PREMIERE PARTIE
— Quel est votre bon plaisir? lui demanda-t-ii.
— Eh quoi Lî*îicolas Petrowitch, vous ne vous smivenoz plus de Mattvei ?
— Mattvei 1 s'écria le marchand, Mattvei que j'ai si souvent fait sauter sur mes genoux !... Oui, je savais que vous étiez arrivé hier soir, et je vous attendais... Soyez le bienvenu, mon fils !
Ce disant, le marchand lui jeta les bras autour du cou, et l'embrassa successivement sur les joues, sur la bouche, et sur les yeux ; après quoi il passa galamment sa manche sur 8^ barbe, pour en extraire la graisse dont son accolade ne l'avait que très-imparfaitement débarrassé au profit de Matthéus.
Puis, le prenant par la main, il l'invita à se mettre à table.
Mais dix années de voyage avaient civilisé l'estomac de Matthéus à ce point qu'il refusa l'invitation.
Ajoutons que l'échantillon du repas resté sur son visage n'était guère fait pour l'encourager.
Petrowitch était déjà au courant de la disgrâce de son hôte : ce qui prouverait que, à Saint-Pétersbourg comme ailleurs, les mauvaises nouvelles ont les bottes de sept lieues du Petit-Poucet.
— Ah 1 Mattvei I dit le marchand, voilà donc où t'ont conduit la science et les idées étrangères ! A quoi cela t'at-il servi d'arriver à l'âge mûr avec un habit en queue de morue et un menton rasé? Je crois, Dieu me pardonne! que la raison s'en va avec la barbe.
Matthéus baissa la tête comme un coupable qui renonce à se disculper!
— Nos pères ont prospéré, j'ai prospéré, mes voisins prospèrent avec nos vieilles maximes et nos longues barbes moscovites; mais les jeunes gens veulent renverser tout cela. Déjà même dans ce dvor^ dans ce bazar, il y a des marchands
i5i BLANCHE MORTIMËR.
qui sitgent le langage et le costume des étrangers. Aussi qu'arrive- t-il? Ils font banqueroute au heu de réussir. Ah çà mais ! dis-moi, Mattvei, le feu prince t'aimait trop pour ne pas avoir placé quelque part, sur ta tète, une bonne somme ronde dont ce gueux d'Ivan ne pourra pas s'emparer?
Et le vieux Petrowitch qui, depuis l'allusion qu'il venait de faire aux longues barbes, ne cessait de caresser la sienne avec complaisance, examina d'un air plein de ruse ta physionomie de son hôte.
— Je l'ignore, reprit Matthéus, m'en étant toujours rapporté à lui du soin de mon avenir.
— Voilà bien la jeunesse! reprit le vieillard... Vois-tu, mon fils, mets ta confiance dans la protection de ton saint patron et dans la sûreté de l'endroit où tu cacheras ton argent... si tu en as; mais ne te fie jamais à Dien, ni aux hommes, ni au czar... Dieu est trop haut, le czar est trop loin, et l'homme est trop changeant et trop sujet à la mort... Feu notre maître. Dieu veuille avoir son âme ! était bien certainement le meilleur et le plus affable des seigneurs. « Nicolas Petrowitch, avait-il coutume de me dire, pour- (juoi me caches-tu le montant de ta fortune, dont tu sais bien que je ne voudrais pas m'approprier un copek?... » Et moi je lui répondais : « Mon père, je suis pauvre, pauvre comme Job ; on me calomnie... Je fais un grand commerce, c'est vrai ; mais j'y perds plus que je n'y gagne. »
Matthéus écoutait à peine ; ses pensées étaient ailleurs.
— Voilà comme j'ai mené ma barque, reprit le marchand, et je m'en suis bien trouvé ; tandis que toi I... Ainsi, je ne sais pas lire, j'ai l'air pauvre, je porte un cafetan rapiëcë^ mais je n'en ai pas moins assuré ma fortune et obtenu ma liberté.
— Votre liberté? demanda Matthéus.
— Depuis hier, reprit Petrowitch ; cela ma coûté vingt-