PREMIÈRE PARTIE
c'est de donner des coups de pieds de derrière, comme une vache.
— Monsieur le comte, répliqua le groom, les chevaux ont leur singularité aussi bien que les hommes. Mon grand-père, et tous ceux de la famille avant et après lui, avaient et ont encore la manie de prendre du tabac avec le pouce et le petit doigt de la main gauche : habitude à laquelle on aurait reconnu un Bridle, fût>-çe au bout du monde. Eh bien ! monsieur, rien qu'à la singularité du coup de pied que lance ce cheval, j'aurais affirmé qu'il est de la race des Swaps. J'ai connu une douzaine de Swaps dans ma vie, et tous avaient ce même tic... C'est son signe de noblesse, et cela ne fait qu ajouter à sa valeur.
— Allons, dit le comte, puisqu'il en est ainsi, je suis enchanté de ce coup de pied, et si jamais je vends Lucifer, j'aurai soin de le faire valoir comme une de ses plus pré- •cieuses qualités.
— D'ailleurs, reprit le groom, ces sortes de ruades ne peuvent faire de mal à personne.
Au même instant^ comme pour réfuter cette théorie, Lucifer donna un si violent coup de tête à Bob que ce dernier en fut étourdi ; puis, tournant sur lui-même, il lui administra en pleine poitrine une série de ces horions dont on conviendra que l'éloge aurait pu être fait dans un moment moins inopportun.
Le vétérinaire soigna Bob, lequel se laissa faire, car la douleur lui avait ôté la parole ; puis on le porta dans son lit, et le comte alla lui-même chercher un médecin.
En revenant auprès du malade, il le trouva très-pâle et visiblement affaibli ; il y avait sur la table deux boîtes de ierblanc ouvertes, l'une remplie de petits morceaux oblongs semblables à des mèches de veilleuses, et l'autre d'une sorte d'onguent vert. Une trousse en veau marin étalait à côté de cela des lancettes et quelques instruments de vétérinaire.
130 lîLANCHE MORTIMER.
Dob tenait à la main une vieille Bible de poche dont les feuillets maculés accusaient les pouces dévotieux de deux ou trois générations.
— Comment vous trouvez-vous? dit le comte ; le docteur va venir.
— Qu'il s'en garde bien, reprit Bob, je ne veux pas le voir.
— Mais, mon pauvre Bob...
— Je suis encore un peu étourdi, mais cela va mieux ; ce n'est qu'un coup dans l'estomac, un de ces horions qu'on attrape au moment où on s'y attend le moins. Demain, à cette heure-ci, je serai]guéri d'une façon ou de l'autre, sans que les médecins s'en mêlent.
— Il faut que vous vous laissiez examiner, mon ami, insista le comte. Je prétends que l'on épuise, s'il le faut, toutes les ressources de l'art pour hâter votre rétablissement.
— Je viens d'ailleurs d'avaler une médecine de cheval, poursuivit le groom, une vraie, manipulée à New-Market ; Je me suis ensuite fait appliquer un vésicatoire de James sur la poitrine... Quel est le médecin qui en aurait fait autant?
— Pas un seul en effet, reprit le comte Horace, effrayé des résultats que pouvait avoir un pareil traitement.
Le docteur arriva, mais Bob lui tourna le dos.
Du reste, comme c'était un homme de bon sens, tout eh exprimant son étonnement sur la singularité des remèdes employés, il déclara que pour le moment, et le mal étant fait, il n'y avait rien autre chose à faire. Il y avait d'ailleurs à espérer que le vésicatoire agirait en sens inverse de la drogue et en neutraliserait l'effet.
— De sorte que...? demanda le comte.
— De sorte que, acheva le docteur, il ne peut manquer d'être, d'ici à quelques heures, beaucoup mieux ou beaucoup plus mal.
Et il sortit, promettant de revenir bientôt.
— A propos, demanda Bob en virant de bord dès que la