PREMIÈRE PARTIE. 4t
Matthéus.
Que dire de Matthéus qui puisse donner une idée de sa douleur 3t dç sa prostration ?
Toutefois, Dietrich n'avait pas obéi littéralement aux ordres de son maître. Au lieu d'envoyer Matthéus aux écuries, il l'avait enfermé dans une chambre ayant appartenu autrefois au directeur des haras du feu prince, qui, dans les dernières années de sa vie, avait laissé cet emploi vacant dans sa maison.
Dietrich avait toujours été témoin de l'affection du vieux seigneur pour son fils apocryphe ; il n'avait jamais conçu de doute sur l'affranchissement formel de ce dernier dès qu'il serait de retour. Il s'était donc, en habile politique, maintenu avec soin dans les bonnes grâces de Matthéus par des offres de service et des protestations d'amitié, surtout lorsqu'il s'était aperçu que, avec les habitudes et l'éducation d'un gentilhomme, le favori absent avait pris ou affectait de prendre en souveraine indifférence ses intérêts pécuniaires.
Or, bien que la mort du vieux prince et l'animosité d'Ivan contre Matthéus vinssent de changer complètement l'état des choses, Dietrich n'en avait pas moins été avec ce dernier dans de tels rapports de bienveillance et de bon vouloir mutuels, qu'il lui était fort difficile'de le désavouer complètement dans son infbrtune.
De plus, Dietrich n'ignorait pas que Matthéus avait épousé une belle et riche étrangère dont il se disait, avec
son ëternel sourire de recors apportant un exploit, qu'il y aurait peut-être, dans une circonstance donnée, à tirer pied ou aile.
Ensuite, rien n'empêchait Dietrich d'avoir d'autres motifs, plus graves et que nous ne connaissons pas encore, pour ménager autant que possible la chèvre et le chou.
Qui a jamais pu lire dans cet abîme de chiffres biscornus, d'additions bancales et de complicités ténébreuses qu'on appelle un intendant?
Matthéus arpentait donc sa chambre, sa prison veux-je dire, heurtant de son front la porte et les barreaux pour y chercher une issue, comme ces panthères effarées qui gravitent, le mufle au vent et l'œil injecté de sang, le cercle incessant de leurs loges.
Sa première sensation fut le regret amer de ne plus avoir à recommencer l'heure, qui venait de s'écouler, et l'impatience poussée jusqu'au délire de se retrouver face à face avec le prince Isaakoff. Il l'étranglait en imagination dans sa cravate brodée, et jetait son cadavre aux pieds de Blanche, qui, en ce cas, n'aurait peut-être pas eu pour lui le regard de mépris dont elle l'avait écrasé.
On l'aurait ensuite tué lui-même, c'est vrai ; mais qu' importe I Songeait-il seulement à vivre désormais ?
Cette justice faite mentalement, le prince assommé, piétiné, défiguré par lui, il en déduisait les conséquences probables, et se demandait quel eût été le sort réservé à Blanche. Or, Blanche fût évidemment devenue la propriété de quelque héritier collatéral d'Ivan, et sa condition n'en eût été guère améliorée pour cela.
De là à conclure qu'elle ne pouvait elle-même sortir que par la mort du déshonneur où il l'avait entraînée, il n'y avait qu'un pas. Et saisissant, toujours en imaginalion bien entendu, un des yatagans suspendus à la muraille, il la frappait au cœur, comme . Virginius avait au-