‹ Blanche MortimerChapitre 53 sur 96 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

d'Ecosse. Sous la toge d'un juge, sous la mitre d'un évêque ou sous la cuirasse d'un soldat, il eût toujours été impossible de ne pas associer mentalement l'idée de sa personne à ceDe d'un cheval.

Elevé dans toute la sévérité monastique des haras de Nevv- Market, il était ponctuel comme une horloge et discret comme une tombe.

Nul, excepté son maître, n'aurait pu arracher de lui l'aveu que tel cheval qu'il montait était positivement bai ou gris, un cheval hongre ou une jument. C'était un serviteur fidèle, sinon avenant, et sa suprême morale consistant à pratiquer la justice envers les chevaux, il en était insensiblement venu à faire également son devoir à l'égard de ses maîtres.

Bien que sa taille n'atteignît que la moitié de celle d'un homme ordinaire, il s'en était fallu de dix kilogrammes et demi [stone 4/2) qu'il pût faire son chemin dans le monde, c'est-à-dire sur le turf. En vain avait-il employé tous les moyens connus et inconnus pour se réduire à une plus simple expression ; en vain avait-il été, dès son enfance , émondé, élagué, entraîné, rien n'avait fait; si bien qu'il avait fini par être renvoyé du haras comme une de ces mauvaises herbes qui grandissent quoi qu'on fasse.

Bob était alors resté'sur le pavé sans autre fortune qu'une cape de velours, des favoris roux rasés de très-près, des cheveux coupés en brosse, une cravate blanche, des culottes noisette et des bottes à revers, le tout d'une propreté irréprochable. Aussi aurait-il volontiers trouvé l'occasion d'offrir à un Schylock quelconque les vingt livres de chair qu'il pesait en trop. Mais les Schyloçks d'aujourd'hui ne prêtent plus rien sur ce genre de dépôt.

C'est dans ces conjonctures que Bob, (îomme pis-aller,

était entré au service des deux doubles poneys de sir Ralph

Mortimer.

C'était déjà bien déchoir, mais Bob, sans qu'un second Bossuet dût jamais faire pour cela son oraison funèbre, était prédestiné à toutes les extrémités des choses humaines.

Ainsi, sir Ralph, forcé de restreindre son train de maison, avait un beau jour vendu ses chevaux, et Bob était descendu au vulgaire emploi de nettoyer la voiture de voyage, ce qu'il faisait néanmoins avec un soin méthodique : polissant les cuivres, soufflant sur les panneaux vernis, qu'il frottait ensuite avec une peau de buffle souple et sèche à la fois, et sifflant pour lui imposer de rester, en repos, si par hasard elle reculait ou avançait un peu sur ses roues.

Cependant, sir Ralph dégringolant de plus en plus, il arriva de la chaise de poste ce qui était arrivé des che*vaux, et Bob n'eut bientôt d'autre spécialité que d'entretenir la coutellerie, de cirer ses bottes et de bayer aux corneilles. Nous disons ses bottes, parce qu'il avait trop k conscience de sa dignité de groom pour consentir à cirer celles des autres.

Si vous avez jamais vu de pauvres canards traînant leur existence décolorée sur une route poudreuse, loin de la mare natale où s'est écoulé leur jeune âge, vous aurez une idée de la profonde tristesse de Bob ainsi sorti de son élément.

Enfin, de même que la voiture avait suivi les chevaux, le groom suivit la voiture, et Bob se trouvait en fourrière à l'hôtel de la Ville -de -Paris, à Strasbourg, attendant qu'une condition lui tombât du ciel, lorsque le hasard y avait amené le comte Horace, lequel venait d'acheter un cheval anglais pur sang réunissant à lui seul tous les vices rédhibitoires imaginables ; à ce point que l'on avait fini par considérer comme chimérique la prétention de le monter. Ce cheval s'appelait Lucifer, comme un diable qu*il était. .

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