PREMIÈRE PARTIE
Peut-être est-ce pour cela qu'il est tout dispose^ à faire cesser le jeu, car, au moment où Dimitri vient de lui parier à Toreille, il se lève et s'écrie :
— Messieurs, les tsigani (les bohémiens) !
— Les tsigani! tes tsigani 1 répètent les joueurs, oubliant pertes et gains.
Au même instant, les deux battants de la porte s'ouvrent avec fracas, et les bohémiens font irruption dans la salle avec leurs grelots, leurs guitares et leurs tambours de basque
Jakof affirme, en chancelant sur ses jambes, qu'on lui doit quelque chose comme une terre de mille paysans; aussi n'imagine-t-il rien de mieux à faire que de couper tranquillement le morceau de drap qui se trouve devant lui, remettant au lendemain de le déchiffrer, et sans réfléchir, tant sa raison l'abandonne, que les chiffres à la craie vont s'effacer dans sa poche. Les mille paysans ne seront plus que poussière.
Tout le monde connaît ce peuple mystérieux, cette race errante de sorciers, de bateleurs et de filous, chantée par Béranger et gravée par Callot; ces nomades sans feu ni lieu, ces menteurs qu'on écoute., ces voleurs qu'on pourchasse , ces sages qui portent^ut avec eux, ces Hindous expatriés, pour tout dire, qui gardent pieusement depuis tant de siècles la sainte horreur du travail, l'amour du soleil, la religion des guenilles, l'insouciance -de tout, sauf de la liberté. Ontr-ils la conscience du bien et du mal, une religion, des lois, un culte quelconque? Qui le sait ! Toujours estr-il qu'un bohémien condamné, en Autriche, à une mort cruelle, se tourna vers le prêtre grec, puis vers le prêtre catholique, qui l'exhortaient tour à tour , et promit d'embrasser la croyance de celui des deux qui lui procurerait une pipe de tabac. C'était une âme de bonne volonté à conquérir, et pas chèt*e... Nous ne savons qui l'emporta.
H n'y a pas de pays où la condition des bohémiens soit
plus prospère que la Russie, non que les lois y soient moins sévères contre eux que partout ailleurs ; mais, comme l'argent y est plus fort que la loi, et qu'ils en gagnent beaucoup, ils peuvent la museler.
En Angleterre, les bohémiens disent la bonne aventure ; en Espagne, ils font le commerce des mules, c'est-à-dire qu'ils en yolent plus qu'ils n'en achètent; en Russie, ils chantent et ils dansent. Les j^ohémiennes de quelque beauté y font fureur ; et de même que l'aristocratie anglaise et la nôtre vont quelquefois chercher leurs femmes parmi les illustrations du théâtre, il est arrivé à plus d'un boyard d'affubler une tsigana de sa fortune et de son nom. Elles entrent alors chez leur époux comme Judith chez Holopherne, et si elles ne lui coupent pas précisément la tête, elles détourneront tout au moins ses richesses au profit de ceux de leur tribu.
Gracieuses, souples, vigoureuses, agiles comme la gazelle, elles serpentent comme la torpille, et bondissent comme le cerf. Cendrillon ne mettrait pas leurs souliers. Leurs tailles ont des contours, des ondulations, des cambrures qui auraient fait mordre Adam dans toutes les pommes du verger céleste. Leurs dents d'un émail chaud et opaque, pures, aiguës, petites, faites pour être gourmandes et pour mordre au besoin, tranchent comme une rangée de perles sur l'olive clair de leur teint. Les paupières frangées de bistre, à l'orientale, encadrent un œil brun, étincelant, profond, d'où jaillissent comme des rayons de flamme ou des pointes d'acier, tant chez elles l'amour ressemble à la haine, et la haine à l'amour. Leur costume est celui des bayadères : des oripeaux, des paillettes, de la gaze indiscrète, des couleurs tranchées.
Les danses sont voluptueuses, les poses provocantes, les chants grisent, ce qui n'empêche pas les vins de circuler toujours. Si bien que, lorsque, frénétiques comme des bac-
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chantes, elles viennent tomber aux pieds des spectateurs Êfâcinés, c'est à qui leur jettera des poignées de bijoux d'or et de billets.
Jakof lui-même ne peut résister à la tentation : il ajoute un billet de banque, à toutes les richesses amoncelées sur le tapis... mais, se ravisant aussitôt, il reprend en pièces d'or les trois quarts de ce qu'il vient de donner.
En ce moment l'un des convives rentrait dans la salle, et annonçait au prince qu'il venait de voir une délicieuse femme descendre d'une voiture de voyage sous le vestibule du palais.
— Seule ? demanda Ivan.
— Il .m'a semblé reconnaître avec elle un de vos esclaves de confiance.
— De ceux sans doute que mon père, dans sa rage philanthropique, élevait et faisait vivre à l'étranger comme des gentilshommes, tandis que moi, son fils, j'en étais sans cesse réduit aux expédients pour échapper aux recors. Et cette femme, dites- vous...
— Est une ravissante créature.
— Je vais *voir ce que c'est, dit le prince.
— Voilà une brebis, dit Lesseps, qui me paraît bien près de tomber dans la gueule du loup.
Nous avons dit que lorsque Blanche avait entendu se refermer sur elle la lourde porte de l'hôtel, il lui avait semblé que c'était la pierre d'un sépulcre.
Matthéus avait remarqué que des droschkis et d'autres voitures attendaient au dehors. Les fenêtres donnant sur la Neva étaient ouvertes, et quelques personnes prenaient l'air au balcon ; des bruits de fête, des accords de danse arrivaient jusqu'à lui.
Le suisse, vêtu de noir, chamarré d'une large bandoulière, la hallebarde au poing, se tenait raide et grave à son poste officiel ; des valets de pied en grande livrée gravitaient autour de lui.
ilO - BLANCHE MORTIMER.
— Cela est étrange 1 pensa Matthéus ; comment se fait-il que, à son âge et lorsque sa santé décline, il change ainsi les habitudes solitaires qu'il avait contractées depuis tant d'années ? — Puis, serrant la main de Blanche, il lui dit, non sans quelque émotion : — Je suis heureux de vous voir si belle, mon amie ; car, dans un instant, vous allez vous trouver en présence du plus noble et du plus généreux des hommes, et il me paraît bien impossible que vous ne le captiviez tout de suite.
— Ici? demanda Blanche, à la fois surprise et charmée en voyant, comme la montagne, cet effroyable mystère accoucher d'une humble souris. — Toutefois, à ce premier mouvement de joie succéda bientôt une sorte d'émotion craintive, bien naturelle chez une jeune femme sur le point de subir l'examen d'un beau-père dont la première impression pouvait peutr-étre tout perdre ou tout sauver. Aussi ajouta-t-elle bien vite : — Ne ferai-je pas un peu de toilette avant de lui être présentée ?
A cette nouvelle preuve que le naturel, un instant chassé, revient toujours au galop, Matthéus ne put réprimer le dernier sourire qui, de longtemps, dût s'épanouir sur ses lèvres.
— Soyez le bienvenu, Mattvei, dit en langue russe le suisse en se rangeant de côté avec un air mêlé de déférence et de respect.
— Bonjour, frère, répondit Matthéus. Il paraît que tout est en fête ici.
— Oui, Mattvei.
— J'en conclus que le vieux prince Ivan Georgiewitch est en bonne santé.
— Il y a six semaines qu'il est mort.
— Mort.l —A ce cri. suprême de terreur, de désolation, de surprise, il sembla que sa poitrine s'était déchirée comme los entrailles du sol sous l'éruption d'un cratère. — Mort î