‹ Blanche MortimerChapitre 73 sur 96 · PREMIERE PARTIE. ioô · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE. ioô

cinq mille toubies, que j'ai comptés hier à cet Ivan de malheur; mais je ne les regrette pas... Malheureusement, c« n'est pas encore tout. Vous voyez bien ce petit paquet?

— a bien?

— Eh bienl il y a là cinq cents roubles pour payer les bonnes grâces du chef de police du quartier.

— Ab ! oui, reprit amèrement Matthëu«, je comprends : si tu ne te le rendais pas favorable, il te ferait appeler tous les jours à son bureau, te renverrait sans te donner audience, te ferait attendre hnit jours pour avoir un passe-port si, tu voulais aller seulement à vingt milles d'ici , et trouverait peut-être un prétexte pour te faire balayer la rue ou administrer des coups d'étrivières, à moins que tu ne parvinsses, moy^mant le double du prix, à corr(»[npre ceux qui sont (Hi-dessus de lui.

— Il est certain, reprit Petrowitch, que si je n*avais pas de quoi l'acheter, il pourrait me faire beaucoup de mal.

— Et c'est là ce qu'on appelle ici la liberté I pensa Mattbéus. C'est là ce que je sois réduit à envier aujourd'hui !

Puis, s'adressant au marchand :

— Je te félicite, lui dit-il, de ta nouvelle condition... mais ton cœur n'a-4r-il pas changé?

— Mes frères sont toujours mes frères, reprit Petrowitch. S'il y a quelque chose que je puisse faire pour toi, dis-le.

Matthéus lui raconta alors son mariage, la position de Blanche et la sienne vis-à-vis d'Ivan, et finit par lui demander s'il consentirait à ce que sa femme se cachât chez lui jusqu'à ce qu'il fût possible de la faire sortir du territoire de l'empire.

— Biable I reprit le vieillard, vous me demandez là une chose dangereuse.

— Je le sais ; mais le mérite augmente en raison de la •difficnlté.

io6 P.LANCIIE MORTIMER.

— L'homme pauvre, voi&-«tu, ne peut exposer que sa peau, tandis que l'homme riche expose à la fois sa peau et son argent. Ainsi, si le prince Ivan venait à découvrir chez moi ta femme fugitive... Je tremble d'y penser!... Non, décidément, je ne veux pas tremper dans cette afi^ire... Demandez-moi autre diose...

— Qui ne coûte rien et n'expose à ri^i, pensa Matthéus. — ... Et je vous l'accorderai, ajouta Petrowitch.

Alors Matthéus tira un portefeuille de sa poche et reprit :

— Il y a là la valeur de cinquante mille roubles en billets de la banque d'Angleterre... C'est la fortune de ma femme... Voulez- vous me les garder?

— Il n'y a pas de plus grande folie que de laisser de l'argent entre les mains des femmes, dit le marchand en s'empressant de tendre sa main crochue. Donnez-les moi.

— Les voilà ; je vous les remets en présence de votre saint patron, comme un dépôt sacré... Je puis être envoyé aux mines de Perm ou de Viatka... ou je ne sais où, et.il est possible qu'elle et moi nous ne nous revoyions plus de ce côté de la tombe... Il serait imprudent que je les gardasse plus longtemps.

— Certainement.

— Mais jurez-moi que si je viens à lui manquer, vous me remplacerez auprès d'elle.

— Je le jure, reprit Petrowitch.

— Que vous lui tiendrez compte de cette fortune que je vous confie.

— Je le jufe.

— Que vous ne reculerez devant rien pour la soustraire aux injures du prince Ivan, et pour lui procurer les moyens de regagner l'Angleterre.

— Je le jure ; et pour vous prouver que je suis un frère, ajouta le marchand, en qui venait de sure;ir la pensée qu'une

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femme de cinquante mille roubles ne lui causerait pas grand surcroît de dépense ; pour vous prouver que je suis un frère, amene^la-moi , si vous parvenez à la soustraire à la surveillance dont elle est nécessairement l'objet de la part d'Ivan.

— Je savais bien que je trouverais en vous un appui I dit Mattbéus en serrant avec effusion la main du vieillard dans les siennes.

Petrowitch enleva, de l'index, un grain de poussière qui lui tracassait le coin de l'œil, et qui passa pour une larme.

— Je n'y mets qu'une condition, reprit-il, c'est que Katinka...

— Katinka, dites-vous?

— Oui, c'est que Katinka, une jeune et jolie femme que je viens d'épouser, pas mal jalouse et assez violente, n'y mette pas d'obstacle. Venez après-demain.

— Soit, je puis m'assurer encore un jour de liberté en prétextant que l'examen de mes- papiers au bureau de police a été remis à un autre jour.

— Vous verrez ma femme, reprit Petrowitch. Si belle que soit votre Blanche, je gage que Katinka est plus gnisse qu'elle. Donc à après-demain ; c'est le prosnik (jour de fête), ' ' nous tâcherons de nous réjouir un peu.

— Nous réjouir! pensa Matthéus.

Et il reprit tristement le chemin du palais Isaakoff.

158 BLANCHE VORTIHER.

Un bienf^i u'est ^«Hiis perdu qua^d on le retrouve.

Soit que, ainsi qu'il arrive souvent, la résistance et les obstacles eussent fait de son caprice une passion sérieuse ; soit que l'heure eût enfin sonné pour lui de solder par le talion les inconstances et les trahisons du paisé, Ivan, ce mécréant, ce don Juan hyperboréal, ce démolisseur par excellence de réputations et de vertus, se trouvait maintenant pris, pour Blanche, d'un de ces amours rongeur» qui laissent dans le cœur la même trace que la lave brûlante aux flancs des cratères.

Aussi, ce jour même, à l'heure où Blanche, guidée par Bob, fuyait vers Strelna, et où Matthéus entamait avec le marchand Petrowitch la négociation que »ous avons rapfKMrtée, le prince s'était-il levé d'une humew charmante, feisant des rêves couleur d'émeraude et de saphir, car la Providence venait de lui amener, à l'état d'esclave et camme par la main, cette Anglaise rebelle qui avait eu le mauvais goût de ne pas l'adorer.

A quelles sauces bizarres nç la met-on pas, cette Providence bénévole, qui s'accommode un peu de tout, comme la Bonne fUle de Bérsoiger !

Tout à coup cependant les yeux d'Ivan s'arrêtèrent sur le miroir de sa toilette, et la vue de son nez légèrement en compote, en même temps que la circonstance à laquelle il devait cette disgrâce, vinrent faire une tache à sa joue.

Il eût tout à l'heure fait élever à Blanche des autels, il

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