‹ Blanche MortimerChapitre 79 sur 96 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

— Le fait est que c'est désagréable.

— Ce n'est pas tout. Certains maris, certains frères, certains amants sont venus lui demander compte de son audace.

— Pauvre Jakof! dit Lesseps; de lui à l'audace il y a loin.

— Si bien que, pour se disculper et les convaincre, il n'a rien eu de mieux à faire que de leur exhiber l'ivoire poli de son crâne.

— Voilà un homme perdu, dit Lochadoff.

— Avec cela, reprit Pushkin, qu'il sortait à peine d'une autre aventure où sa maîtresse a failli lui arracher les yeux.

— Aveugle et* chauve, c'est trop à la fois.

— A propos ! mais Jakof a donc une maîtresse ?

— Apparemment.

-A lui?

— 11 n'y a qu'un homme comme Jakof pour avoir une maîtresse à soi...

— Parce que...

— Vous et moi ne préférons-nous pas celles des autres?

— C'est ma foi vrai ! dit Lesseps ; je demande son nom.

— Impossible !

— Pushkin fait le discret.

— Il n'y a pas là de discrétion, au contraire: En la nommant je ne compromets qu'elle ; en ne la nommant pas, je laisse le champ libre à vos suppositions et j'en compromets peutr^tre une demi-douzaine : c'est toujours cela de gagné. Or, l'objet de Jakof avait vu dans le Journal des modea le modèle d'une robe délicieuse qui l'empêchait de dormir ; elle était parfaite, divine, ravissante ; il n'y avait plus que cette robe au monde. Que ne donnerait-on pas pour l'avoir!... que de jalouses on ferait!... Et les yeux langoureux de se lever au ciel... et les soupirs d'aller leur train... et les nerfs de s'insurger... Bref, Jakof finit, après une héroïque résistance, par amener pavillon.

— Et c'est nous qu'on appeHe le sexe fort 1 fit observer ijesseps*

^ Jakof promit donc à la dame qu'elle aurait cette terrible TcHite pour le jour de sa fôte^ et, comme il n'y avait plus que vingtrdeux jours, il expédia un courrier à Paris, lequel devait la commander, l'attendre et la rapf)orter. a ciel! disait la dame, si die n'arrivait pas pour ce jour-là, que mettrais-je, bon Dieu! — C'est vrai, chère amie, r^reçait piteusement Jakof, car vous n'avez absolument rien à mettre... à part une centaine dérobes qui...-— Sont-ce là des robes? — J'avais cru jusqu'ici... — De vrais sacs, sans grâce, sans fraîcheur. » Enfin, la robe arriva... Une douzaine d'ennemies intimes avaient naturellement été invitées.

— C'est juste, dit le prince ; il s'agissait de les faire crever de dépit, sous le prétexte de danser au piano et de prendre du thé.

— Eh bien ! demanda Pushkin, savez-vous ce qui arriva?

— Ma foi, non.

— La première ennemie qui se présenta avait abet^ument la même robe que la maîtresse du logis.

— Diable !

— La seconde aussi, la troisième aussi.

-Diable! diable!

— Â la quatrième, la pauvre femme sufibquait à ce point qu'elle faiUit se trouver mal.

— Je n'aurais pas voidu me trouver sous la perruque de Jakof, dit Lesseps.

— A la sixième elle se trouva mal tout à feit. Enfin à b douzième, elle sauta de rage sur Jakof, et ce fui à grand'peine qu'on l'arracha de ses mains ; l'œil gauche du pmuvre diable faillit y rester.

— Et le mot de l'énigme? demanda Durakofî.

— Il paraît que le mauvais génie de Jakof, celui-là même, je suppose, qui vient de dévoiler ses perruques, avait expé-

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