PREMIERE PARTIE. l
Mais Lucifer dépassait d'aussi loin ceux qui le poursuivaient qu'un agile lévrier dépasse une ifteute de gros chiens de basse-cour.
Quant à Bob, toujours calme et froid, il se retournait de temps à autre comme pour répondre par son air de mépris à leur sauvage hurra.
Malheureusement, un détachement d'artillerie à cheval qui changeait de résidence parut tout à coup sur la route, venant à sa rencontre ; en sorte que Bob eut un instant la pensée de faire volte-face et de se précipiter tète baissée à travers les cosaques ; car, selon lui, des hommes qui se tenaient aussi mal à cheval ne devaient pas être des adversaires bien redoutables.
Toutefois il se rappela que le salut de Blanche reposait sur lui, et, avisant dans les champs une grande palissade hérissée de pieux en manière de chevaux de frise, il piqua de deux et la fit franchir à son puissant étalon, aussi facilement que s'il se fût agi d'un ruisseau de deux pieds de large.
Un cri d'admiration échappa aux cosaques, dont les petits chevaux eussent en vain tenté de suivre le même chemin que Lucifer. Cependant ils songèrent à tourner la palissade, et repartirent au galop en poussant des cris et en agitant leurs piques sans bander olles.
— Donnez-moi une lance ! s'écria le grand-duc, qui mieux monté que sa suite, et doué d'ailleurs d'un véritable courage, lança résolument son cheval sur la palissade ; il ne put la franchir, mais, le bois vermoulu ayant cédé, il força le passage et partit comme un trait en avant de tous ses vcosaques.
Pendant ce temps. Bob était parvenu au sommet d'une de ces ondulations que l'on appelle montagnes en Russie, et collines partout ailleurs. Il regardait autour de lui avec le sentiment du triomphe et de la sécurité, prenant pour
lU BLANCHE MORTIMER.
un terrain sec l'espace perfide, couvert de broussailles et de gazon, qui s'étendait devant lui. Mais lorsque le grandduc n'était plus qu'à une courte distance, Lucifer reprit son élan ; il ne fit plus que s'enfoncer de fondrière en fondrière et de marais en marais.
— r Allons, Lucifer, disait Bob, en avant! Ahî si nous avions seulement cinq minutes de ce beau turf de New- Market qui a deux milles de long I Ceci est bon pour les grenouilles et pour les crapauds, mais non pour un brave cheval anglais ayant un écuyer chrétien sur le dos.
Comme il achevait ces mots, Lucifer enfonça dans une mare jusqu'à l'épaule.
Bob entendit un cheval souffler derrière lui ; il tourna la tête, et vit à quatre pas le grand-duc courant sur lui avec tant de furie que Dieu seul sait ce qui serait arrivé si le groom ne se fût adroitement jeté de côté : le fer de la lance effleura sa veste ; mais saisissant la hampe avec une rare présence d'esprit, il la retint de toute la vigueur de son poignet.
— Que le diable emporte votre manche à balai ! s'écria Bob en relevant son cheval du bourbier où il venait d'enfoncer, et sans se dessaisir de la lance que le grand-duc ne lâchait pas de son côté.
Il était évident que l'un des deux allait être désarçonné : mais Bob semblait cloué sur sa selle, en sorte que le grandduc, se sentant près de perdre l'équilibre, laissa aller la lance et tira vivement son sabre.
— Ah 1 dit le groom, si je savais seulement quel est le bon côté de votre bâton, je vous ferais bien reculer !
Mais Lucifer s'embourba de nouveau, et Constantin, jjus furieux que jamais, lui asséna sur la croupe un grand coup de sabre d'où le sang jaillit avec abondance.
La patience de Bob était épuisée; il jeta la lance avec dédain, rassembla son cheval par un violent effort, et s'é-