PREMIÈRE PARTIE. i3l
Pacullé l'eut délivré de sa présence, j'espère bien que l'on n'a pas donné au gris son seau d'eau froide à boire?
— Ah! s'écria le comte, maudit soit le cheval! Je lui ferai hrûler la cerv^elle demain.
— Brûler la cervelle ! reprit Bob en faisant, malgré son vésicatoire, un effroyable bond sur son lit. Un pur sang, six pieds de haut, vif et léger sous le poids de son homme et aussi sain qu'une cloche!... parler de lui brûler la cervelle comme à une vieille rosse morveuse ou poussive !
— Jamais je ne remettrai la vie d'une créature humaine en balance avec la vaine et stupide satisfaction de garder une pareille bête.
— Lui brûler la cervelle ! répéta Bob. Ah î monsieur le comte, si vous commettez un pareil crime à cause de moi, je ne pourrai jamais vivre tranquille si je dois vivre, ni m'en aller en paix dans l'autre monde si je dois mourir.
— Nous verrons, dit le comte.
— Considérez, monsieur, poursuivit le groom, combien de chevaux sont ruinés et molestés par ceux qui les montent, pour un malheureux cheval qui, par accident, blesse ou tue un homme... Du reste, si les choses allaient plus mal, ajouta-t-il tristement, il faudrait avoir la bonté de faire remettre de ma part cette Bible à une certaine miss Mortimer, 12, Bond-Street, à Londres... J'ai été longtemps au service de son oncle... ce sera un dernier souvenir de Bob, pour lequel elle a toujours été si douce et si bonne.
— Je le ferai, dit le comte, qui avait de la peine à cacher l'émotion que lui causait ce brave homme. Mais rassurezvous, mon ami, il n'y a pas le moindre danger.
— Mon père me l'a donnée, il y a cinq ans, avec cette boîte de pilules que voici, reprit Bob en baisant la Bible avec attendrissement. « Bobby, me dit-il, tu vas en pays étranger ; mais c'est égal, mon garçon, ne néglige jamais les chevaux, aie la crainte de Dieu, et tiens-toi toujours bien en selle. »
Le lendemain matin, le comte Horace et le médecin entrèrent de bonne heure chez le malade.
Les rideaux de Bob étaient soigneusement fermés.
— Chut ! dit en sortant de cet éternel assoupissement des gardes-malades celle que Ton avait préposée à sa garde; chut ! vous allez le réveiller 1 il dort comme un bienheureux.
Le docteur s'avança sur la pointe des pieds et entrouvrit les rideaux... Bob avait disparu.
On le trouva dans l'écurie, où il s'était traîné on ne sait comment, et où il était en train d'étriller le gris.
Quelques jours après, le groom et Lucifer étaient devenus des inséparables, et voilà comment Bob Bridle était entré au service du comte Horace.
La fuite.
Le voile qui cachait Matthéus est maintenant levé. On sait quelles légitimes espérances avaient dû feire naître en lui son éducation et sa naissance, et par quel coup du sort il venait de retomber de la liberté dans l'esclavage, et quel esclavage! de l'illusion dans la réalité, et de cet égoïsme à deux qu'on appelle l'amour dans le mépris et l'abandon.
Le vieux prince avait été le meilleur et le plus bienfaisant des hommes : aussi avait-il pris un éloignement toujours plus marqué pour son fils légitime, lequel résumait tous les vices, et finit-il par concentrer en quelque sorte la meilleure part de sa tendresse sur Matthéus, que la nature, par une de