‹ Blanche MortimerChapitre 49 sur 96 · PREMIERE PARTIE. i · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE. i

— Comment, vous 1 interrompit Jakof.

— Attendez donc, trembleur que vous êtes! Le régiment était caserne aux environs de Paris ; le colonel, à qui on avait fait un rapport de l'affaire, vint le lendemain soir, et m'envoya l'ordre de me présenter devant lui. « Monsieur, me dit-il, je sais ce qui s'est passé ; vous comprenez sans doute la nécessité de quitter lé régiment?— Nullement, colonel...— Mais vous vous êtes laissé grossièrement insulter? — Colonel, je ne pense pas avoir jamais laissé une insulte impunie; veuillez m'expliquer ce dont il s'agit. — Mais vous avez donc perdu tout sentiment de honte, malheureux que vous êtesl Le comte de B..., lé chevalier de G..., et mon neveu vous ont tourné hier publiquement le dos; or, si vous ne quittez pas sans bruit le régiment, je vous en ferai chasser. — Mais, colonel, ces messieurs m'ont donné satisfaction, et, pour ma part, je suis très-satisfait. — Le comte deB...? — Je l'ai très-dangereusement blessé ce matin à neuf heures. — Le chevalier de G... ? — Je viens de lui passer mon épée au travers du corps. — Et mon neveu? grand Dieu I qu'avez-vous fait de mon neveu ? — A l'heure qu'il est, colonel, il doit m'attendre sur le terrain. — Je vous défends de vous y rOTdre, et je vous inflige les arrêts. — Peu m'importe, colonel, car voici ma démission... » Le neveu fut enterré le lendemain. Transporté de rage, le colonel leva sur moi sa cravache ; je sautai sur lui les poings crispés ; nous nous battîmes, et, deux jours après, le colonel était mort comn^e le neveu... Depuis ce temps, je ne puis plus voir une épée. Et voilà pourcjuoi, de militaire que j'étais, me voici peintre aujourd'ui.

Jakof, qui était à côté de Lesseps, crut prudent de changer de place, tant ce voisinage le faisait frémir.

106 BLANCHE HORTIHER.

Un eoup de foa<lre.

Quelques heures àe sont ainsi rapidement passées. Les convives du prince sont assis autour d'une table de jeu couverte de son tapis vert tout maculé de chiffres, la coutume russe étant de placer devant chaque joueur un morceau de craie taillé en pointe et une petite brosse avec lesquels on efface et marque tour à tour les points du jeu, le nombre des parties, les sommes dues et celles que Ton doit.

Le jeu est à l'état de rage et d'épilepsie ; des paquets de billets de banque, des monceaux d'or passent de main en main, plus négligemment jetés que la poussière au vent. Qu'est-ce, en effet, que l'argent au jeu? C'est de l'eau puisée à pleins doigts dans un puits sans fond, et qui s'éparpille en mille gouttes par toutes les fissures. On lésinera demain pour un rouble; on en estime aujourd'hui cent mille à l'cgal d'un cigare fumé.

Quelques joueurs n'ont plus rien devant eux ; la rafale a tout emporté; ils ont recours aux fétiches, précurseurs d'enjeux plus considérables encore : ce bijou vaut un château, ce gant une ferme, cette clef cinquante serfs.

Le punch, le Champagne, les liqueurs roulent, cemnne l'or, leurs flots enivrants. Toutes les passions mauv^kises, la haine, TeBvie, la cupidité, la colère, dansent autour de la table une sarabande infernale. Satan plane sur le lustre elt s'en lèche les griffes.

Le prince, à qui M. le comte Horace a gagné des sommes folles, n'en a pas moins encore un bénéfice considérable.

Page 1