‹ Blanche MortimerChapitre 75 sur 96 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Ivan partit au galop de ses deux chevaux, s'arrétant toutefois, de distance en distance, pour demander aux gardes de Ja police à quelle heure et dans quelle direction ils avaient vu passer le groom, dont il leur donnait d'ailleurs le signalement fort recomiaissable.

Ces gardes de police, armés d'une hache d'armes, occupent au coin de chaque rue une guérite rayée des trois couleurs impériales.

Par ce fil d'Ariane, de même que, en temps de neige, on poursuit un sanglier jusque dans sa bauge, une fois sur la trace d'un fuyard, vous êtes sûr de ne vous arrêter que là où il s'est arrêté lui-même. C'est plus infaillible que le télégraphe, qui peut quelque fois manquer le but en le dépassant.

Le prince Isaakoff, guidé ainsi jusqu'à la barrière par où Bob était sorti de la ville, arriva bientôt, grâce à quelques indications recueillies en chemin, jusqu'au relais de poste de Strelna.

n y avait un quart d'heure à peine que le groom en était parti, traqué par le grand-duc et sa meute de cosaques. La cour était encore jonchée de goulots épars et de bouteilles décapitées.

Blanche, couchée sur la pauvre litière improvisée par Bob, dormait de ce sommeil de plomb que procure parfois l'excessive douleur aux patients épuisés.

Informé que Bob venait de repartir, le prince était sur le point de reprendre sa course, et Blanche allait peut-être lui échapper, lorsque le garçon d'écurie, cet esclave du chinovnik si maltraité par son maître il y a sept ou huit chapitres, s'avisa de le tirer respectueusement par le pan de l'habit.

C'est que le pauvre diable avait remarqué deux choses :

La première, que le mougik imberbe couché dans l'écurie n'était autre que la belle dame qui la veille avait fait pleuvoir le Pactole dans ses mains calleuses ;

I6â BLANif^E MORTIMKR.

La seconde, que ce monsieur si inquiet, si interrogateur, si pressé, devait nécessairement éire en quête de quelqu'os.

Or, de ce mougik qui était uiit femme, de cette femme qui se cachait, de ce monsieur qui cherchait, il aivait assez naturellement conclu à la possibilité pour lui de rendre un service et d'en empocher le produit.

Peutrétre aurait-il d6 se dire que, en obligeant Tua, il s'exposait à désobliger l'autre ; mais comment de tels bom* mes auraient-ils de pareils scrupules? Bnsuite ne devait-il pas quarante-cinq roubles d'obrok à son maître, sans compter les cinquante coups de bâton qu'il devait payer de sa bourse? Et ne feut-il pas avoir à son arc le plus de petites cordes possibles pour subvenir à tant de besoins?

— Monseigneur ne cherche-t-il pas quelque voyageur? Pour éditer les redites, nous laissons une fois pour toutes

les génuflexions de côté.

— Parbleu! reprit le prince, tu le vois bien.

— Une jeune dame déguisée en mougik^ peut-éU« ?

— Déguisée? demanda Ivan, dont les oreilles se dres-sèrent comme celles du cheval au son du clairon. Oui, c'est bien cela... Où est-elle? que dit-elle?... l'as-tu vue?...

— Elle ne dit rien, reprit l'esclave, ce qu'il faut peuWétre attribuer à ce qu'elle dort depuis son arrivée. Quant à la voir, si monseigneur veut. me suivre...

Et l'imprudent^ nous allions dire le traître, mit le bourreau en présence ée la victime..

Le prince eut alors une de ces inspirations délicates dont nous ne l'eussions pas cru capable : au lieu de réveiller Blanche, de l'accabler, de la railler sur sa ioUe tentative de lui échapper, il ordonna au contraire à la femme du traktir-r chick, {qu'il laissa seule avec elle, de lui faire ôtw, le tout avec les plus grands égards, les vêtements d'homme qui recouvraient ceux de son sexe, et de la préparer à le suivre sans trop de larmes et de honte.

D comprenait qu'une femme ne pardonne pas à un homme de l'avoir surprise dans une situation fausse ou sourf un costume disgracieux.

Puis, plongeant généreusement toute sa main dans sa poche, il en tira les trente deniers de Judas.

Que de bienfaits perdus en dépit du proverbe ! Si l'argent avait du cœur, il est évident que les guinées de Blanche et les roubles du prince, Montagus et Capulets, n'eussent pu vivre dans la même bourse sans s'y livrer à des luttes acharnées ; mais non, l'argent est lâche : il s'accommode indistinctement de toutes les sources, pures ou impures, et de toutes les mains qui le touchent.

Le prince s'était trompé en cela qu'il redoutait les larmes de Blanche. Pour beaucoup de femmes, les plewrs sont une arme : c'est tout simplement 'de la rouerie, que l'on appelle sensibilité par euphémisme ; celles-là pleurent pour vaincre, pour succomber, pour obtenir, pour refuser : d'où il résulte qu'elles ne pleurent jamais que devant quelqu'un.

Blanche, au contraire, nature fîère, volonté ferme, roseau noueux, ne pleurait jamais que seule et en face d'elle-même.

Lorsque le désordre de sa toilette fut réparé, elle monta froidement dans le droschki du prince, sans répondre à son sahit respectueux, sans toucher la main qu'il lui offrait, et sans dai^er môme le regarder. Une grande dame n'eût pas traité avec plus d'indifférence le dernier de ses laquais. Ptiis, la lèvre dédaigneuse et les bras croisés sur sa poitrine, elle s'absorba dans le deuil de ses pensées, comme si rien éans tout cela ne l'eût concernée.

Le prince l'escortait, monté sur le cheval du piqueur qui l'avait suivi.

Dans l'impatience du départ, nous n'avons pas songé à dire ce qu'est un droschki. Maintenant que nous revenons, que le

prince ronge son frein et que Bianche réfléchit, rien ne nous empêche de nous acquitter de ce devoir.

Le vrai dro^hki russe a Fair de quelque chose moitié cheval et moitié voiture. Figurez-vous un banc étroit, recouvert d'un coussin, élevé sur quatre roues et suspendu sur ressorts. On s'assied à califourchon sur ce banc, une jambe deci, une jambe de-là, adossé à une planchette rembourrée, et les pieds appuyés de chaque côté sur un petit marche-pied protégé contre la boue par une espèce de rempart de cuir demi-circulaire. Le cocher, placé de même à l'autre extrémité, tourne le dos à son maître.

11 va sans dire que les femmes, dans les cas fort rares où elles sont réduites à se servir de ce véhicule primitif, montent en droschki comme elles montent à cheval, c'est-à-dire assises de côté.

Deux chevaux au poil doux et lustré étaient attelés au droschki du prince : l'un, noir et robuste trotteur de la race d'Orloff, était dans le brancard surmonté d'un arc de bois de bouleau auquel s'attache la bride ; l'autre, plus léger, à l'épaisse crinière et la queue très-longue, sortait des haras de Kourakin ; attelé à la gauche à une traverse en bois, la tét« cruellement maintenue dans une (X)urbure forcée, il galopait en biais de toute sa vitesse pour rester au niveau du trotteur.

Le cocher, à longue barbe aussi noire que le jais, portait un ample cafetan du bleu le plus pâle, serré à la taille par une ceinture de soie Orange brochée d'un filet d'argent. L'été, le bonnet carré fait place au chapeau de castor à forme basse.

Matthéus rentrait à l'hôtel en même temps que le droschki.

La vue de (Blanche escortée du prince, et la supposition, assez naturelle, qu'ils venaient de faire une promenade, lui firent un mal affreux.

— Quoi ! se dit-il, déjà !

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