‹ Blanche MortimerChapitre 62 sur 96 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

ces bévues assez vulgaires, avait doté en prince qu'il n'était pas, alors que du vrai prince elle faisait un croquant. Les fées s'étaient trompées de berceau.

Ivan Georgiewich, selon que quelques-uns de ses serfs étaient heureusement doués, eu avait fait des médecins, des architectes, des artistes, et leur avait enfin donné un capital et cette possession d'eux-mêmes sans laquelle ses bienfaits n'eussent été pour eux qu'un malheur de plus.

Il en avait établi d'autres qui, par son assistance et sa protection, étaient devenus des marchands à Taise ou de riches négociants.

A plus forte raison devait-il avoir préparé à Matthéus un briUant avenir. C'est ainsi que, ses études terminées à l'université de Dorpat, ce dernier avait pu voyager dans les principales contrées de l'Europe, car l'empereur Nicolas n'avait pas encore publié l'ukase qui, sous peine de confiscation des propriétés et de punitions plus sévères encore, interdit à tout sujet russe de demeurer plus de trois ans hors du territoire de l'empire s'il est noble, et plus d'un an s'il ne l'est pas.

Nous ne parlons pas des cas, très-nombreux, où les passeports pour l'étranger sont absolument refusés.

Glissons ici que Matthéus avait une sœur, Nadetcha, que le vieux prince avait fait élever avec le même soin, dans un pensionnat français établi à Moscou, et qui ne tardera pas à venir prendre une place importante dans la suite de cetle histoire.

Que ces deux chères parts de lui-même fussent affranchies dans un temps donné, cela ne faisait aucun doute. Or Matthéus avait attendu, d'année en année, cette heure de la délivrance, de laquelle daterait seulement, selon lui, sa véritable entrée dans la vie. Il s'était donc pénétré des idées, des lumières, des sentiments les plus élevés^ non comme de choses qui eussent rien de commun avec un esclave, mais pour s'en servir lorsqu'il serait en possession

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de la liberté vers laquelle il était sur le point de s'élancer. Cette éblouissante perspective venait de s'abîmer tout à coup dans un avenir ténébreux.

Maintenant, par suite de quelles lenteurs imprévoyantes la mort était-elle venue surprendre le* vieux prince avant que ses intentions fussent réalisées? Là est le nœud gordien que nous couperons en temps opportun.

Nous avons dit que le prince Ivan avait fait reléguer Matthéus aux écuries ; on trouvera peut-être que c'était là une vengeance bien douce ; mais le prince, pour ne pas casser tout de suite les vitres, avait les raisons que voici : tous les voyageurs qui arrivent à Saint-Pétersbourg doivent se présenter, dans le délai de trois jours, au bureau de la police secrète, où, soit étrangers, soit Russes, ils sont invariablement soumis au plus strict examen.

Or, le prince jugeait que s'il se liwait à un acte de na ture à trop exaspérer Matthéus, celui-ci pourrait fort bien profiter de cette entrevue pour en appeler au grand-maître ; non pas que cette protection eût la moindre chance d'être efficace, tant il est convenu qu'un seigneur a le droit de maltraiter son esclave, mais parce que c'eût peut-être été pour le saint-office russe l'occasion de se rappeler les millions d'Ivan, et de lui faire payer un peu plus largement qu'il n'aurait voulu le luxe princier d'assommer son semblable.

Quant à Blanche, on avait eu pour elle tous les égards possibles ; la czarine de toutes les Russies daignant visiter un de ses sujets n'aurait pas été traitée avec plus de magnificence et de courtoisie. Ivan la jugea d'après les femmes faciles qu'il avait connues jusque-là, et se figurait qu'avec des joyaux, des fleurs, des dentelles et le miel des louanges il ne tarderait pas à la réduire, comme ces citadelles dans lesquelles , selon Plilippe de Macédoine, il est toujours facile de pénétrer- avec un clef d'or.

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