‹ Blanche MortimerChapitre 87 sur 96 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Le comte de Benkendorf haussa les épaules et se tut.

— Mais qu'on y prenne garde, poursuivit Constantin ; je sais qu'il y a des gens t|ui ne craignent pas d'exploiter son ignorance et sa sensibilité de femme, dans l'espoir d'émousser dans ma main le glaive de la justice militaire... Ce sont des traîtres qui cherchent à faire se relâcher les liens dé la discipline... toutes les fois que je suis sur le point de faire un exemple, on s'adresse à eîle^ on l'endoctrine, on la circonvient... Malheur à eux!... Qui sont-ils, Benkendorf?... Il me semble que c'est à vous de le savoir.

— Voici un témoin qui peut parler, dit le grand-maître enchanté de mettre sa. responsabilité à couvert sous tm autre manteau que le sien.

— Allons, monsieur, que savez-vous? demanda Gons^ tantin. Qui a osé s'approcher de la duchesse pour lui donner ce billet?

Le prince, dans l'emportement dp sa colère, s'exprimait en russe avec beaucoup de véhémence et de volubilité. Il en résultait que ses paroles étaient parfaitement inintelligibles pour Horace, lequel continuait à croire que la fureur du grand-duc n'avait d'autre cause que ses doutes sur la fidélité de sa femme.

Aussi^ malgré les périls de la situation, résolut-il de ne trahir à aucun prix la duchesse, qui, d'après ce qu'on lui en avait dit, lui inspirait d'ailleurs le plus profond respect.

11 reprit donc avec une certaine solennité dans la voix :

— Comment se peut-il que Votre Altesse Impériale, dont j'honore si profondément le rang, n'ait pas été informée du mien?

— Que voulez-vous dire?

— Je veux dire que si Votre Altesse Impériale savait que je suis le comte de Montressan, gentilhomme français, c'està-dire responsable envers mon pays et ma famille de l'honneur du nom que je porte, elle ne me proposerait pas l'in-

digne action d'espionner une illustre dame au profit de son mari jaloux.

— Un mari jaloux î s'écria Constantin saisi d'étonnement. Que voulez-vous dire? Parlez donc, misérable !

Et il porta sa main furieuse à la cravate d'Horace, qui, perdant alors tout empire sur lui-même, repoussa si soudainement et si rudement le grand-duc, que celui-ci chancela et ne dut qu'à l'obstacle fortuit d'un feuteuil la chance de ne pas être renversé.

— Monseigneur! s'écria Horace en serrant son poing mis à vif par la brûlure qu'il avait subie, ce traitement est infâme ! Je ne me suis pas écarté jusqu'ici des bornes du respect que l'on doit à votre rang.., mais malheur à quiconque mettra la main sur moi !

Le regard d'Horace cherchait à découvrir une armé quelconque dont il pût s'emparer.

Le prince devina son*intention, et, faisant au grand-maître, qui allait appeler, le signe de ne pas bouger :

— Vous cherchez une épée? demanda-t-il avec moins de colère que de surprise. Mais, au nom du ciel ! pourquoi faire?

— Afin de rendre coup pour coup.

— Et vous refusez de me répondre.

— - Quand la terre devrait s'ouvrir sous mes pieds.

Alors, avec toute la mobilité de son père Paul, et se calmant soudain, il se mit à détailler le jeune comte avec attention et sans la moindre colère.

— Savez-vous, dit-il en russe à Benkendorf, que voilà un homme, après tout! Puis, s' adressant au jeune comte, il ajouta en français : Quelle est votre taille?... Cinq pieds onze pouces, je présume... Mais qu'avez-vous à la main?

— Une juste conséquence de son obstination, reprit le grand-maître. Il se souviendra d'avoir tenu sa main au feu jusqu'à ce que la lettre fût consumée.

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