‹ Blanche MortimerChapitre 76 sur 96 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Et, pour que pas une des souffrances infligées aux iiomraes ne lui ëchappat, le scorpion de la jalousie le mordit au cœur.

Ce qui arriva de Bob, d'un boutoushnik et d'uoc pipe de tabac.

Revenons à Bob , dont la déconvenue fut grande lorsque, de retour à la maison de poste, il apprit que le jeune mougik arrivé à cheval venait de repartir en droschki sous les apparences d'une femnîe.

Rendons-lui la justice d'ajouter qu'il ne songeait qu'à Blanche et nullement aux conséquences fâcheuses que ilevait avoir pour lui-même cette tentative avortée. Le prince pouvait en même temps lui demander sérieusement compte de sa conduite, et le prier, à la façon moscovite, de ne plus intervenir à l'avenir dans ses affaires particulières.

Il est vrai que le groom ne connaissait pas la peur, et que, le cas échéant, il avait dans la vigueur de ses poings une confiance souveraine. Ensuite, un homme qui venait de tenir tête au grand-duc ne devait pas craindre un simple boyard.

Bob rentrait donc à Sain^Pétersbourg au pas de son cheval, et poussait lentement au ciel de mélancoliques bouffées de tabac. Bob fumait toujours dans les cas extrêmes, lorsqu'un boutoushnik (quelque chose comme un sergent de ville) prit Lucifer par la bride et l'arrêta ' sans cérémonie.

Bob levait le bras pour répondre ; mais, voyant des nuées

i6Ù BLANCHE MOBTIMER.

de boutousbniks accourir de toutes parts à Faide du premiei*, il eut la sagesse de se coatenir.

Des soldats de police, sortis du bondtke ou corps de garde le plus voisin, vinrent se joindre aux j[)remiers, et, après avoir contraint Bob à mettre pied à terre, le poussèrent rudement devant eux.

Il était évident qu'on l'arrêtait ; mais pourquoi ? Les demandes étant faites en anglais et les réponses en russe, il devenait difficile de le savoir, lorsque le boutoushnik, rappelant les soldats, lui ût comprendre par un signe des moins équivoques, le pouce frotté contre l'index, que, moyennant finances, on le relâcherait.

— Ah! dit Bob, c'est comme cela que vouB rançonnez les étrangers! Je commence à cx)mprendre; allons, brigands^ marchez devant, que je vous suive! Si j'ai commis quelque crime, nous le verrons bien. Mais, quant à soutirer à Bob un penny, c'est une autre af&ire.

Le boutoushnik, voyant qu'il n'y avait rien à attendre de l'obstination de l'Anglais, ôt signe aux soldats de poursuivre leur route.

Bob, pour se consoler, allait porter sa pipe à la bouche, miâs an la lui arracba vivement.

Bob eut une seconde fois la démangeaison de se servir de ses poings, et peut-être allait-il y succomber, lorsque le sombre cort^e s'arrêta lert à propos au bureau de police, que ]'(H) reconnaissait à sa ha«te toureHe de bois, où Ton arbore en guise de signaux autant de lanternes chinoises qu'il y a de chasts^ ou divisions de la ville, dans lesquels le feu s'est manifesté.

Le groom traversa plusieurs salles infectes, sombres, fumeuses, remplies de marchands et de mougiks, vêtus à dessein de leurs plus sordides habits, pour ne pas trop exciter la convoitise des justiciers dont ils attendaient le bon plaisir.

Après trois heures d'attente pendant lesquelles il lui a\ait été interdit de s'asseoir, la cause fol appelée par un homme qu'à reconnut, à son chapeau retroussé, pour un naziraiel^ ou commissaire de police. Mais ce magistrat parut bientôt reooneer à s'occuper de cette afiEaire, la trouvant sans doute trop grave pour une juridiction secondaire.

Après une autre mm*telle heure d'attente, Bob parut en. prësmce du ciwf du bureau de police en personne. Les soldats produisirent leur témoignage avec une grande volubilité, et, ^ apparence du moins, avec un vif sentiment de Fënormité commise par le délinquant.

B<^ commençait à croire qu'il s'agissait de l'évasion de Blanche, et, à part la sollicitude que lui inspirait Lucifer? dtet on l'avait naturdlement séparé, n'en paraissait ni plus m moin» inquiet pour cela.

Le tout, nous ne savons trop quoi, fut inscrit dans un livre, après quoi la pipe du groom fut exhibée, examinée, tournée, retournée, et minutieusement décrite dans le procès-verbal.

Le chef du bureau de police regardait tour à tour la pipe etJBoben fronçant les sourcils d'un air menaçant.

— Ne croirait-on pas^ se disait Bob, que j'ai commis «n meurtre avec cette pipe, ou que je m'en suis servi comme d'une mâchoire d'âne, à la manière de Samson I

Enfin Bob fut interrogé, et comme il ne comprenait pas un mbt de ce qu'on lui disait, il se contenta de hocher la tête et (le sifiler en sourdine le Rule Britannia.

Toutes ces circonstances étaient consignées dans le procès-verbal à mesure qu'elles se produisaient.

— Très-bien, pensait Bob ; il paraît qu'ils prennent plaisir à écrire leurs propres questions.

A la fin, cependant, il fut congédié d'un signe de main et jeté dans un cachot, après avoir été préalablement allégé du contenu de ses poches. Or, Bdt) étant sorti le matin dans

la [>ens(»e d'escorter Blanche jusqu'à la frontière de Prusse, il se trouvait, à la satisfaction générale, que ses poches étaient des mieux habitées qui fussent jamais tombées sous la griffe judiciaire.

Une vingtaine de malheureux grouillaient pêle-mêle dans ce repaire] où Bob, la propreté incarnée, fût resté debout pendant l'éternité plutôt que de s'y asseoir.

A la tombée de la nuit, les portes roulèrent sur leurs gonds. Bob eut un instant le ridicule espoir qu'on venait le délivrer. C'était au contraire une seconde fournée de prisonniers, des balais à la main, chaîne ou corde aux pieds, que l'on ajoutait à l'autre : douleurs sur douleurs, haillons sur haillons, vermine sur vermine.

Un de ces malheureux , la tête rasée, couvert de boue, vêtu d'une peau de cheval à longs crins, s'approcha tout à coup du groom, qui se trouvait naturellement le centre de l'attention générale.

— Vous êtes anglais? lui demanda-t-il en anglais le plus pur.

— Oui, vraiment! reprit Bob stupéfait; et je voudrais bien n'avoir jamais quitté ma patrie pour ce pays d'esclaves.

— Savez- vous pourquoi vous êtes ici?

— Comment le saurais-je ?

— Racontez-moi quand et comment vous avez été arrêté. Bob fit le récit de ce qui lui était arrivé.

— Je comprends, reprit l'inconnu : vous avez été surpris fumant dans la rue ; or, sous peine d'une amende de mille roubles en papier (4,425 fr.), il est défendu de fumer dans toute ville où il y a un palais impérial.

— Deux années de mes gages ! s'écria Bob stupéfait.

— Si vous aviez offert un rouble d'argent au boutoushnik qui vous a arrêté, poursuivit l'Inconnu, il vous aurait laissé aller.

— Plus souvent! reprît Bob.

PREMIKHE PARTIE. 469

— Quand ensuite le naziratel vous a interroj^é, cent roubles auraient encore pu vous tirer d'affaire.

— Les brigands I reprit Bob.

— Lorsqu'enfin vous avez comparu devant le ohef du bureau de police, vous l'eussiez désarmé moyennant la moitié de l'amende, qu'il eût' mise dans sa poche, bien entendu.

— Et que faire à présent ? demanda le groom.

— Payer, voilà tout.

i — C'est facile à dire, cela.

— Ecrivez un mot à votre maître ; un des soldats de police consentira peut-être à le porter moyennant ub pourboire.

— Ils m'ont tout pris, fit observer Bob.

— Tenez, reprit l'inconnu, voici quelques grivenicks d'argent; offrez-les lui.

Deux heures après. Bob était libre et l'amende payée.

— Et maintenant, reprit Bob en tendant la main à l'étranger, que je sois pendu si je ne regrette pas de laisser ici un brave homme comme vous... d'autant que vous parlez l'anglais comme John Bull lui-même! J'espère que vous serez bientôt tiré de peine.

— Jamais en ce monde, reprit tristement l'inconnu.

— Y a-t^il au moins quelque chose que je puisse faire pour vous ?

— Rien, mon ami ; que Dieu vous garde I Je suis heureux d'avoir obligé un Anglais.

Et tandis qu'il serrait la main du groom, une larme brillait dans ses yeux.

Bob, moyennant cinq schellings, se fit rendre sa pipe, à laquelle il tenait beaucoup, parce qu'elle était illustrée.

— C'est drôle, se disait Bob en songeant à son étrange compagnon d'infortune, il me semble que la voix et la figure de cet homme ne me sont pas inconnues.

Hétas! comment aurait-il reconnu Tami de sir Ralph, 1 élégant Matthëus, 80us les hailloos qui le couvraient!

De même qu'il est défendu à un père ou à un mari russe, t'il halnte à une distance donnée d'un bureau de police, de châtier lui-même sa iëmmè ou ses enfants, il est interdit au maître de châtier son esclave. Mais le père, l'époux, le seigneur peuvent envoyer à la police ceux qu'ils veulent faire punir, et cela sans rendre aucun compte des motifs qui les font agir : privilège dont on abuse journellement.

Celte punition consiste à recevoir un certain nombre de coups ée knout, ou à balayer la voie publique pendant quelques jours.

Or, le prince Ivan, en revenant de Strelna, s'était passé la totaisie de faire subir cette humiliation à Matthéus, qui, désormais voué au salut de Blanche, s'y était soumis comme à un martyre expiatoire.

Il arrive souvent que, dans l'attente d'une peine à subir, on prenne soi-même l'initiative des r^rocfaes. Celui qui allait se plaindre, réduit à répondre au lieu d'interroger, se trouve ainsi d^aysé dans sa colère et ne sait plus par quel bout l'entamer.

Ainsi arriva-t-il de Bob et du comte Horace.

Ce dernier, bien que fort loi» d'approuver la conduite du prince à l'égard de Blanche et de Matthéus, se disposait cependant, ne fdtrce que par condescendance pour son hôte, à tancer vertement le groom de son escapade du matin.

Mais Bob, indigné du traitement qu'il venait de subir, jota si bien feu et flamme en comparaâssant devant son maître, que le comte, en qui toute noble action trouvait d'ailleurs un écho, finit par le plaindre au lieu de le gronder.

PRExMIERE PARTIE. 17i

Péterhoir.

Le lendemain de ce jour si fécond en événements, il y avait fête à la résidence impériale de Péterhoff ( jardin de Pierre) .

Péterhoff, situé à environ vingt milles de Pétersbourg, sur un monticule qui a vue sur le golfe de Finlande, est le Versailles de la Russie : le Versailles d'autrefois, bien entendu, lequel n'a rien de commun avec celui d'aujourd'hui. ♦

Autour du palais s'est élevée peu à peu une petite ville exclusivement composée d'habitations pour les courtisans et la noblesse , à qui le soleil impérial est aussi indispensable pour vivre que le vrai soleil l'est à la vigne et aux moissons.

Ces habitations, en général fort exiguës, construites en sapin, comme les cercueils, se donnant à grands frais des airs de sculpture gothique et de pierre de taille, coûtent naturellement un prix fou.

Le soleil ne peut trop se payer.

Consignons en passant qu'il y a deux classes de courtisans russes, trois classes de moins qu'à l'Institut :

L'une, la noblesse pauvre, qui gravite autour du pouvoir pour en ramasser les miettes dont elle a besoin pour vivre ;

L'autre, plus radicalement russe, et qui brigue les charges de la cour, non pour les émoluments, qu'elle dédaigne et dont elle n'a que £adre, mais parce que ces charges la

protègent contre les vexations de tout genre dont ceux-là seuls sont exempts qui tiennent par un bout quelconque à la famille impériale.

Péterhoff est à moitié chemin de Pétersbourg à Cronstadt, en sorte que de là le czar a un œil sur la capitale de son empire, et l'autre sur le port principal de sa ftotte.

La garde est à quelques milles plus loin, au camp d'été de Zark-Zelo.

Là est aussi l'école des cadets, composée de quelques milliers de jeunes gens, fils d'officiers ou nobles, forcés de servir quand même, en vertu d'un inextricable dédale de règlements plus vexatoires les uns que les autres. Us ont des canons de Lilliputiens, couchent sous des tentes de pygmées, et manœuvrent sous les yeux du czar avec des joujoux de trois pieds de haut que l'on appelle des fusils.

Une flotte en miniature, destinée aux cadets de famille, se pavane dans la rade.

Une grille et un corps de garde barrent nécessairement la grande route qui conduit à Oranienbaum et traverse le territoire de la résidence impériale.

Une fois cette grille franchie, garde à vous! vous ne devez ni fumer , ni courir, ni rire, ni parler. Quant aux allées et aux rues, elles sont entretenues comme en Hollande, où nous nous souvenons d'avoir vu une vieille femme sortir de sa maison pour ramasser une feuillle morte et la jeter dans le canal.

Le czar chaâse parfois dans le parc de Péterhoff et voici comment la chose se pratique. Des groupes de jagers ou chasseurs sont disséminés çà et là. L'un tient un faisan, l'autre un lièvre, l'autre un renard, quelquefois même un cerf ou un loup. Il en résulte que, à chaque pas, le czar voit sortir un animal d'entre les broussailles, et n'a pour ainsi dire qu'à étendre la main pour le tuer.

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