PREMIERE PARTIE
— Oh! Blanche! Blanche 1 dit-il enfin, voici l'heure où mon crime retombe sur ma tête I II n'y a plus pour nous ni espérance ni rémission ! Mon père, celui qui était plus que mon père et qui aurait tout sauvé, mon père est mort 1
— Ne crains rien, reprit Blanche, dont les yeux brillaient des trois éclats réunis de la fièvre, de l'amour et de l'indignation. Relève-toi, mon bien-aimé 1 que nul no puisse dire <îu'il a vu mon Matthéus dans cette posture humiliante, pas même aux pieds de Blanche. Si quelque grande infortune nous a frappés, je puiserai dans le sang dont je sors et dans ma tendresse pour toi la force de la supporter...
Le front de Matthéus continuait à faire résonner sur le sol les meâ culpâ de son désespoir.
— Relève-toi, reprit Blanche, regarde-moi, Matthéus!... Vois si l'adversité m'a refroidie pour toi. As-tu commis quelque crime i irrémissible? L'échafaud, la prison, les tortures, la Sibérie t'attendent-ils? Parle... Ton crime est le mien... je l'excuse, je l'aime, j'en veux ma part.
Elle était admirable ainsi, cette femme héroïque et dévouée, qui trouvait dans son cœur des baumes pour toutes les blessures et des pardons pour tous les forfaits.
Matthéus s'était lentement relevé, comme le patient qui marche à l'échafaud et veut mettre une seconde de plus entre lui et le supplice. Il plongea en elle un profond, un indéfinissable regard, comme doit en avoir le banni qui quitte pour jamais sa patrie, et reprit d'une voix creuse comme si elle fût sortie de dessous terre :
— Ainsi, Blanche Mortimer consentirait à être la femme d'un esclave?
— D'un esclave ! répéta Blanche, et, comme foudroyée, elle tomba de toute sa hauteur sur le parquet.
Fou de douleur, Matthéus se précipita vers elle pour la reSever à son tour.
On a peine à se figurer l'abattement d'un cœur enthou-
iU BLANCHE MOKTIMER.
siaste et confiant, lorsque, préparé à regarder en face les plus grandes calamités, quelque malheur plus affreux encore que tout ce qu'il s'était imaginé vient à le frapper. La misère et les angoisses d'une mort douloureuse, la séparation avec ses cruels déchirements, tout ce que, selon elle, les hommes pouvaient accumuler de coups d'épingle ou de hache sur la tête de leur semblable, elle l'avait prévu et accepté. Mais, à cette écrasante ignominie, l'énergie de sa résolution fut brisée en un instant et sans retour.
— Mattvei 1 s'écrièrent à la fois Dietrich et les deux esclaves, voici monseigneur I
A ces mots, Blanche releva la tète, les yeux de Matthéus se tournèrent vers le prince, et tous trois, comme pétrifiés, se reconnurent mutuellement pour les acteurs de la catastrophe du théâtre de San-Carlo.
Rien, pendant le cours de sa vie si agitée, ne s'était aussi fortement gravé dans l'esprit d'Ivan que le sentiment de la vengeance, inassouvie jusque-là, qu'il voyait tout à coup en son pouvoir d'exercer. Il se sentait comme un homme qui, s'étant endormi dans la pauvreté, se réveille en possession d'une fortune immense et ne sait par où commencer pour en jouir. Il y avait dans tout son maintien un air de triomphe impérieux et de foudroyante supériorité auquel il était impossible de se méprendre.
Matthéus était là, la tête inclinée et les bras croisés sur sa poitrine, comme pour désarmer la colère du maître.
Une horrible lumière se faisait dans l'esprit de Blanche.
— Il me semble que nous nous sommes vus ailleurs , dit ironiquement le prince' à Matthéus... Vous rappelez- vous ceci ? ajouta-t-il en mettant le doigt sur la cicatrice qu'il avait au front. Eh bien! marque pour marque...
£t, décrochant un knout pendu à la muraille, il lui en cingla le visage de toute la force de son bras.
PREaMIERE PARTIE. 115
Blanche ferma les yeux, comme pour ne pas voir son époux sauter sur le prince et lui broyer la tête.
La sûreté de Blanche, la sienne propre, eussent peut-être dû imposer à Matthéus la surnaturelle abnégation d'accepter cette injure. Les esclaves et les coups ont si fréquemment de ces rencontres, que cela ne tire à aucune conséquence. Mais Matthéus n'était plus un esclave dans l'acception habituelle du mot. L'éducation, les voyages, le grand air de la liberté lui avaient donné la conscience de sa valeur et dos droits que toute créature tient de Dieu. Son premier mouvement fut donc de se précipiter vers le prince, que ses bras robustes allaient mettre en lambeaux, lorsque, sur un signe de Dietrich, les deux serfs s'emparèrent de sa personne et le garrottèrent en un tour de main.
— Lâche I s'écria le malheureux.
■— Madame, dit courtoisement le prince en s' adressant à Blanche, Vous voudrez bien vous rappeler que votre présence seule le préserve pour le moment d'un châtiment plus sévère... et, quant à l'avenir, je ne vois que votre intercession...
-- Moi intercéder pour lui ! reprit Blanche avec un geste écrasant de mépris.
Qu'était-ce que le knout à côté de cette frêle voix de femme qui pénétrait dans le cœur de Matthéus comme un fer brûlant?
— Oh ! si mon père vivait encore I ■— Quel père ? demanda Ivan.
— Le vôtre, qui était le mien.
— Quoi ! vous êtes frères ? s'écria Blanche.
— Quelle plaisanterie ! reprit Isaakoff en haussant les épaules. On prétend, je le sais, que vous seriez le fils d'une esclave, d'une misérable...
— Monsieur ! s'écria Matthéus.
— Le « monsieur ! » me paraît charmant!... Dune mi-
illG BLANCHE MORTIMER.
sërable, ai-jc dit, — mille pardons, madame! — pour laquelle mon père aurait eu autrefois quelques bontés Mais qu'y a-t-il, pour cela, de commun entre vous et moi?
— C'est cependant à ce lien qui nous unit que vous devez de vivre encore, reprit Matthéus.
— En vérité !
— Oui, car si vous n'aviez pas été le fils de mon bienfaiteur, de mon père... mon frère, pour tout dire, et que j'eusse pu me battre avec vous à Naples, je sens que je vous aurais tué.
— Trêve à cela! dit le prince, qui croyait avoir été le seul à refuser ce duel. Qu'on le déshabille, qu'on le rase, et qu'on lui mette les vêtements de sa condition.
— I\)ii\cz-vous méconnaître ainsi les intentions de celui qui vient de mourir ? reprit Matthéus, en qui vivait encore une dernière et mourante lueur d'espoir.
— Quelles intentions? demanda le prince visiblement inquiet.
En même temps quelque chose de blafard et de plus faux encore que d'habitude traversait la physionomie de Dietrich.
— Ne savez-vous pas, continua Matthéus, que sa volonté était de m'affranchir, et que, s'il ne l'a pas fait...
— L'essentiel est qu'il ne l'ait pas fait, reprit Ivan, à qui ce sujet de conversation paraissait peser. Au surplus, brisons là.
En ce moment arrivait Jakof armé d'un énorme bouquet. Jakof no sortait jamais de chez ses amis sans en emporter quelque chose; en traversant le salon, il avait cueilli ce bouquet dans un vase, qui s'était naturellement laissé faire.
— Elle est vraiment charmante, glissa-t-il à l'oreille d'Ivan. C'est une Italienne, n'est-ce pas?
— Madame, reprit le prince, je retrouve en vous deux beaux yeux qui m'ont déjà, à une autre époque, fort ravagé le cœur...
Blanche le toisa d'un de ces regards de bas en haut qui résument à eux seuls tous les mépris possibles.
— Vous rappelez-vous ce bouton de rose que vous m'avez donné?
— Donné ? reprit Blanche ; oui, comme on donne sa bourse aux brigands embusqués sur la route et qui vous la demandent l'escopette à la main.
— C'est décidément une Espagnole, dit Jakof.
— Seriez-vous donc une farouche pour tout de bon ? demanda le prince.
— Autant que vous êtes insolent, riposta l'Anglaise.
— Ou une Romaine, dit Jakof ; il y a de la Lucrèce et de la Cornélie dans cette femme.
— Allons, chère belle, pas de rancune. Admettons que je vous aie pris cette rose, . et acceptez en échange ce bouquet.
Et , s'emparant du bouquet de Jakof, il le jeta sur les genoux de Blanche, que l'émotion avait forcée de s'asseoir.
Matthéus fit un suprême effort pour se dégager de l'étreinte des trois hommes qui le gardaient à vue ; mais il ne réussit qu'à se faire garrotter plus ferme et surveiller do plus près.
— Monsieur, reprit Blanche d'une voix ferme et en se levant tout d'une pièce comme la statue de l'Imprécation, je ne sais lequel est le plus méprisable du maître ou do l'esclave. Quant à moi, je suis Blanche Mortimer.
— A en juger par le nom , fit observer Jakof, ce serait une Anglaise.
■— Et je ne reconnais à personne , poursuivit la jeune femme, le droit de me retenir ici. Laissez-moi passer, je l'exige... je ne suis pas votre esclave, moi!...
ii8 BLANCHE MORTIMER.
Et, jetant à terre le bouquet d'Ivan, elle le foula aux pieds.
— C'est ce qui vous trompe, chère belle, dit Isaakoff; selon la loi russe, toute femme libre qui épouse un esclave devient esclave comme lui... Vous êtes donc à raoi... à moins ciue vous ne vouliez que je sois à vous.
— Grand Dieu ! s'écria Blanche, moi I
Et, s'affaissant sur elle-même. Dieu lui fit la grâce de lui envoyer pour quelques instants l'oubli de toutes choses.
— Qu'on jette ce drôle aux écuries, dit le prince à Dietrich, en indiquant Matthéus ; je pourrais le faire mourir sous le bâton, mais je préfère le garder à l'état de pelote,
^ pour y enfoncer chaque jour une épingle.
— Et cette femme? demanda Dielrich.
— Vous lui ferez donner un appartement, et l'on aura pour elle les plus grands égards.
— Le joli pied! dit Jakof; c'est une danseuse, n'est-ce pas?
Un groom pur sang.
Nous allons laisser un instant Matthéus à sa douleur. Blanche à son indignation, et le prince Ivan à la joie de mordre à belles dents dans la vengeance, pour faire entrer en scène Bob Bridlc, dont le rôle ne sera pas sans quelque importance dans la suite de cette histoire.
Bob Bridle est un petit homme maigre, aux traits durement accentués, sec, fort et nerveux comme un terrier