PREMIÈRE PARTIE
trefois frappé sa fille convoitée par le décemvir Appius Claudius.
II voyait ses beaux yeux bleus étinceler d'enthousiasme et le remercier avec un noble orgueil de lui avoir épargné la honte.
— Oui, se disait-il, je me fusse ainsi relevé de Tinfamic jusqu'à l'héroïsme ; elle aurait pu me plaindre, me haïr, mais non pas me mépriser.
Puis il évoquait les ombres de Thrasybule, de Bru lus, de Guillaume Tell, et à mesure que ses pensées s'arrêlaient sur les grands exemples de l'antiquité, qu'il était déterminé à suivre à la première occasion, il lui semblait se réhabiliter dans sa propre estime, car alors ^l'esclave échangeait peu à peu les stigmates de la servitude contre l'auréole des martyrs.
Ce que c'est que l'imagination lorsqu'elle a la fièvre !
Mais les heures succédaient aux heures, et, comme toujours, l'orage tournait au calme et le torrent se faisait ruisseau.
Ses bras ne menaçaient plus des fantômes absents ; sa tête s'était affaissée sur sa poitrine, son regard s'était adouci, la barre de fer cédait au marteau, et, se sentant défaillir, un doute terrible, qui l'avait asailli plus d'une fois, traversa son esprit.
— Y aurait- il donc, se demanda- 1- il, certaines races maudites ou incomplètes, marquées d'avance pour la servitude, comme les moutons qui vont à l'abattoir, et auxquelles ^les plus nobles aspirations ont été données en vain, puisqu'elles sont toujours destinées à voir sombrer leur courage à l'heure décisive?
Comme des gouttes de pluie sur un front brûlant, de salutaires réflexions vinrent alors rafraîchir sa pensée; Tordre et la méthode se rétablirent, si je puis le dire, dans sa raison un instant dévastée, et il comprit que son
grand, son unique, son impérieux devoir était de se vouer désormais à la délivrance de celle qui n'avait recueilli que l'esclavage et la honte en échange de Faveugle confiance qu'elle avait mise en lui.
Or, il n'était pas impossible, moyennant une forte somme en billets de banque qu'il avait cachée sur lui, et grâce à de vieilles amitiés dont il invoquerait le concours ; il n'était pas impossible, disons-nous, non pas précisément d'assurer, mais de tenter au moins la fuite de Blanche.
Une fois ce projet conçu, projet qu'il était loin de penser qu'un autre mît en ce moment même à exécution, Matthéus l'étudia, le creusa, l'envisagea sous toutes ses faces et avec toutes ses chances, bonnes ou mauvaises, et attendit le jour avec impatience.
Quand Dietrich vint le délivrer, il ne reconnut plus le Matthéus de la veille, tant les tortures de cette nuit fiévreuse s'étaient creusées sur sa physionomie en lignes indélébiles, qu'aucun sourire, à supposer qu'il lui en fôt encore réservé dans l'avenir, ne pourrait plus effacer.
Dietrich, selon son parti pris, de na\1guer entre deux eaux jusqu'à ce qu'il sût au juste quel flot devait absorber l'autre, Dietrich le rassura sur la santé de Blanche, lui insinua que; grâce à son intervention, à lui Dietrich, la colère du prince s'était un peu calmée, et, lui faisant mille protestations de dévouement et de sympathie, consentit de bonne grâce à ce qu'il allât sur l'heure se présenter au bureau de la police secrète.
C'était tout ce que voulait Matthéus.