‹ Blanche MortimerChapitre 46 sur 96 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

— Ne VOUS inquiétez pas, dit le prince, nous les éplucherons chiffre par chiffre.

Ici Dietrich ouvrit la porte d'un cabinet contigu, tapissé de tablettes qui fléchissaient sous le poids de liasses de papiers, :de livres de comptes et de piles de manusrrils qui atteignaient le plafond.

— Quoi ! sont-ce là les comptes des quatorze années de votre administration, que vous avez rangés en bataille pour m'effrayer?

— Oh! non, reprit Dietrich d'un ton mielleux, ce ne sont que les documents relatifs aux rentrées et aux dépenses du dernier trimestre.

— Ahl vraiment?

— Si mon gracieux maître voulait commencer à les vérifier tout de suite...

— Je crois qu'il serait prudent de déjeuner d'abord, reprit le comte en riant.

— C'est que, lorsqu'on a épargné, surveillé, ménagé toutes choses; lorsque l'on s'est dit pendant des années : « Dietrich, mon ami, serait-ce parce que ton maître a quarante mille esclaves et un million et demi de roubles de revenu ; serait-ce parce qu'il redoute la seule vue des chiffres, que tu souffrirais qu'un rat rongeât seulement une croûte de fromage? oh! non, Dietrich, tu en es incapable. «Lorsqu'un intendant est intègre et pur, monseigneur, comme l'or passé à trois creusets, c'est bien le moins que pour sa récompense son maître daigne voir ses comptes, et lui rendre justice.

. — Puisque vous me dites qu'ils sont là, reprit le prince, j^les vois parfaitement; mais quant à l'examen, ce sera pour plus tard ; demain.

— Ou jamais, ajouta le comte.

— Je serai toujours, corps et âme, dit Dietrich en saluant jusqu'à terre, aux ordres de mon très-noble et très-illustre seigneur.

— Allez! repHt le prince en faisant un geste impérieux, je me passerai du corps pour le moment.

— Excellent! excellent! dit l'esclave en sortant à reculons; que d'esprit! comme cela est bien dit!

— Vous voyez bien ce Gaton, cette vertu, cet homme probe, cet or sans alliage? demanda le prince au comte, lorsque Dietrich fut sorti.

-Oui.

— Eh bien I si nous avions seulement regardé d'un autre côté, tout en sachant qu*il risquait par là de perdre une place où il gagne en me pillant une somme supérieure au traitement de M. de Nesselrode, il n'aurait pu s'empêcher de voler deux ou trois morceaux de sucre dans ce sucrier.

— Bah!

— Jugez du reste. Aussi je vais lui faire suer ses rapines.

— Par quel procédé?

— Le knout.

— Vous m'en direz tant!

— Que c'est bon, reprit Isaakoif en se pâmant d'aise sur son divan, que c'est bon d'avoir à remuer à la pelle des châteaux, des terres, des mines, des paysans!... Où est le temps où ma porte était assiégée par les créanciers, et où j'en étais réduit aux expédients pour soutenir mon crédit ébranlé !

On vint annoncer au prince que quelques amis l'attendaient au salon.

— Vous le voyez, cher comte, voilà les abeilles qui accourent vers le miel. Autrefois, tous ces faquins affectaient èe m'éviter, de crainte que je ne leur empruntasse de l'argent. Je vais leur donner à déjeuner jusqu'à demain matin, et, grâce à ce que le chemin du cœur passe par l'estomac, vous verrez qu'ils se disputeront à qui m'offrira ce dont ils savent que je n'ai plus besoin.

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