‹ Blanche MortimerChapitre 64 sur 96 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

de douze ans. Son cœur battait la chamade, et il nous paraît évident qu'elle se serait évanouie de frayeur si les circonstances l'eussent permis. Ceci, au premier coup d'œil, a l'air d'une méchanceté ; mais nous demandons au lecteur s'il a jamais vu une femme tomber en syncope autrement qu'à portée d'un fauteuil et dans une pose favorable.

Le groom du comte Horace était déjà connu aux portes de la ville, qu'il put franchir sans obstacle.

Une fois hors de vue, Bob enfourcha Lucifer, mit en croupe le prétendu mougik, et prit le petit galop, autant pour ne pas avoir l'air d'un homme qui fuit que pour ménager les forces du gris, qu'il allait devoir mettre à une rude épreuve.

Du reste, la naïve intention de Bob était de ne courir que la nuit, et de se tenir caché, le jour, dans quelque misérable kabak, où l'on ne songerait pas, selon lui, à chercher le dernier rejeton de la noble famille des Mortimer. Ils suivaient cette même route de Strelna que Blanche, se regardant comme veuve aujourd'hui, avait parcourue la veille avec Matthéus.

Arrivés à la poste. Bob jugea prudent de s'y arrêter ; il faisait d'ailleurs grand jour, et cette pauvre Blanche tombait de sommeil et d'épuisement.

Elle prit un bouillon et s'endormit bientôt, dans un coin de récurie, sur quelques bottes de foin soigneusement arrangées par le groom.

Ce devoir accompli. Bob donnait la provende à son cheval, après quoi il songerait à songer à lui, lorsqu'il vit entrer un soldat dans le désordre et avec la précipitation d'un homme poursuivi et que l'on est sur le point d'atteindre. Le pauvre diable s'était hasardé à s'écarter de quelques heues de sa garnison pour porter à son père une paire de souliers qu'il avait faite lui-même. Il revenait en nage, le col de cuir défait, sa lourde et poudreuse capote débou-

tonnée, lorsqu'il avait, de loin, aperçu le grand-duc Constantin, que l'on savait d'une inflexibilité sauvage pour la plus insignifiante infraction à la discipline militaire.

De là sa terreur et son irruption dans l'auberge.

Si le soldat n'avait fait que parler russe. Bob n'aurait pas compris grand'chose, ou, pour être plus exact, il n'ûurait rien compris du tout à ses lamentations. Mais il est un autre langage, celui des yeux, de la pâleur, du geste, auquel personne ne se trompe, et qui mit, à peu de chose près, Bob au courant de la situation.

Evidemment ce soldat fuyait ; or, Bob se trouvait précisément dans une circonstance à avoir pour les fuyards une grande sympathie. II le conduisit donc au fond d'un petit jardin entouré d'une assez haute palissade, lequel jardin donnait sur les champs ; et, lui faisant de ses bras vigoureux ce qu'on appelle- la courte échelle, il le hissa par-de»^ sus l'obstacle et lui souhaita bon voyage.

Au même instant, le grand-duc, dont l'œil perçant avait reconnu un soldat d'aussi loin que le soldat l'avait reconnu lui-même, entrait au galop le plus furieux dans la cour du traktirchik *.

De rétrange façon dout Bob s'attira les bonnes grâces du grand-duc.

Le grand-duc était suivi de quelques officiers et d'une demi-douzaine de cosaques.

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