‹ Blanche MortimerChapitre 47 sur 96 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Isaakoif et le comte Horace traversèrent une galerie, où deux à trois cents serfs, barbus ou non barbus, avec ou sans livrée, attendaient leur seigneur. Gela ressemblait assez aux rois de l'ancien régime allant à leur chapelle entre deux espaliers de courtisans avides de recueillir un sourire en échange de leurs courbettes.

Tous tombaient prosternés, baisant les bords savoureux de la robe de chambre d'Ivan.

— Vous le voyez, dit le prince à Horace, ils sont tous impatients d'adorer le soleil levant... Or, le soleil levant, c'estr moi; mon père, pour ces manants, est désormais au rang des vieilles lunes. Ne dirait-on pas que la nature prévoyante a protégé leurs genoux par des callosités, comme ceux du chameau?

Il y avait au salon trois ou quatre jeunes gens qui attendaient l'héritier. On en annonça successivement quelques autres : le peintre ffançais Lesseps, le poète Pushkin, le lieutenant Lochadoff, Jakof, d'Urakoff, tous en off^ en icht ou en nim.

— Des mouches, disait le prince au comte Horace à mesure que Ton annonçait un nouveau venu, toujours des mouches attirées par le sucrier.

Les présentations et les salamalecs échangés, on passa dai>s la salle du festin.

Nous. sautons naturellea>ent le premier service pour arriver au second , où les fourchettes commencent à céder la parole aux langues imprudentes qui se délient peu à peu.

— Messieurs, dit Jakof, je bois au retour d'Isaakoff à Saint-Pétersbourg.

— Buvez plutôt à ^on prompt départ, reprit l^ochadoff, et ]^ût au ciel que ce fut aussi au mien I

— Mes très-cherâ, répliqua Isaakoif, je suis infiniment sensible à votre eoipressement et a vos tendresses ; excusez-

moi si je n'en pleure pas, mais ce n'est pas l'intention, ce sont les larmes qui me manquent.

— L'intention suffit ; d'ailleurs, le vin aidant, vous pleurerez peutr-être au dessert.

— Vous savez tous, poursuivit le prince Ivan, que je viens d'hériter d'une grande fortune par la mort d'un père entre lequel et moi il s'était Inoralement élevé quelque chose comme une montagne de glace... Les pères ont l'incorrigible tort d'être toujours plus âgés que leurs fils.

— Il est plus que temps que cela finisse, dit Pushkin.

— Le mien, reprit Ivan, était sans doute un excellent homme à sa manière, et si je pouvais le rappeler à la vie à la condition de partager ma fortune avec lui, je le ferais volontiers. '

— Rien pour lui et tout pour vous, interrompit Lesseps. ^

— Mais, considérant que cela est impossible, continua le prince ; que la mort est notre lot à tous ; que les regrets sont inutiles, et qu'il y a d'ailleurs plusieurs circonstances de nature à adoucir l'amertume des miens, j'ai résolu de ne pas faire de mon palais une maison de deuil.

— Je suis bien aise de voir que vous le prenez si philosophiquement, dit Jakof.

— Qu'il prend quoi? demanda Pushkin, les millions?

— Ensuite, poursuivit Ivan, ce serait mal exercer les lois de l'hospitalité que de vous affliger du spectacle de ma douleur profonde ...

— Artémisienne.

— Babylonienne.

— Incommensurable.

— Une douleur comme il n'y en a pas.

— Maintenant que vous voilà riche, dit Jakof, faites comme moi : ne jouez jamais gros jeu, ne prêtez jamais d'argent : empruntez des femmes plutôt que d'en avoir à

VOUS, et n'achetez jamais rien de vos amis ; je donne parfois à dîner aux miens chez Dulong, et je les noie dans le Champagne ; mais, à part cela, votre serviteur très-humble.

— Il serait plus économique encore de supprimer le Champagne, fit observer le prince.

— J'ai essayé, reprit Jakof, mais alors ils ne restaient pas, et s'en allaient jouer ailleurs.

— Ce qui prouve bien qu'ils vous aiment pour vousmême, dit Pushkin.

— Mais qu'a donc le lieutenant Lochadoff ? demanda le prince; il dort debout.

— J'étais à la parade ce matin à six heures, en sorte qu'il m'a fallu m'éveiller à deux pour mettre mes pantalons de peau, et je n'ai pu ensuite me rendormir.

— S'il vous faut tant de temps pour vous habiller, demanda le comte Horace, j'ai bien peur que, en cas d'alarme, vous n'arriviez trop tard.

— Mon cher monsieur, reprit Lochadoff, je vois bien que vous n'avez aucune idée de l'importante affaire de nos peaux de daim ; figurez-vous que, pour les faire aller convenablement, nous sommes obligés de les mettre mouillées...

— Mouillées, juste ciel 1

— Oui, monsieur, mouillées, et de les laisser sécher sur nous.

— Je vous déclare, reprit Horace, que, pour ma part, j'irais à la parade avec une paire de hauts-de-chausses à la mameluck plutôt que de me soumettre à un pareil martyre.

— Très-bien ! reprit le lieutenant ; mais croyez- vous qu'il soit bien agréable d'être mis aux arrêts pendant une semaine pour chaque pli ?

— A propos, Pushkin, le colonel Vosili vient d'être en-, voyé au Caucase pour avoir porté des gants de chevreau.

— Vous n'avez aucune idée de notre service, particulièrement dans la garde ; ainsi, dans mon régiment, autant

m BLANCHE MORTIMER.

de cérémonies et de manœuvres, autant de tenues : ha^tt en drap blanc, cuirasse noire et or, le casque, les grosses bottes et la peau de daim, et d'une ; ~ une autre sans les bottes et la cuirasse ; — trois variétés de petite, tenue ; — l'uniforme de palais en écarlate, avec bas de soie... Ainsi, dans la même matinée, il nous arrive d*ètre obligés de porter tour à tour le bonnet, le casque et le cliapeau à plumes de coq, et malheur à qui n'est pas selon l'ordonnance!

— Oui, c'est un joli pays que le votre, reprit Less^. Tel que vous me voyez, je sors de prisoH.

— Et pourquoi cela ?

— Pourquoi j'en sors?

— Non, pourquoi vous y a-t-on mis?

— Parce que j'ai rencontré bier le ezar dans le jardin de Peterhof, et que Sa Majesté m'a .fait h dangereux honneur de m'adresser la parole.

— Nous ne comprenons pas. ^

— Vous savez qu'il y a toujours une douzaine de boutoushniks qui louvoient sur ses talons sous un déguisement quelconque, et dont la mission est d'empoigner quiconque s'adresse au czar dans la rue. S'il arrive que ce soit lui qui vous parle, ils fondent sur vous aussitôt qu'il a le dos tourné, et vo'us enferoaeot provisoirement, jusqu'à ce qu'ils sachent si vous avez été l'accosteur ou l'accosté.

— Et vous avez été la victime de leur méprise ?

— Justeoient.

— Mais quand le czar Ta su ?

— Parbleu 1 c'était bien le moins : quand le czar Ta su, il a ordonné . mon élargissement ; il m'a même fait appeler au palais d'hiver, et m'a dit : « Mon cher monsieur, je suis désolé de ce qui est arrivé; que voulez-vous 1 tous ces gen&-là pèchent par trop de zèle... Demandez-moi une grâce, quelte qu'elle soit, et je vous l'accorderai. — Sire, ai-je répoiidu, la seule feveur que je vous demande, c'est,

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