à votre 'père, il se mit brusquement sur pied.

— Malgré ses souffrances?

— Malgré ses souffrances. « Dietrich, me dit-il, mon bon et digne intendant, dépêche-toi 1 vite mon uniforme de sénateur! Tous mes ordres sont-ils dessus, Dietrich? Mon Saint- Vladimir, mon Saint-Stanislas, mon Saint-Georges, et ma décoration de Sainte- Anne ? »

— En sorte qu'il est mort en grande tenue?

— Oui, monseigneur. Seulement il est arrivé un grand désastre.

— Lequel?

— Le grand-duc était ici avant que nous eussions pu attacher la dernière agrafe.

— Mais c*est terrible ce que vous me dites là !

— Hélas! monseigneur... Mais ce fut le dernier reproche qu'il eut à m'adresser.

— Parbleu ! s'il est mort tout de suite.

— Je vis en frémissant les yeux du grand-duc s'arrêter sur le col non agrafé ; mais Son Altesse, remplie d'indulgence, ne fit aucune remarque.

— L'excellent prince 1

— - Quelques heures après, mon noble maître expira, et ses dernières paroles furent celles-ci : « Dietrich, ce n'était pas dans les formes, ce n'était pas selon l'étiquette... Un bouton détaché conduit souvent un homme à sa perte... Puisse le grand-duc ne pas se souvenir lorsqu'il trouvera mon fils sur son chemin 1 Ohl Dietrich, Dietrich, ce n'était pas dans les formes... » Et, en parlant ainsi, monseigneur, il ferma les yeux pour toujours.

— - A propos, monsieur Dietrich, reprit le prince, je vous préviens que j'examinerai vos comptes de très-près.

— Ce sera un heureux moment pour moi, monseigneur.

— En vérité?

— Il y a quarante mille âmes sur la propriété, et j'oserais presque dire que, pendant les quatorze ans que je l'ai gérée, pas une vache n'a mangé une livre de foin, pas une poule n'a pondu un œuf, dont je n'aie rendu compte. Mais bien que, pour amuser ses loisirs, je misse toujours solis ses yeux les comptes de chaque fin d'année, votre illustre et regrettable père n'a jamais voulu les regarder.

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