PREMIERE PARTIE
d'entre les rênes pour rajuster les plis de sa cravate blanche.
Le comte allait le féliciter, lorsque Lucifer se remit à bondir, à se dérober et à essayer de s'abattre, ce qui, de la part d'un cheval, était un procédé très-fin pour renverser du même coup le cavalier.
Mais, cette fois, le sang jaillit sous l'éperon. Au lieu de se rouler par terre, Lucifer fit un bond de douleur, et, après une autre pose de quelques secondes, comme pour combiner le tour qu'il allait jouer à son adversaire, il s'élança vers l'extrémité de la plaine, dans la gracieuse intention de lui broyer la jambe contre le mur.
Une nouvelle morsure d'éperon le contraignit à s'éloigner.
Cette idée cependant souriait à son imagination de cheval, car il revint plusieurs fois pour renouveler la même tentative. Mais Bob à la fin se fatigua de ce jeu, et, le tenant en bride de manière à l'empêcher de s'écarter à droite ou à gauche, il lui serra les flancs de ses talons armés, et le dirigea droit au mur, élevé de cinq pieds.
La vitesse était telle qu'il fallait absolument se briser contre l'obstacle ou sauter par-dessus.
Lucifer le franchit, en l'ébréchant seulement de quelques pouces, et se mit alors à galoper vers une colline, passant à travers champs, franchissant toutes les haies de clôture, ivre de rage, de douleur, de vengeance, et soulevant tout sur son passage, comme le simoun du désert.
La colline ne l'arrêta pas dans sa course désordonnée.
En vain criait-on à Bob qu'il y avait au sommet de la montagne le gouffre béant d'un carrière, le vent seul recueillait l'avertissement, et l'hippogriffe volait toujours.
Ce cheval furieux, courant vers la mort, cet intrépide écuyer que rien n'étonnait, que nul péril ne faisait pâlir, formaient une de ces magnifiques horreurs qui font que l'on admire et que l'on frémit à la fois. '
Tout à coup, Lucifer s'arrêta court à la vue de l'abime
ouvert sous ses pas. Bob le caressa, l'encouragea, lui parla ; puis descendant et remontant tour à tour, il guida Tanimal tremblant à travers les chemins effondrés. On voyait que le cheval comptait maintenant sur son conducteur, dont la voix et les précautions habiles parvenaient peu à peu à le rassurer.
Parvenu au bas de la montagne, le groom remonta en selle, galopa de nouveau à travers champs, ressauta pardessus les haies jusqu'à ce que Lucifer ne manifestât plus que de rares caprices, et le ramena enfin triomphant à son maître, après une heure entière d'un exercice à tuer mille fois tout autre cheval que Lucifer et tout autre écuyer que Bob Bridle.
— Que dites- vous de cela? demanda le comte aux assistants.
— Ce n'est pas là de l'équitation, dit gravement le vétérinaire.
— Qu'est-ce donc, je vous prie ?
— C'est s'attacher sur le dos d'un cheval comme ferait un singe, ou comme un insecte à la laine d'un mouton.
— Sans compter, reprit un gendarme, que cela doit gâter un cheval, car c'est contre tous les principes de l'art.
— Diable 1 riposta le comte, vous êtes difficiles.
Il s'agissait ensuite de bouchonner et d'étriller Lucifer, et il était visible que le groom avait obtenu déjà, par sa première victoire, un merveilleux ascendant sur l'humeur farouche du cheval. Il n'était toutefoispas entièrement dompté, car il opposa encore assez de résistance à cette opération pour qu'il fût extrêmement difficile de l'exécuter.
Mais ce fut tout, et Bob déclara que, à part un peu de vivacité, c'était un animal aussi pacifique qu'on pouvait le souhaiter.
— Il a cependant un tic fort déplaisant, dit le comte :