‹ Blanche MortimerChapitre 86 sur 96 · PREMIERE PARTIE. i · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE. i

C'était le grand-duc, dont Foreille, d'une finesse extrême, avait entendu résonner les éperons du grand-maître.

Le comte de Benkendorf,. jugeant que Faccès était à son déclin, prit le parti d'entrer. Il est bon d'ajouter que le grand-maître de la police a un pouvoir immense, une autorité entière, même sur les membres de la famille impériale, lorsque le czar est absent.

On entendit alors pendant quelque temps le murmure insaisissable d'une conversation à voix basse, interrompue çà et là par le coup de tam-tam d'une colère furieuse.

— Qu'il entre! dit enfin le grand-duc.

Et le directeur de la police, ouvrant le battant delà porte, fit signe au jeune comte d'approcher.

Horace eut comme un éblouissement pendant lequel la Sibérie, les mines, les cachots, défilèrent dans son esprit avec des murmures de chaînes, de malédictions et de plaintes étouffées ; mais il n'en entra pas moins chez le duc d'un pas résolu, Toeil fier et la contenance assurée.

La porte se referma sur lui.

Constantin, son uniforme ouvert, le col ravagé, les cheveux en désordre, était assis sur un divan ; son corps, replié SOT lui-même, oscillait comme le balancier d'une pendule ; ses yeux, injectés de sang, étincelaient sous des sourcils de porc-épic. De sa bouche, blanche d'écume, ^exhalaient des hurlements sourds qu'il était affreux d'entendre sortir d'une poitrine humaine.

Peu à peu cependant la raison lui revint.

— Voici le gentilhomme français, insinua le comte de Benkendorf, comme pour ramener le grand-duc à la situation.

A ces mots, Constantin se leva, et Horace, qui l'avait à peine entrevu dans les jardins de Péterhoff, put Texaminer à loisir.

C'était un homme d'une haute stature, à l'air imposant,

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ot qu'un exercice acharné avait empêche de grossir au delà de certaines bornes. Une espèce de courbure donnait à son COI} de taureau des apparences de difformité. En somme, bien qu'il eût le front très-bas, son visage ne manquait pas de noblesse, et Ton reconnaissait que de hautes qualités dormaient sous ce volcan.

— Ah! c'est vous? demanda le prince en faisant vers Horace un pas de géant.

— Maintenant, dit tout bas le grand-maître au jeune comte, répondez franchement, promptement et avec soumission.

~ Votre nom, votre grade, votre régiment? Puis rappelant sa pensée errante, le grand-duc ajouta : — Ah 1 oui, je me souviens, vous êtes l'homme qui ramassez les billets que laissent tomber les femmes, et qui refusez de les rendre quand on vous les demande... Où est cette lettre?

— Il l'a brûlée en ma présence, dit le grand-maître. — - Comment, il a osé !

— J'ai osé, dit Horace.

— Le mal étant fait, hasarda le grand-maître, il né lui reste plus qu'à le réparer autant que possible... Depuis l'instant où Votre Altesse Impériale a appelé mon attention sur cette affaire, il a été fort strictement surveillé ; ceux qui l'ont vu ramasser le papier savent qu'il ne l'a pas lu,.. II y a cependant mille raisons de croire qu'il pourrait fournir quelques indications sur ce qui a précédé, sur la personne qui a remis le billet, sur...

— Comptez là-dessus I pensa le comte Horace.

— Bien que, ajouta finement le grand-maître dans 1^ but d'écarter les scrupules d'Horace, Votre Altesse Impériale sache parfaitement ce qu'il contient, puisqu'elle l'a lu.

— Moi ! s'écria le prince dans sa naïve rudesse, c'est ub infâme mensonge ! je n'ai rien lu.

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