‹ Blanche MortimerChapitre 83 sur 96 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

plus mûre que je n'aurais cru la trouver sur de si jeunes épaules ; je vous en fais mon compliment.

— Il n'y a vraiment pas de quoi, dit Horacfe, et je ne sais.. .

— Comment I vous trouvez une lettre, vous la ramassez, ce qui est tout simple, et, au lieu de la livrer au premier venu, comme un étourdi eût pu le faire, c'est à moi-même que vous voulez la remettre! Je répète que cela est très-bien.

— De quelle lettre veut parler monsieur le comte?. . . Je ne comprends pas bien...

— Bon I voilà que vous faites le discret, même avec moi !.. . Sachez, du reste, que le fait est constaté, bien que vous ayez mis très-adroitement le pied sur la lettre.

— Et quand cela serait? demanda Horace.

— Vous ne pouvez deviner que cet écrit est absolumcn sans importance ; peut-être même y croyez-vous l'honneur d'une femme engagé, et jusque-là je vous approuve.

Horace s'inclina.

— Pour tout vous dire, continua le grand-maître, la duchesse de Lowicz, qui l'a laissé tomber, sachant combien la médisance est prompte à attaquer les personnes de son rang, m'a chargé de vous le redemander... Elle n'a en cela d'autre but que de le remettre à son mari, qu'il concerne spécialement, ainsi qu'elle l'a reconnu du premier coup d'oeil, ce qui l'a même empêchée de le lire jusqu'au bout.

En parlant ainsi, monsieur de Benkendorf pointait sur Horace son regard des grandes circonstances, mitigé toutefois par |[un ton de franchise et de bonté auquel le jeune comte aurait cédé peut-être si le grand-maître, pris dans la toile qu'il ourdissait, ne s'était trahi lui-même en insinuant que la duchesse avait ouvert le billet, dont Horace savait, au contraire, que le cachet était intact.

Cette finesse maladroite le mit donc sur ses gardes.

— En supposant, reprit-il, que la duchesse de Lowicz, comme vous l'appelez, eût laissé tomber une lettre et que je

l'eusse ramassée, croyez bien que je ne me serais permis d'attacher à un incident aussi simple que llinterprétation la plus respectueuse.

-^ Bref, reprit le grand-maître en fronçant légèrement les sourcils, c'est par ordre de la duchesse que je vous redemande son billet.

— J'en doute, dit Horace.

— Vous en doutez ! s'écria le grand-maître en sautant debout. Mais se calmant aussitôt et reprenant sa place en mênie temps que son air bénin : Allons, jeune homme, soyez raisonnable.

— Quoi ! monsieur le comte, que je remisse un billet que j'aurais trouvé à tout autre que celui ou celle qui l'aurait perdu, mais vous n'y pensez pas î

— C'est au contraire vous, monsieur, qui paraissez oublier quelle est la nature de mes fonctions. Admettons que la première femme venue ait égaré une de ses boucles d'oreille$.-.

— Eh bien?

— Eh bien î ne serait-il pas de mon devoir de la faire re^ chercher ?

— Certainement.

— Bien plus, ne serais-je pas obligé de punir celui qui, l'ayant trouvée, ne serait pas venu la rapporter au bur^u de police?

— Qui le conteste, monsieur?

— Et vous, vous ramassez un document écrit, important ou non, vous devez l'ignorer; vous l'avez vu tomber des mains d'une personne auguste qui vous le réclame par ma voix. '

— J'ai déjà eu l'honneur de vous dire que j'en doute, répéta tranquillement Horace.

— Oh! voilà qui est trop fort! s'écria le grand-maître... Voudriez- vous donc que la femme du grand-duc vous le demandât en personne?

PBEMIÉRE PARTIE. 487

— Pourquoi pas?

— Vous oubliez...

— Je ne le rendrais jamais qu'à cette condition... à supposer que je l'eusse.

— Ecoutez, dit le comte de Benkendorf, qui commençait à perdre toute patience, savez-vous que sur un simple signe je puis vous faire fouiller de fond en comble?

-Ah!

— Savez-vous que, s'il le fallait, pour rendre les recherches plus efficaces, je puis faire dépouiller votre chair de sa peau?

— Vraiment!

■— Que je puis vous faire languir dans une prison pour tout le reste de votre vie?

— Savez-vous, à votre tour, reprit Horace, que je suis citoyen français, et que vous ne devriez pas me confondre avec l'humble bétail que vous avez, à ce qu'il paraît, le droit de torturer à plaisir?

— La France, monsieur, ainsi que tous les pays, reconnaît l'incontestable droit que nous avons chez npus d'appliquer nps lois à ceux qui les eiifreignent.

— Il est une loi, reprit Horace, une loi de l'honneur et de la chevalerie à laquelle tout gentilhomme doit d'abord obéir... Je défie quelque autorité, quejque despotisme que ce soit au monde, de me la faire jamais violer volontairement.

Le grand-maître n'était guère accoutumé à rencontrer des natures aussi coriaces que celle du jeune comte. Il lui suffisait, en général, de dire « Je yeux! » pour que cela fût. Donc, si homme du monde qu'il fût, commençait-il à éprouver des titillations qui ne présageaient rien de bon.

— n rne faut cette lettre, dit-il en se levant, et je l'aurgi.

i88 BLANCHE MORTIMER.

— Vous ne l'aurez pas, reprit Horace.

Et, tirant le papier de ,sa poche, il Talluma au flambeau qui brûlait sur la table.

Le comte de Benkendorf appela d'une voix éclatante, pendant qu'il s'efforçait d'arracher au téméraire jeune homme le billet enflammé.

Mais Horace, l'écartant de la main gauche, tint résolument de la droite le billet à portée de la flamme, jusqu'à ce que, se brûlant les doigts jusqu'au vif, il finit par froisser et avaler ce qui en restait.

En ce moment l'ofiBcier de gendarmerie accourait aux cris du grandHQQaitre.

— Qu'on apporte une pompe aspirante ! s'écria ce dernier au comble de la colère.

Puis, comme Horace regardait froidement et dédaigneusement l'épée que le gendarme avait tirée, le terrible inquisiteur reprit avec plus de calme :

— Non, c'est assez; ce fragment ne nous apprendrait rien... il est trop petit... Et maintenant, monsieur, sachez bien une chose : c'est que vous venez de briser votre avenir, à moins que vous ne soyez disposé à atténuer autant que possible le mal que vous avez fait.

— Quant à cela, reprit Horace, satisfait de sa victoire, puisque la question est tranchée, je suis disposé à tout faire pour vous être agréable.

— Il s'agit, non pas de m'être agréable, monsieur, mais de vous sauver... Que savez-vous de cette lettre? qui vous l'avait remise? d'où vient>-elle?

— Après ce qui vient de se passer, monsieur, reprit Horace, comment pouvez-vous croire que moi, comte de Montressan, je serais disposé à remplir le rôle ignoble que vous me proposez?

Le grand-maitre réfléchit un instant, puis, ayant dit quelques mots à voix basse à l'officier de gendarmerie, dont la

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