PREMIÈRE PARTIE
gard ferouche, et rejoignait la dame avec je ne sais quels sourds grognements qui témoignaient moins d'un homme que d'un ours.
— C'est assurément le mari, pensa Horace. Le comte suivait machinalement des yeux ce couple dépareillé, dont l'un entraînait l'autre avec une vivacité brutale, lorsqu'il vit la dame laisser tomber un billet sur le sable de l'allée. Horace fit précipitamment quelques pas, posa son pied sur la lettre et ia ramassa. — - A merveille! se dit-il. Qu'on me parle encore de Venise et de son joyeux carnaval!... C'est ici le véritable pays des intrigues. Le billet, dont le cachet était intact, portait cette suscription : A madame de Lowicz. — Hélas 1 continua le comte en se parlant à lui-même, ce n'est pas pour moi. Mais c'est égal , madame, croyez bien que si je confie ceci à une autre personne que vous, ce sera à celui avec qui vous causiez tout à l'heure, et non à ce pacha furibond que vous avez pour mari.
Le prince IsaakoflF continuait à arpenter le parc, comme une âme en peine, sous l'empire de sa vision.
Il se trouva nez à nez avec le comte.
— Pardieu ! dit ce dernier, puisquç vous êtes là, vous allez m'aider à résoudre un problème que je cherche.
— Volontiers, pourvu qu'il ne s'agisse ni de conspiration ni de politique.
— Il s'agit d'une femme.
— A la bonne heure ! voilà un sujet sur lequel on peut tout dire, et qui se prête admirablement à tous les mensonges de l'amour-propre et de la fatuité.
— Qu'est-ce que la duchesse de Lowicz?
— Eh! mon cher, quelle rage est la vôtre de vouloir toujours pêcher en eau trouble! La duchesse de Lowicz est... la duchesse de Lowicz.
— Grand merci pour ce renseignement, que j'ai lieu de croire très-précis. Je sais déjà qu'elle est belle, et que la
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ligure de son mari né conviendrait pas mal pour un marteau (le porte. Mais encore une fois, qui eâtr^llef
— Une jeune paysanne polonaise.
— Que Ife rang et la fortune de son mari ont achetée?
— Il l'a payée plus cher que cela.
— De quel prix?
— D'une couronne.
— Entendez-vous par là un écu de six livres ?
— ïîon, mais de la couronne de toutes les Russies-
— Ouoi! son mari serait...
— Le grand-duc Constantin, qui, pour épouser Jeanne Grudzinika, a sacrifié ses droits au trône autocratique... Mais qu'avez- vous à démêler avec la. duchesse de Lowicz?
— Mon Dieu! rien du tout. Et quelle femme est-ce?
— C'est un ange de douceur et de vertu , le dévouement le plus entier, l'affection la plus tendre dont le cœur d'une femme soit capable à l'égard d'un homme capricieux, cruel, intraitable, et que personne n'approche qu'en tremblant.
— Pauvre femme ! pensa le comte. Mais comment Lesseps...
— Elle seule, poursuivit le prince, a le don de l'adoucir, de l'apprivoiser, de vbir le lion rugissant se coucher à ses pieds, et baiser avec humilité ses belles mains qui se joignent pour demander au ciel de le calmer. Bon ! ajouta le prince, voilà un agent de la police secrète qui vient à nous. Plaise à Dieu qiife, sans le vouloir, vous ne m'ayez pas fait tomber dans quelque embarras 1
Notre ancienne connaissance, le baron de flamberg, dit Cent-pour-Cent, s'avançait en effet vers eux, et tendit au jirince une main que celui-ci saisit avec un empressement mêlé d'une involontaire répulsion. •
Cette fois la brochette de croix remplaçait l'abat-jour vert. C'était le diplomate et non l'usurier.