PREMIÈRE PARTIE
— Di^ cr^n de p)us! dit le grand-duc.
Et^ sur un signal donné, un autre pauvre diable s'avança pour tenter le saut périlleujt. Mais le cheval, une fois, deux fois, trois fois, refusa d'obéir.
— Lancez-le! criait Constantin; donnez de l'éperon!
Le cavalier tremblait comme une feuille et suait des gouttes d'épouvante; il ne pouvait plus ni avancer ni reculer; la barrière était devant, mais la voix tonnante du grand-duc était djBirière ; enfin le cheval trancha la question : il se mit à ruer violemment et jeta l'homme par-dessus sa tête.
— Oh ! l'imbécile ! . . . Remontez à cheval ! L'infortuné voulut obéir, mais son bras était cassé.
— Emmenez-le, reprit le grand-^uç ; c'est bien fait ; je suis charmé de ce qui lui arrive ; |e voudrais qu'il se fût rompu le col... Un cran de plus!... A vous, monsieur.
Une douzaine d'hommes furent ainsi successivement voués à cette tâche impossible, rêvée par un homme qui, dans toute autre position sociale que celle où le hasard maladroit l'avait placé, eût apurement usé plus de camisoles de force que d'habits brodés.
Tous, hommes et chevaux, tombaient brisés, contusionnés, ensanglantés,*blessés.
Enfin un hommp, un Lithuanien, en qui le cœur battait encore dans un coin de sa poitrine, osa faire une observation.
— Votre Altesse trouve donc qu'elle a trop de soldats? demanda-t-il.
— Je l'ai bien firanchie, moi, cette barrière I dit le grandduc.
— D'abord, reprit le Lithuanien, elle a été élevée d'un cr^n; ensuite Votre Altesse est mieux montée.
— Je crois qu'il raisonne. Allons , aux casernes ! et cinq cents coups d'étrivières!
Sur ce, le grand-duc fît une formidable sortie, asse*'. sem-
blable à celle du Gaveston de la Dame bUmehé, alors que, le château ne lui ayant pas été adjugé, il s'esquive aprèg avoir chanté pendant une demi^eure :
Craignez ma rage et ma fureur !
Horace et le comte Benkendorf le suivirent à sacramei^ telle distance.
Le grand-maître gardait un farouche silence, car, en vertu des ricochets de la hiérarchie, de même que l'officier de gendarm^ie se décalquait sur lui, il était obligé de se décalquer à son tour sur le gYand-duc.
Horace songeait à l'aimable homme dont il allait Étire la connaissance.
Après avoir traversé une longue suite d'appartements dont les parois disparaissaient complètement sous une fouie de petites croûtes représentant pour la plupart des soldats de divers régiments dans cette attitude d'immobilité complète que l'on est convenu d'appeler leplw beaumowoemmt^ ils parvinrent à un salon d'attente où les généraux Rhoda et Legendre, le premier, chef d'état-major, le second, général de cavalerie, étaient de planton.
— Gardez- vous d'entrer, dirent à voix basse les deux personnages en s'adressant au grand-maître, et en lui montrant d'un air significatif la porte d'un cabinet dont l'un des battants était entr' ouvert.
— Qu'y a-t-il donc? demanda Benkendorf.
— Il est dans un de ses accès.
— Vraiment! reprit le grand-maître, fort efûrayé luimême.
— Il paraît que je tombe bien, pensa le jeune comte.
Le silence, un silence craintif et guindé, régna pendant quelques instants.
A la fin, une voix rude et saccadée sortit du cabinet.
— Qui est là? demanda- t-elle.