‹ Blanche MortimerChapitre 90 sur 96 · PREMIÈRE PARTIE. 20i · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. 20i

L*heure calculée, Bob ihvka son collègue à boire du Champagne, ce qui est une séduction à laquelle on ne résiste pas en Russie. La politesse était à peine faite et vidée que le cocher voulut la rendre, et ainsi de suite; à ce point que, de bouteille en bouteille et de politesses acceptées en politesses rendues, ces messieurs en étaient déjà à se donner des poignées de main acharnées et à pleurer d'une mutuelle , tendresse, lorsque Blanche demanda sa voiture.

Le cocher se hissa tant bien que mal sur le siège, et partit au train le plus échevelé, ainsi qu*il convient à un homme à qui le vin (donne le mépris de toutes choses en général et de son cou en particulier.

Deux secondes après, Bob montait sur Lucifer, prenait par-ci, coupait par-là, et finissait, au bout d'une demiheure, par se rencontrer avec la voiture, à une demi-lieue de la ville.

— : Johann!

— Bob !

— Quelle chance !

— Quel hasard !

On devine qu'ils avaient trop bu pour ne pas avoir soif; de tels amis pouvaient-ils d'ailleurs, après une si longue absence, ne pas fêter une pareille rencontre?

Le temps était magnifique, la route engageante. Blanche déclara qu'elle voulait se promener un peu à pied, et permit aux deux camarades de l'attendre sous la treille d'une taverne qui se trouvait là tout exprès^

Le vin appelle le vin ; il y a mille raisons pour qu'un homme à moitié gris se grise tout à fait. L'eau-de-vie avait d'ailleurs remplacé le Champagne, et s'engouffraifrà pleines rasades dans le gosier de Johann, pendant que le groom la jetait sous la table.

— Encore! disait ce dernier.

— Toujours! balbutiait Johann.

202 BLANCHE MOBTïMER.

— Tu recules?

— Jamais!

Et sa lèvre abusée s'égarait à côté du verre, qtiè vidait son gilet.

Déjà tout commençait à danser autour dé lui une ronde infernale ; les syllabes pataugeaient dans sa bouche comme une mouche qui a les pattes prises dans une flaque de lait; ses regards hébétés s'éteignaient dans le vague... et après quelques oscillations préparatoires, son buste s'affaissa lourdement sur la table.

— Bon ! se dit le groom, il en a au moins pour sept à huit heures. Et s'adressaht au traktirchîck, il ajouta : S'il vient à se réveiller, vous lui donnerez à boire. ^'

— Et s'il demande où vous êtes?

— A boire.

— Et s'il veut s'en aller ?

— A boire, toujours à boire. . . il comprendra tout de suite. Voici de l'argent.

Blanche remonta en voiture. Bob prit la place de Johann, et, en moins de deux heures, il était à Péterhoff, où la pauvre femme se mit à demander vainement là duchesse à tous Iles échos du parc, plus habitués à redire la joie que la douleur.

Aussi étaient-ils sourds, et rien ne lui répondait.

Cependant le temps s'écoulait, et il s'agissait de rentrer à Pétersbourg avant d'avoir éveillé les soupçons. Déjà quelques personnes avaient remarqué sa course précipitée, sa démarche inquiète ; 3éjà même elle avait cru entrevoir dans un groupe le prince Isaakoff, à la présence duquel, dans la soudaineté de sa résolution, elle n'avait pas songé. Que faire ? que résoudre ? Fallait-il renoncer encore à cette chance de salut si chèrement conquise ?

Blanche s'était laissée tomber sur un banc, épuisée, haletante, irrésolue, lorsque Lesseps vint à passer*... L'airée était

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