‹ Blanche MortimerChapitre 65 sur 96 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

— OÙ est le soldat qui vient d'entrer ici ? demanda-t-il d'une voix tonnante.

Attiré par le galop des chevaux, le traktirchik s'était empressé d'accourir. S'inclinant presque jusqu'à terre, il allégua son ignorance à l'égard du fugitif, et en appela à tous ses serviteurs de la sincérité de ses paroles.

En effet, chacun étant occupé ailleurs. Bob n'avait pas eu de complice dans omette bonne action.

— Fourbe ! coquin 1 voleur ! hurla le grand-duc, tu as fiivorisésa fuite.

Le traktirchik se prosterna aux pieds du cheval du prince, en protestant de son innocence.

— Brigand I scélérat ! continua Constantin, en essayant de forcer son cheval à fouler sous ses pieds le traktirchik prosterné, tandis que le cheval, moins cruel ou plus raisonnable que l'homme, se refusait obstinément à marcher sur le corps de la victime terrifiée.

— Ainsi donc, reprit le grand-duc, tu vends ici du vin, des Hqueurs, du vodtka, pour séduire et exciter à la dépense les soldats de l'empereur lorsqu'ils passent devant ta bicoque ? Tu leur donnes asile ; tu te fais le complice de leur désobéissance et de leurs folies.

— Moi, Votre Altesse 1

— Lève- toi, chien maudit, et apporte ici tout ce qu'il y dans ta cave.

Le traktirchik, le cabaretier, si vous le préférez, s'était levé ; mais en voyant le grand- duc sauter à bas de son cheval et tirer son grand sabre, il retomba sur ses genoux.

— Obéis î s'écria Constantin. Et vous, ajouta-t-il en s'adressant au général aide de camp qui l'accompagnait, ne restez pas là cloué sur votre cheval comme une statue, mais dégainez votre sabre et venez m'aider.

Le général mit respectueusement pied à terre, ne sachant trop à quelle exécution sanglante il allait concourir.

Les autres officiers de la suite du prince, tout chamarrés de décorations, d'épaulettes, de plumets, d'aiguillettes, se précipitèrent dans les caves, suivis de quelques cosaques, et eurent bientôt fait d'aider le traktirchik à en monter le contenu dans la cour.

^^ — A présent, dit le grand-duc, dès qu'il eut une rangée de bouteilles alignées devant lui comme une file de soldats, je vais t'apprendre à mentir et à favoriser les déserteurs.

Puis il se mit à décapiter les flacons à coups de sabre, et, sur un signe qu'il fit au général, celui-ci s'empressa de suivre un aussi noble exemple.

Ce fut bientôt à qui ferait le plus de carnage parmi ces étranges et inoffensifs ennemis.

— C'est ainsi que je t'apprendrai à vivre I vociférait Constantin.

— C'est ainsi que nous t'apprendrons à vivre \ répétait le général, un ou deux tons plus bas.

Et bientôt, sous leurs efforts réunis, vins du Rhin, porter, Champagne, soda-water, eau-de-vie, firent de la cour un immense bol de toutes couleurs, auquel il ne manquait que du feu et des citrons.

Le malheureux traktirchik s'écriait à chaque nouvelle exécution :

— Ah ! mon cliquot qui me revient à sept roubles 1 ah I mon johannisberg que j'ai payé quatre salkories I

— Voilà une singulière chasse I se disait Bob en examinant tranquillement cette scène, les mains derrière le dos ; je crois que mon ami à la capote bruRe l'a échappé belle !

— D'autres bouteilles ! tonnait le grand-duc , dont le sabre, ébréché comme une scie, dégouttait du sang de la treille.

Et le traktirchik d'accourir, apportant autant de victimes que les pans retroussés de son cafetan pouvaient en contenir.

Page 1