PREMIERE PARTIE
que mal sur le siège, et rentrait à Tbôtel, un espoir dans le cœur et presque heureuse d'avoir réussi.
Réussi!...
Que d'espoirs nous caressons ainsi, comme s'ils étaient pleins de vie, et qui ne sont déjà plus que des cadavres I
La première chose qui, en rentrant dans son appartement, frappa les yeux de Blanche, fut une lettre placée en évidence sur la table, et qui devait sans doute à la complicité de Dietrich de s'être ainsi introduite on ne sait ni par où ni comment.
Elle la prit, et reconnut en tremblant l'écriture de Matthéus.
Son premier mouvement fut de la repousser, et peut-être y aurait-elle cédé s'il y avait eu là un témoin de sa faiblesse ou de son courage ; mais sa fierté s'était déjà bien amollie durant ces trois jours de désolations suprêmes ; le cœur, ce despote de la femme, avait repris un peu de son empire ; il n'y avait pas jusqu'aux humiliations subies par son époux pour l'amour d'elle qui ne l'eussent comme revêtu de cette triste auréole de résignation et de souffrance à laquelle finissent toujours par se laisser prendre les âmes bien faites. Non pas qu'elle eût absous Matthéus, mais elle en était déjà arrivée à discuter sa conduite, à y trouver du pour ou du contre, et c'était beaucoup. Aussi était-ce un de ses remords que d'avoir ajouté le mépris à cette peine du talion que lui avait infligée le prince lors de leur dernière entrevue.
De là à ouvrir la lettre de Matthéus, de l'ouvrir à la lire, de la lire à en dévorer le contenu, comme on dit, on comprend qu'il n'y avait pas bien loin.
a Blanche, disait-il, mon crime n'a pas été de vous ai- « mer, car je le commettrais encore si c'était à refaire. Ce '< dont je ne mérite ni n'implore le pSfrdon, car ce crime-là « est irrémissible, c'est, en vous liant à moi, de vous avoir
a réduite à ce honteux abaissement sous lequel vous êtes « courbée... mais ëtait^-ce donc de ma faute que vous fus- « ^ez si adorable et si belle 1 Je voulais fuir, vous le sa- « vez... votre sourire nous a perdus... Si je vis encore, ce « n'est que pour préparer et assurer votre fuite ; cette « tâche remplie, les liens qui vous attachent à l'esdave se- « ront bientôt brisas... J'éprouve comme une joie lugubre « et sauvage à ne pas avoir besoin de vous dire de m'ou- « blier ; c'est une douleur de moin^ que je vous sais, et « dont j'hérite... mais qu'importe I... je ne compte pas plus « les souffrances que le rivage ne compte ses grains de « sable et la mer ses gouttes d'eau... J'ai déposé votre for- « tune en mains sûres. Aûn que les mesures prises et àpren- « dre pour votre salut soient efficaces, il faut, de nécessité « absolue, que vous subissiez une dernière fois ma présence, « et que je me concerte avec vous. Ce soir, à minuit, je « serai dans une barque sous vos croisées, qui donnent sur «c la Neva. Vous me jetterez du fil, des cordons, que sais- « je ? auxquels j'attacherai une échelle de corde que vous « hisserez ensuite, et par laquelle j'arriverai jusqu'à vous. « Ne craignez rien, ce sera l'esclave et non Matthéus. »
Gettre lettre produisit sur Blanche une étrange sensation. Matthéus ne lui demandait rien, pas même son {>ardon ; il ne songeait qu'à elle, et séparait désormais si bien sa vie à lui de la sienne, que l'on ne se .serait pas douté qu'elles eussent jamais dû n'en faire qu'une.
Elle s'attendait à tout autre chose, et elle en était agacée ; voilà que cet homme, au dernier degré de l'abjeotion, cravaché, rasé, dépouillé, réduit, la veille encore, à balayer les rues ; voilà que cet homme trouvait le moyen de se purifier par le martyre et de ressaisir une certaine grandeur par l'abnégation.
Ajoutez que lés femmes accordent volontiers ce qu'on ne leur demande pas, sauf à refuser, par contre, ce qu'on leur