‹ Blanche MortimerChapitre 84 sur 96 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

flamberge était pacifiquei^ient rentrée dans sa gaine, il ajouta en s'adressant au jeune comte :

— Monsieur, veuillez me suivre chez le grand-duc.

— Va pour le grand-duc! répondit Horace qui venait comme de renifler la poudre, et que de nouvelles batailles n'effrayaient pas.

Le comte de Benkendorf, Horace et TofiScier de gendarmerie montèrent dans une voiture, qui, attelée de six chevaux de front, fut rapidement emportée vers le palais de Strelna.

Le grand-maître de la police était visiblement irrité de se voir ainsi vaincu par l'adresse du jeune étranger à ce jeu du fort contre le faible auquel il n'avait jamais perdu. De sinistres lueurs éclataient dans ses regards, et la route s'acheva sans qu'une seule parole daignât tomber de ses lèvres.

11 va sans dire que le gendarme modelait sa contenance sur celle de son chef.

Tous les domestiques du palais de Strelna étaient de vieux soldats serrés, boutonnés, raides dans leurs uniformes comme des automates assez mal articulés.

Le grand-duc, un des meilleurs et des plus hardis cavaliers du monde, était à son manège de guerre, où il inspectait la tenue à cheval de quelques officiers et cadets.

Le comte et le grand-maître attendirent à distance.

Or, le grand-duc était dans un de ses mauvais moments, les bons étant d'ailleurs fort rares; la journée avait été marquée par de violents orages, et rien ne faisait présager un ciel plus serein. Ainsi un officier venait d'être dégradé pour avoir porté son chapeau la corne en avant, au lieu de le porter en largeur, selon l'ordonriance. Un autre, ayant eu la maladresse de laisser poindre une chemise trop fme, avait dû l'ôter, séance tenante, et rentrer ainsi dans les rangs.

Les châtiments pleuvaient avec une profusion sauvage ; tout lé monde tremblait; la voix de Constantin retentissait,

irritée et formidable, comme les clameurs de la tempête qui menace de tout engloutir. • .

Une barrière qu'il s'agissait de franchir venait d'être dressée.

Quelques hommes à cheval, victimes désignées, la regardaient avec consternation, demandant intérieurement à s'en aller, fût-ce en Sibérie, où il reste au moins quelque chance de ne pas se casser le cou, lorsque le grand-duc eut la fantaisie de la fiiire exhausser de deux crans.

— Je pense, dit-il en s'adressant à l'un de ses aides de camp, que cela suffira. ^

— Monseigneur, rçprit le colonel d'une voix intérieurement suppliante, elle me paraît... bien haute.

— Un cran de plus ! ordonna le grand-duc.

Plus épouvanté encore de la colère du prince que de l'élévation de la barrière, le colonel enfonça ses éperons dans les flancs de son clieval et prit son élan.

L'obstacle était évidemment hors de proportion avec la vigueur du cheval, qui, en dépit du cavalier, fit prudemment un demi-tour et passa à côté, ainsi que vous vous rappelez sans doute l'avoir vu faire aux clowns du Cirque dans les exercices de voltige.

Il y a toutefois cette différence que, au Cirque cela fait habituellement rire le public, et que le grand-duc en prit de , la rage à mourir d'apoplexie.

Prompt comme l'éclair, il s'élança sur son cheval de bataille, qu'un soldat tenait en bride à quelques pas de lui, et passant et repassant par-dessus la barrière, il Tint droit au colonel et lui cracha au visage...

Que le lecteur croie bien que nous n'oserions pas inventer de pareilles choses. ,

— Eh bien ! s'écria-t-il, est-ce trop haut? Retournez aux casernes, chien ! et aux arrêts pour un mois.

Le colonel essuya son visage, et se retira tout confus.

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