PREMIERE PARTIE
Blanche, éveillée en sursaut, était accourue, tremblante au seuil de l'écurie.
Bob lui fit un petit signe amical dont le double but était de la rassurer et de la tenir éloignée de la bagarre. ,
Après trois quarts d'heure de cet exercice violent, le grandduc et le général purent reprendre haleine et s'essuyer le front.,. Le combat finissait faute de combattants.
Cependant les cosaque^ trouvèrent encore çà et là une ou deux bouteilles entamées, des bocaux de conserves, les burettes d'huile et de vinaigre, et quelques fioles de sirops, qui furent impitoyablement passés au fil de l'épée.
— La vaisselle ? demanda le grand-duc.
— Bon ! voilà que la vaisselle va y passer I fit observer Bob ; je me doutais que son tour allait venir.
Lorsque tout fut anéanti, brisé, pulvérisé, le prince remit son épée dans le fourreau, et s'adressant à l'un des officiers de sa suite :
— Vous veillerez, lui dit-il, à ce que la patente de ce drôle lui soit retirée.
Le traktirchik se plia en équerre, et rendit humblement grâce au prince pour tant de miséricorde.
L'attitude parfaitement calme et assez peu respectueuse de Bob Bridle avait attiré deux ou trois fois l'attention du grand-duc, mais il en avait toujours été distrait par des suppléments de bouteilles qui venaient se livrer à ses coups.
Or, c'était un spectacle aussi nouveau qu'alarmant pour ies personnes de la suite du grand-duc, que de voir, au beau Diilieu ce cette tempête, un homme quelconque aussi indifférent et aussi complètement de sang-froid que Bob paraissait l'être. Jupiter aimait assez que ses foudres fissent trembler les simples mortels, et le grand-duc tenait beaucoup de Jupiter sous ce rapport.
Un officier s'était donc approché du groom, et lui avait
demandé s'il connaissait la personne devant laquelle il avait l'honneur de se trouver.
Bob avait secoué la tête en signe de négation.
— C'est son Altesse Impériale le grand-duc Constantin.
— Tant pis pour lui, reprit Bob. Je suppose qu'il appartient à une société de tempérance ou qu'il a quelques amis qui vendent des bouteilles...
— S. A. I. le gran(J-duc, répéta l'officier, s' imaginant que Bob n'avait pas entendu.
— Grand-duc tant qu'il voudra, dit le groom ; que m'importe 1
— Taisez- vous, malheureux !
— Soit, reprit Bob. Après tout, il n'est guère raisonnable de perdre mon temps à regarder de pareilles extravagances, dont rougirait chez nous un enfant de dix ans.
Et Bob sauta en selle, dans l'intention de conduire Lucifer à une espèce d'abreuvoir qu'il avait avisé dans les environs de l'auberge.
Le grand-duc était également remonté à cheval, ainsi que sa suite.
Bob passa devant lui sans plus de façon.
— Quel est ce drôle qui ose me dépasser ? Arrêtez ! cria Constantin.
— Comptez là-dessus, se dit Bob en embarquant le galop de chasse.
— Arrêtez ! arrêtez I arrêtez I crièrent toutes les voix.
— Amenez-le moi ! dit le grand-duc aux cosaques, lesquels s'élancèrent à toute bride après lui.
— Si ces messieurs aux longues perches et aux chapeaux sans bords m'attrapent jamais, se dit Bob, je consens de grand cœur à être traité comme les flacons de liqueurs et les bouteilles d'ale.
— Poursuivez-le ! arrêtez-le 1 frappez-le I hurlait toujours le grand-duc.