‹ Blanche MortimerChapitre 51 sur 96 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

i^pëta-l-il plusieurs fois, comme incapable de trouver un autre mot dans le dësordre de sa raison.

Et, portant instinctivement les mains à son front, comme pour en comprimer les veines sur le point d'éclater, il chancela, ses genoux fléchirent, et, sans songer à Blanche, qui, tremblante et consternée ne comprenait rien à cette scène, il se laissa tomber sur un banc dans un abattement complet.

— Oui, dit le nain Archib, il est mort. Il était froid comme glace... mais la boîte où on l'a couché était si étroite que je n'ai pu m'y glisser pour lui réchauffer les pieds.

L'intendant Dietrich était accouru.

— Mattvei, dit-il, vous êtes arrivé trop tard ; le vieux prince vous attendait avec impatience... Il a espéré jusqu'au dernier moment que vous viendriez... Votre lettre ne nous est parvenue qu'il y a dix jours, en sorte que celui à qui elle était adressée n'a pu la lire. C'est là sans doute votre femme?... Bonté divine 1 quelle est belle!... Mais modérez votre douleur, et venez avec moi.

Toujours obséquieux et empressé, Dietrich guida Blanche el Matthéus, non par l'escalier de marbre du palais Isaakoff, que le lecteur a reconnu sans doute, bien que nous ayons , négligé de le lui dépeindre, mais, à travers plusieurs pièces ! du rez-de-chaussée, vers une salle commune où les bouftoes de tabac le disputaient aux acres parfums du rhum et de l'eau-de-vie.

Là, deux hommes, l'un vôtu d'un cafetan usé et portant une longue barbe, l'autre habillé de noir et rasé, mais ni moins russe pour cela, ni moins esclave que l'autre, se faisaient vis-à-vis le verre à la main.

A en juger par les bouteilles vides, il y avait longtemps qu'ils causaient ; si longtemps, que leurs discours en étaitMit devenus aussi vides que les bouteilles.

I — Mort ! . . . mort ! . . . répétait Matthéus dont toutes les pensées se résumaient en celle-là.

— Voici Mattvei et la femme étrangère dont nous parlions justement tout à l'heure, dit Dietrich.

— Ah! Mattvei 1... bonjour, Mattvei 1 dirent les deux Russes en se levant tant bien que mal.

Et ils allèrent barbouiller Matthéus de leurs accolades vineuses.

Mais Matlhëus demeurait immobile, morne, abattu, et tous les habitants de toutes les Russies, Grande, Petite, Noire, Blanche, Rouge, l'eussent successivement accolé qu'il ne s'en fût pas aperçu.

— Ah 1 c'est là votre épouse étrangère? s'écria le plus âgé, dont le cœur s'était attendri à mesure que sa raison se troublait; c'est, ma foil une charmante petite mère, une vraie colombe.

Et le vieil esclave, essuyant du revers de sa manche sa barbe infectée, saisit Blanche par la taille et voulut approcher son ignoble face, repoussante et tannée, du visage frais et pur de la jeune femme. Représentez-vous un limaçon sur une rose.

L'Anglaise, fière et pudique, la fille de race, fit un mouvement pour échapper à cette ignoble étreinte, et se trouva dans les bras de l'esclave petit-maître, qui n'était autre que Dimitri le valet de chambre.

Moins grossier peut-être, mais plus impertinent, on reconnaissait en lui la suffisance présomptueuse du faquin sur la vulgarité duquel se sont gretfçs les vices de son maître. '

En vain Blanche appelait Matthéus à son secours.

— Quoi ! pensait-elle, il ne s'élance pas, furieux et rugissant, pour venger l'affront fait à sa femme dans son propre palais!

Matthéus, prosterné au contraire comme l'esclave du chinovnich qu'elle avait vu, le matin même, à la poste de Strelna, frappait de son front humilié les planches poudreuses du parquet. * '

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