‹ Blanche MortimerChapitre 93 sur 96 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

demande ; si bien que, dans quelques jours, ce serait peutêtre le tour de Blanche dMmplorer la grâce de Matthéus.

En effet, lorsqu'on se raccommode, c'est à qui assumera tous les torts dont on ne voulait pas, la veille, avouer un seul.

Franchissons quelques heures.

Blanche est assise, le front dans les mains ; elle vient d'évoquer tous les fantômes du passé : les sourires de sa mère qu'elle a à peine connue, ses joies d'enfant, sa chambre de jeune fille, ses chagrins d'autrefois qui n'étaient que des bonheurs déguisés, la mort de sir Ralph, l'amour de Matthéus, son mariage et ces mille incidents de la vie qui font de la mémoire un livre toujours ouvert où chacun lit tour f tour en rose ou en noir, selon que le soleil rayonne ou que l'orage gronde dans le cœur.

Elle a congédié ses femmes ; les verrous sont mis ; le silence, un de ces silences qui donnent la chair de poule aux personnes nerveuses et les font frissonner d'une peur inexpliquée, règne partout.

Soudain le premier coup de minuit résonne dans l'espace ; les autres lui succèdent lentement, uniformément, sans hâte ni retard, comme des heures insoucieuses qui n'espèrent et ne redoutent rien.

Blanche s'est levée et a ouvert la fenêtre.

La lune, froide et pâle, troue çà et là les nuages, qui ressemblant à des groupes de fantômes errant dans le ciel.

Quelque chose d'invisible clapote dans le fleuve : c'est la barque de Matthéus.

Les mains blanches et glacées de la jeune femme déroulent un long cordon qu'elle est parvenue à se faire en mutilant toutes ses robes. Elle sent bientôt que quelque chose de lourd vient d'y être attaché, et remonte une échelle qu'elle e^t obligée d'assujettir à l'une des colonnes en marbre de la cheminée, car la fenêtre n'a ni appui ni balcon.

Puis elle fait un signal, et, se penchant au dehors, elle

iO» BLANCHE MORTIMËR.

cherche à ajouter encore la fragile protection de ses mains délicates à toutes les précautions qu'elle a prises.

Matthéus s'est élancé ; il s'aide des aspérités du mur et a déjà franchi la moitié des quarante pieds qui séparent le fleuve de sa fenêtre.

Elle va donc le revoir, et ne sait trop encore qui elle écoutera de sa tendresse ou de sa fierté.

Tout à coup Blanche se retourne et pousse un de ces cris que la terreur strangule au passage.

Ivan est chez elle, tranquillement assis, un poignard à la main, et achevant de lire la lettre de Matthéus restée [sur la table.

— Pas un mot, lui dit-il, ou c'est fait de vous deux 1 Blanche joint les mains et tombe à genoux. Ce n'est pas

pour elle qu'elle implore, ce n'est pas non plus pour Matthéus, c'est pour le père de son enfant... car cette crise vient de lui révéler qu'une autre existence est désormais attachée à la sienne.

— Aimez-moi, disait le prince, et je lui sauve la vie .

— Grâce !

Le prince commençait à couper la corde qui attachait l'échelle au pilier de la cheminée.

— Grâce 1 grâce 1

Et, se traînant sur ses genoux, elle s'accrochait aux mains d'Ivan, qui la couvait de son infernal regard . Matthéus montait toujours.

Là corde ne tenait plus qu'à un fil.

— Vous ne voulez pas ? demanda le prince.

— Plutôt la mort !

— Eh bien ! madame, rassemblez donc vos forces ,'pour sauver cette vie précieuse suspendue sur l'abîme.

* Et il coupa du tranchant de son poignard le dernier fil déjà prêt à céder.

Un éclair d*énergie, dernier jet de la vie qui s'éteint,

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