PREMIÈRE PARTIE
— Votre Matthéus, dit le prince, vous a laissée seule comme Ariane, et, si vous l'exigez, je vais en faire autant tout à l'heure... mais il faut auparavant que vous m'écoutiez... Je suis un homme désespéré!... et si je n'emporte d'ici cette rose, dont je n'ose mettre la fraîcheur en parallèle avec l'incarnat de vos lèvres...
— Ah! monsieur! interrompit Blanche d'une voix éteinte, qu'ai-je donc fait pour que vous m'insultiez de la sorte?... Laissez ma main !... laissez-la, vous dis-je ! ou je vais invoquer contre vous toute cette assemblée.
— Madame, je vous l'ai dit, ma raison s'égare... je suis au désespoir... mais donnez-moi cette fleur et je pars.
— Encore un fois, monsieur, laissez ma main ; vous me brisez le poignet.
Le prince la laissa.
— ciel ! reprit-il, moi qui voudrais mourir pour vous épargner un moment de peine î
-- Qui que vous soyez, je vous en conjure, partez. Si Matthéus revenait...
— Eh bien I prévenez donc ce danger. Vous êtes déjà un ange de beauté, devenez un ange de paix. Mais donnez-moi celle rose,, pour que je la révère comme une relique dans mes heures solitaires, pour que j'aie au moins quelque chose de vous qui me rattache à la vie... pour que... pour que
Ce pauvre prince suait sang et eau à se faire éloquent et persuasif, sans réussir à autre chose qu'à inspirer la crainte.
Blanche jeta précipitamment un regard autour d'elle, détacha la rose, et dit d'un ton suppliant :
— Partirez- vous?
— Sur mon honneur !
— Eh bien! la voici... A présent, partez, partez, partez!...
Le prince, après s'être incliné profondément, tourna la fleur entre ses doigts et l'éleva en triomphe pour la montrer à ses amis, qui suivaient de loin toutes les péripéties de ce drame intime, puis il la porta à ses lèvres, la mit à sa boutonnière, et reprit tranquillement sa place auprès de Blanche épouvantée.
— Monsieur, dit Blanche, vous m'avez promis de partir si je vous donnais cette fleur.
— L'ai-je bien promis?
— Sur votre honneur.
— Eh bien! sur mon honneur, je partirai... mais pas encore.
— Ah! c'est une infamie!... je vais appeler si vous ne sortez à l'instant.
Mais telle était la terreur que cette opiniâtre persécution causait à la pauvre femme, que aa voix expirante donnait un démenti à sa menace.
— Tenez, madame, reprit le prince, je ne voudrais passer à vos yeux ni pour un brutal ni pour un manant; s'il faut tout vous dire, il s'agit d'une gageure...
— - Miséricorde! soupira Blanche, il va venir!
— Je n'ai plus que six minutes à rester, ajouta le prince en tirant sa montre.
— C'est là une lâche insulte que je n'ai point méritée, monsieur. Encore une fois, sortez ! car il va venir.
— Vous le craignez donc bien ?
— Moi! craindre Matthéus!... C'est pour lui, c'est pour vous que je crains... Sortez! je vous l'ordonne!
Et sa voix s'affaiblissait encore en même temps que son courage.
— Monsieur, ajouta-t-elle en joignant les mains, je vous en conjure, sortez!
— Madame, reprit le prince, daignez m'entendre. Je suis venu ici à la suite du. plus extravagant de tous les pa-