PREMIERE PARTIE. âOU
venait de rayonner chez Blanche. Elle sauta sur la corde . la tordit autour de son dëbile poignet, et chercha à la tirer à elle avec l'énergie désespérée de l'amour et de la terreur.
Ivan la regardait, les bras croisés, comme pour jouir ôv ses angoisses et de ses efforts ; toutefois la jalousie le rongeait de ses ongles impitoyables, et peut-être eût-il échange» son sort contre celui de l'esclave qu'on lui préférait.
Connaissez- vous un supplice comparable à l'agonie dv cette malheureuse femme?
L'horrible sensation de la défaillance commençait à s'emparer d^elIe.
Et Matthéus montait toujours ; seulement il n'avançait plus, car l'échelle cédait peu à peu.
Que d'efforts héroïques pour prolonger sa résistance d'une seconde, puis d'une autre encore !
Enfin le sang se retira de ses poignets engourdis, ses mainâ se détendirent..., et, sentant qu'elle allait irrévociiblement lâcher cette corde, dont l'abandon était uç meurtre, elle voulut parler, supplier, crier, supplier encore.
Mais ses lèvres glacées refusèrent de se mouvoir, un nuage obscur flotta sur ses yeux, et elle retomba inanimck* sur le parquet, pendant que le bruit sourd d'une '^rriblo chute ricochait dans les profondeurs de la Neva.
Quelques cercles ridèrent un instant la surface du fleuve, lequel reprit bientôt son calme et sa limpidité.
D'uo avare qui tourne au Sardauapale.
Nous avons laissé Blanche au moment où, lâchant, après de suprêmes efforts, la corde à laquelle était suspendue la vie de son époux, elle s'abîmait aux pieds du prince en une prostration complète.
Matthéus, précipité de trente pieds de haut, meurtri aux arêtes du mur, venait de rouler dans la Neva, dont les flots insoucieux venaient de se refermer sur lui.
Quelques semaines ont passé sur cette catastrophe.
Blanche est à peine convalescente d'une fièvre cérébrale qui l'a mise à deux doigts de la tombe. .
Matthéus a eu l'énergie de lutter contre la mort, qui s'offrait à lui toute facile et toute, prête. Il voulait cette mort, il l'appelait, il l'aimait comme l'unique refuge inaccessible aux misères qui l'accablaient. Il n'avait qu'à fermer les yeux, se croiser les bras sur la poitrine, et se laisser aller doucement au gré dés flots, vers ce point d'interrogation que l'on appelle l'éternité ; mais c'eût été lâchement fuir la bataille en laissant Blanche aux prises avec l'ennemi. On ne dispose d'ailleurs pas de ce qui est à autrui ; or, sa
vie appartenait à Blanche, ou pour mieux dire au salut de Blanche.
Mutilëf anéanti, brisé, Matthéus avait donc lutté contre le fleuve et Tavait vaincu ; puis il s'était traîné jusqu'au palais Isaakoff. Ses blessures l'avaient contraint à garder le lit, pendant que, de son côté et comme par une mystérieuse sympathie, sa femme côtoyait la tombe, qui refusait de s'ouvrir pour elle.
Mais toutes choses, l'excès même du malheur, ont leur bon côté en ce monde. On a déjà bien souffert, on croit avoir épuisé les larmes, et voilà que survient un nouveau désastre, une crise dernière, qui, de même que dans certaines maladies arrivées à leur paroxisme, sauvent tout au lieu de tout perdre.
Ainsi cette secousse suprême avait eu pour résultat, non pas d'éteindre les haines, mais de les adoucir et de faire succéder une trêve forcée à cette lutte inégale d'esclaves à maître.
Le prince lui-même, par certains bons jours où sa conscience très-dormeuse se réveillait un peu, avait honte de ses excès , et gravait sur le sable les plus beaux serments, que la première bourrasque devait emporter.
Bob allait librement de Matthéus à Blanche, apportant à l'un les consolations de l'autre, servant d'interprète, de trait d'union à leurs projets, à leurs espérances, à leurs tendresses, et les guérissant ainsi plus à lui seul que toute la Faculté réunie n'eût pu le faire.
Dietrich, en sa qualité d'amphibie, tolérait tout ce que, sans se compromettre, il pouvait tolérer.
Quant à Ivan, il va sans dire que les dédains de la noble Anglaise tombaient sur sa flamme, excusez le mot, qui n'a pas mcuie ici le prétexte de rimer avec âme, comme auUnt de gouttes d'huile.
On se rappelle que, lors de leur entrevue au Gostinoï-Dvor,
il avait été convenu entre Nicolas Petrowitch et Matthéus que ce dernier irait le surlendemain, jour de prasniky s'entendre avec lui sur les moyens de soustraire Blanche aux oJbsessions du prince Isaakoff.
Les événements que nous avons racontés avaient rendu cette démarche non-seulement impossible, mais inutile.
Impossible, par la chute de Matthéus dans le Neva et les conséquences qu'elle avait eues ;
Inutile, parce que Blanche avait failli sortir de l'esclavage, non par une fuite hérissée de dangers et d'obstacles, telle qu'il s'agissait de la lui préparer, mais par cette fuite certaine que l'on appelle la mort, et que ni sbires ni frontières ne peuvent entraver.
La première chose que fit Matthéus, lorsqu'il put sortir, fut donc d'aller renouer les négociations entamées avec le marchand du Gostinor-Dvor. Blanche était du reste convalescente, bien que, pour forcer le prince à plus d'égards, elle affectât toujours d'être fort souffrante.
Matthéus, pour être plus sûr de rencontrer Petrowitch, non à son comptoir, mais à son domicile officiel et conjugal, avait choisi un jour de prasnik.
Petrowitch tlemeurait dans une de ces rues non pavées que la neige et la boue rendraient tour à tour impraticables l'hiver et l'été sans une espèce de trottoir en bois, élevé d'environ trois pieds au-dessus du sol, et sur lequel, au risque de tomber à travers les planches vermoulues, on réussit assez généralement à marcher à pied sec.
A son arrivée chez le marchand, Matthéus fut introduit dans une espèce de salle basse dont les meubles d'acajou sombre et massif étaient relevés par des ornements de bronze doré. Deux mauvais paysages, richement encadrés, étalaient le cadran d'une véritable horloge sur la tour d'une église rustique. L'inévitable patron reniflait son huile habituelle, contenue dans une lampe d'argent.
Petrowitc)i, assis devant une table, fumait son troubkq. Une robe neuve, d'un bleu obscur, avait fait place à son sordide cafetan.
La table gémissait sous une profusion désordonnée de sorbet?, de lamproies marinées, de melons d'eau, de bœuf de Hambourg, de caviar sec, d'ananas, de pâtés en terrine, de gingembre confit et de mille autres choses entassées dans une glorieuse confusion, au milieu de cruches de kirsch, d'anisette, de noyau, et de flacons de sauces anglaises, de tous les calibres et de toutes les couleurs.
Le principal mérite de ces assaisonnements aux yeux des Russes de cette classe est d'être fort chers, de venir de loin, et d'être bouchés d'une certaine façon, dans des bouteilles d'une certaine forme plus ou jnoins bizarrp.
La raison de ces splendeurs inaccoutumées chez Nicolas Petrowitch était qu'il fêtait à la fois son mariage et son affranchissement. Aussi les vides de la collation devaient-ils être successivement «comblés, pendant toute la jouri^ée, au profit de ^us ceux de ses confrères qui viendraient le féliciter.
Le malaga, le tokay, le porto, le Champagne, te xérès, versée h profijsipn, attestaient cj'une manièrp plus éclatante encpre l'hospitalière générosité du marchand.
Comrop toifs les avares à qui il arrive, une fois par hasard, de sojrtir des gonds rouiI}^s de leur ladrerie, cet lippime, qui possédait à ppine deux chemisps et autant de paires de bas, poussait, en cptte circonstance, la prodigalité et l'osteptation jusqu'aux dernières limites de l'extrava^afice et 4u ridicule; ce qui pp l'empêcherait pas de repr^dre^ }e l.©ndep»^jn, spp vipux cafetan troué*, $t de s>s§eoir ayi^c ^ garçons de wSf^\^ d^v^fît «ne écuelje de bois, dép^nsai^t tr^n|,e-six ^oi|§ pf(r spm^ine pour sa nourriturp, ,e^ tefi^ift, p^p ^çQnqiïîip, Wff peti^ iporcpfii de sucre candi dans la bouche, destiné, bien à tort, à tempérer
l'âcretë des sept ou huit timbales de thé qu'il absorbait coup sur coup.
II n'est peut-être pas un seul marchand russe qui ne soit taillé plus ou moins exactement sur ce patron, et qui voit Nicolas Petrowitch les voit presque tous, . Matthéus reçut naturellement de son hôte un accueil cordial et proportionné aux cinquante mille rouMes dont il l'avait fait le dépositaire.
— Frère, sois le bienvenu, dit Petrowitch; il y a longtemps que je t'attendais...
— Oui, reprit Matthéus, de nouveaux malheurs, la maladie...
— Je sais, je sais... Mais ton argent n'en est pas moins toujours là, sous la garde de saint Sergius...
— Et sous la vôtre, ajouta Matthéus, à qui cette dernière garantie paraissait plus sûre que l'aiitre.
— Tu arrives bien, reprit le marclftnd ; je jette aujourd'hui la maison par la fenêtre... Assieds-toi, bois et mange.
— Merci, reprit Matthéus. Les moments sont précieux, et je voudrais...
— Comment! tu refuserais de fêter le bonheur qui m'arrive ?
— J'y prends, au contraire, la part la plus vive.
— i)e partager ma joie?.
— La joie est bannie de mon cœur, reprit Matthéus, bannie sans retour.
L'amphitryon fit alors place au propriétaire, jaloux d'étaler ses richesses et de passer pour un astre éclatant aux yeux de Matthéus, qui n'était plus qu'une étoile parfaitement éteinte.
• — Comment trouvez-vous cet angora? demanda-t-il en désignant un chat qui, à un signalde son maître, sauta sur la table et se mit à faire le gros dos. J'en ai refusé deux cents roubles.
IIG BLANCHE MORTIMËR.
Matthéus était dans un trop grand abattement d'esprit pour contester sur ce point. Il était d'ailleurs convaincu que le plus court était de laisser cette vanité de parvenu jeter ses gourmes et s'éteindre ensuite de sa belle mort, faute d'aliment et de controverse. 11 se laissa donc conduire devant la cage d'un rossignol, le second de la ville, et qui avait été payé six cents roubles, puis à l'écurie, d'où l'on fit sortir devant lui un trotteur orloff, payé six mille roubles... C'était toujours là le refrain.
— A présent, reprit Petrowitch, vous allez voir ma femme, qui vaut encore mieux que tout cela... Voilà une femme!... Elle n'est pas encore très-grasse, mais tout annonce que, d'ici à quelques années, elle sera comme une vraie petite boule.
— Allons, tant mieux, .tant mieux! dit Mattbéus qui écoutait sans entendre, de même qu'il avait regardé sans voir. ^
— Et quel cœur! poursuivit le marchand; un vrai cœur d'or!... Je l'ai trouvée au marché aux femmes, dans les jardins d'été... Quand je la vis, je me dis : Cette femme sera à moi... Je demandai alors à la vieille qui faisait l'office de courtière de me donner des renseignements sur Katinka, et je les eus excellents. C'était une chanteuse de chœurs, une allemande, une étrangère comme votre femme, Mattvei... Un nuage sombre passa sur le front de l'esclave. — Beaucoup de jeunes seigneurs chassaient sa piste, continua le marchand, mais je l'ai emporté sur eux. Je dis moi, car je suis plus que persuadé que les bijoux, les fourrures et mon argent n'y ont absolument rien fait.
— Absolument rien, répéta machinalement Matthéus.
— Aussi suis-je très-satisfait, et, pourvu qu'elle engraisse encore...
— Vous êtes, en vérité, un heureux mortel.
— Non pas heureux. Mattvei, mais sage. C'est en cachant
ma lumière sous le boisseau que je suis parvenu à acquérir des ridiesses, à les garder, et à me payer la fantaisie d'avoir la plus jolie femme de la ville. Bah ! il faut bien s'amuser un peut Qu'est-ce que cela fait à mon patron saint Sergius, pourvu que sa lampe soit bien tenue, que l'huile en soit pure, et qu'elle n'en manque jamais ?
— En effet, reprit Matthéus, je ne pense pas que ça puisse lui feire grand'chose.
Katinka fit en ce moment son entrée triomphale. C'était une petite femme, à l'air coquet et mutin, et dont la fraîcheur d'emprunt résultait évidemment de ce qu'elle avait mis du rouge. Je ne sais quelle expression de sensualité froide et calculatrice accusait la créature habituée à ne considérer tes hommes que comme des pourvoyeurs de cachemires et de joyaux. Comment elle avait oonsienti à se soustraire à ses nombreux admirateurs pour devenir la femme d'un serf à la fois vieux et repoussant, c'est là une détermination qui ne peut s'expliquer que par la rage qu'ont certaines filles équivoques, de faire peau neuve et de s'appeler légitimement du nom d'un mari quelconque.
Peut-être aussi ne passait-elle jamais aux environs d'un cimetière sans comparer, avec une sorte d'impatiente résignation, sa jeunesse florissante à l'âge avancé de Petrowitch. Bien qu'il fit très-chaud, Katinka s'était affublée d'une pelisse de satin de couleur d'ambre pâle, doublée de martre. Son hatsaiveika bleu tendre tranchait sur une robe de soie plus sombre et richement brodée ; ses pieds étouffaient dans des souliers de satin blanc trop étroits, d'où sortaient des bourrelets de chair qui devaient faire le bonheur du marchand. Elle arborait en outre, sous prétexte de colliers, de broches et de boucles d'oreilles, une grande quantité de diamants montés à la mode du siècle dernier, et sur lesquels le brocanteur avait sans doute commencé par prêter quelque somme chétive, quitte à s" en trouver ensuite le posses-
seur à la fois légitime et frauduleux, comme celci arrive toujours. Enfiii, et pour brocher sur le tout, elle portait sur le bras un cachemire d'un grand prix.
Figurez-vous une châsse surchargée des ex-mto les plus disparates.
Katinka avait entendu parler de Matthéus comme d'un homme distingué, élevé dans le meilleur monde. C'était de plus un fort beau garçon, qui portait ses vêtements d'esclave de façon à leur ôter toute vulgarité. Elle savait en outre qu'il aimait une femme à l'idolâtrie, ce qui inspire toujours à ce sexe charmant la belliqueuse idée d'entrer en lice, et de détrôner l'idole, si la chose se peut.
Malheureusenient, ici la chose ne se poi^vait pas, et toutes les agaceries de l'ox-chanteuse vinrent s'émousser contre la tristesse et la préoccupation de Matthéus.
— Savez-vous que ma femme a là au njLoins pour dix mille roubles d'habits et de bijoux sur elle? demanda le marchand en se frottant les mains de satisfaction.
— En vérité 1 reprit Matthéus; je vous félicite.
— A quoi bon ? demanda Kalinka.
— Comment, à quoi bon 1
— Si encore vous me permettiez d'aller me promener au jardin d'Été.
— Il ne manquerait plus que cela.
— On se dirait : a Voilà la fen^me de Nicolas Petrewitph; comme elle est richement mise 1 » et cela vous fereât )ion* neur..^
— Sans compter le profit, acheva le marchand ; car la police se dirait de son côté : a II doit être bien bon à pressurer, ce Petrowitchl » et de là à me ruiner il n'y aurait pas loin.
— Vous êtes insupportable.
Les maris sont toujours traités d'insupportables en lace d'un homme plus jeune qu'eux.
— Ensuite, poursuivit le marchand, vous seriez bien vite entourée de jeunes officiers éperonnés et à plumes de coq.
— Le beau malheur !
— Je ne veux pas de cela.
— Quand on a de la vertu...
— On ne s'expose pas, pour être plus sûro de la garder.
— J'irai malgré vous. •
— C'est ce que nous verrons.
— Allons, Petrowitch, hasarda Matthéus, un peu d'indulgence.
— Frère, reprit ce derhier, je t'ai déjà dit que ta raison s'en est allée avec ta barbe. Si j'en juge par les résultats, je mène ma barque mieux que toi : le mousse n'en montre pas au pilote.
Matthéus baissa la tête et ne répondit rien.
— Oui, reprit Katinka rouge de colère et de fard combinc^, j'irai malgré vous.
— Katinka! dit le marchand en détachant un knout pendu à la muraille, et que Matthéus lui prit, moitié de gré, moitié de force.
— Je vous en défie! s'écria Katinka en se dressant sur les pelottes qu'elle appelait ses pieds. La loi ne vous permet plus de nous battre.
— C'est vrai, reprit le marchand, la loi a eu cette simplicité de vous soustraire à notre justice.
— Dites à votre tyrannie.
— Mais elle nous a laissé au moins la prérogative de vous envoyer au bureau de police pour y être flagellées.
— Il faut un motif, et vous n'en avez pas.
— Un motif! Voyez-vous un mari faisant châtier sa femme et forcé de dire : « C'est pour ceci, ou c'est pour cela ! » Ce serait un peu fort ! ^
— J'en mourrai de chagrin, soupira Katinka; j'en mai-
grirai à ce point de n'avoir plus que la peau sur les os. Ce sera bien fait!
Cette dernière menace toucha fort Petrowitch.
— Voyons, petite colotnbe, demanda-t-il d'une voix adoucie, que te manque-t-il ici?
— Tout ! répondit Katinka en tordant son mouchoir dans ses doigts crispés.
— Je ne parle pas même du nécessaire, petite chatte, mais le superflu n'abonde-t-il pas ici? — On ne peut se dissimuler que, à part le bureau de police, il y a une grande analogie entre les ménages russes et ceux de... partout ailleurs. — Ainsi, poursuivit Petrowitch en analysant ses richesse», ne voilà- t-il pas de Tacajou, des bronzes, des tableaux, un magnifique angora de deux cents roubles...
— Je me moque bien de votre angora.
— Un rossignol, le second de la ville, et qui a coûté...
— C'est, eu effet, fort divertissant. Ah I que je suis malheureuse !
Et Katinka se laissa tomber sur une chaise, absolument comme une Parisienne du meilleur genre.
' — Vous êtes couverte de bracelets, poursuivit le marchand.
Elle se leva d'un bond furieux, comme une faible femme qu'elle était, et arrachant un à un ses joyaux, elle les jeta au nez de son époux.
— Les voilà, vos bracelets !
— Katinka!
— Et vos colliers!
— Chère amie !
— Et vos boucles d'oreilles !
— Mais tu vas tout briser ! ~
— Voilà le cas que j'en fais !
— Madame, je vous en prie, . . hasarda Matthéus.
Mais Katinka le terrifia d'un regard fulminant qui cloua sa
langue au palais. Et, lançant enûn son cachemire à la tète de Petrowitch, ce qui prêta un instant à ce dernier des semblants de pacjia, elle sortit de la salle en affectant de pleurer des larmes dont elle ne pensait pas seulement la moindre goutte.
Mille fois plus ému qu'elle, le vieillard la suivit, laissant Matthéus en proie aux tristes réflexions que lui suggérait la pensée de voir Blanche exposée à de pareils contacts et cachée chez de pareilles gens.
Heureusement que, grâce aux recherches et à l'activité de Bob, l'espoir d'une délivrance plus immédiate s'était offert à lui.
Nous dirons tout à l'heure comment elle devait s'effectuer.
Petrowitch rentra au bout de quelques minutes.
— Eh bien? demanda Matthéus.
— Quand je vous disais que c'est la douceur même... La voilà heureuse et calme comme un agneau... Elle a repris ses bijoux, et vient de partir pour les jardins d'Été.
-Ahl
— Elle ne voulait plus y aller, mais je l'ai formellement exigé, et elle a fini par obéir. Pour faire des femmes tout ce qu'on veut, il n'y a qu'à leur montrer qu'on a de la tête.
— Fort bien, reprit Matthéus, dont la patience venait d'être mise à une longue épreuve ; vous plairait-il maintenant que nous nous occupions un peu de mes affaires?
— Certainement, Mattvei,
. — J'ai réfléchi que de cacher ma femme ici, cela pourrait avoir de grands dangers pour elle et pour vous.
— Peut>-être bien, Mattvei.
— Ensuite votre femme, que vous devriez consulter...
— Ma femme? reprit Petrowitch qui sentait le besoin de réhabiliter sa puissance, je voudrais bien voir qu'elle n'approuvât pas tout ce que j'approuve !
— Nous ne la soumettrons pas à cette épreuve difficile,
poursuivit Matthéus en remettant à Petrowitch un papier.
— Qu'est-ce que cela ?
— Il y a ici ur courtier allemand, lequel a de fréquentes relations avec le port de Gronstadt... Je me suis procuré son nom et son adresse que voici...
— Et après?
— Il s'agirait de lui offrir une somme suflBsante...
— Qu'appelez-vous une somme suffisante ?
— Tout ce qu'il voudra.
— C'est fort élastique, pensa Petrowitch.
— Une somme suffisante, dis-je, pour qu'il décide quelque patron anglais d'un bâtiment charbonnier à emmener ma femme... Vous chargez-vous des négociations?
— Je m'en charge.
— Il ne faudrait pas tarder. Blanche garde la chambre, et feint d'être encore beaucoup plus malade qu'elle ne l'est réellement. Or, le prince est à mille lieues d© croire une tentative de fuite possible en ce moment, et la surveillance s'en est relâchée.
~ Dès demain, reprit le marchand.
Matthéus serra silencieusement la main de Petrowitch.
— Et vous, Mattvei? demanda ce dernier.
— Moi, reprit Matthéus en levant vers le ciel ses yeux creusés par la douleur, dès que Blanche sera libre et dans sa patrie, je serai libre aussi !
Épouse et mèr«.
A quelques jours de là, grâce aux roubles de Matthéus, semés, mais préalablement rognés, par Petrowitch, toutes les dispositions étaient prises pour cette nouvelle fuite, qui présentait de sérieuses chances de réussite.
Très-revêche d'abord, le courtier allemand s'était amolli à l'offre de deux mille roubles, environ six mille fraucs.
Quant au capitaine du navire anglais, il avait trouvé que c'était un excellent tour à jouer à la Russie que de lui enlever une compatriote. ♦
n ne s'agissait plus que de faire sortir Blanche du palais ïsaakoff, et de la conduire chez Petrowitch, d'où elle partirait pour Cronstadt, déguisée en mousse, sous la protection de ce dernier.
Une fois embarquée, tout serait dit.
Le jour choisi coïncidait avec une grande fête donnée par le prince Ivan, à l'occasion d'un pari provoqué par Durakoff, et dont la perte ou le gain devait se décider le soir même.
Le brouhaha et les allées et venues de la foule faciliteraient nécessairement l'évasion.
Ensuite Blanche avait de longue date, et à dessein, pris rhabitude d^écarter de bonne heure les gens de son service et de sihiuler un repos qu'elle était, hélas! bien loin de goûter. •
Bob, qui, après avoir déterré le courtier, était allé tous les jours, sur les ailes de Lucifer, de Pétersbourg à Cronstadt, jusqu'à ce qu'il eût trouvé un navire en partance, Bob
figurait encore dans le premier acte de l'évasion, acte fort important et sans la réussite duquel, de même qu'au théâtre, les autres devenaient impossibles.
Suivez bien la scène qui va se passer.
Lucifer est attaché par un licol à la porte de son écurie. Bob a ôté son habit ; les manches de sa chemise sont retroussées ; il bouchonne ou pour mieux dire fait semblant de bouchonner le cheval, dont la robe, lisse et brillante comme du satin, accuse çà et là les muscles d'acier.
Blanche, cachée ^derrière les persiennes entr'ouvertes de sa fenêtre, échange avec le groom d'imperceptibles signes.
Matthéus, à quelques pas de là, attend sa femme dans une rue écartée.
La grande porte est ouverte et le suisse est à son poste.
Les droschkis arrivent au galop, jettent les invités au pied du grand escalier, et repartent pour faire place à d'autres.
Tout à coup Bob fait à Blanche un signe plus significatif que les autres, et qui peut se traduire ainsi :
— Descendez... voici le moment.
Il lâche au même instant le licol de Lucifer, et lui administre un vigoureux coup de cravache dont son cœur souffre plus que les flancs de la bête.
Mais que rie ferait-il pas pour aider au salut de miss Mortimer !
Lucifer se cabre, pirouette sur lui-même, et se met à fournir au hasard une course échevelée.
— Arrêtez ! s'écrie Bob, arrêtez !
Mais autant arrêter la tempête que d'arrêter Lucifer, dont on se rappelle la fameuse ruade, tic patrimonial de la race des Swaps^ de même que le tic des Bridle était de prendre du tabac entre le pouce et l'index de la main gauche.
Bob seul pouvait d'un mot calmer son cheval ; mais bien qu'il crie et se démène comme le diable, il ne paraît nullement s'en soucier.
On court, on va, Ton vient, le tnmult© est à son comble, l'attention de tous .est subjuguée par cet incident, et Blanche s'esquive de l'hôtel sans être aperçue.
Le jour commençait à baisser, Matthëus voit poindre une ombre an détour de la ruelle où il attendait sa femme; l'ombre approche, prend une forme, approche 'encore... C'était Blanche.
Us ne s'étaient pas revus depuis le jour qui avait consommé leur perte à tous deux.
Matthëus se précipite vers elle, et veut mettre un genou en terre.
Blanche l'arrête et saisit sa main, qu'elle presse dans la sienne.
C'est le pardon.
Mais les minutes sont comptées ; ils se dirigent silencieusement, côte à côte, vers la demeure de Nicolas Petrowitch.
Les paroles affluent de leurs cœurs à leurs lèvres. Que de choses ils auraient à se dire dans ce suprême quart d'heure qui résume leur triste vie! La mort ne sépare ni mieux ni pour plus longtemps que ne va le faire le départ de Blanche et de son enfant, de cet enfant qui ne compte pas encore dans la vie, mais qui a déjà sa large place dans les affections, et que son père ne verra jamais!
Matthéus veut rester fort ; il craint que sa voix ne trahisse son attendrissement ; il craint les entraînements de la passion... Le premier mot, en pareil cas, met le feu aux poudres, et Dieu sait jusqu'où vont les ravages !
Blanche craint presque de réussir dans la tentative qu'elle va faire pour ressaisir sa liberté ; elle souffrait bien dans ce palais Isaakoff, mais elle savait au moins Matthéus non loin d'elle... Bob lui-même était un ami... Les âmes affectueuses craignent surtout d'être privées de toute affection ; elles aiment jusqu'à leurs geôliers plutôt que de ne rien aimer du tout. Demandez à Silvio Pellico et à Pélisson.
Ils n'étaient déjà plus qu'à quelques pas de l'habitation de Petrowitch. Matthéus allait donc retourner à l'hôtel, où son absence, si elle était remarquée, pouvait provoquer les soupçons et tout perdre.
Tout à coup Blanche s'arrête, et, se cramponnarit au bras de son époux avec cette fiévreuse crispation des femmes exaltées, laquelle fait l'éternel étonnement des hommes qui se croient forts :
— Et tu restes? lui demanda-t-elle.
— Je reste, dit Matthéus ; il faut que les crimes s'expient.
— Ton crime est de m'avoir trop aimée.
— Je vous ai mal aimée, c'est-à-dire que je vous ai aimée pour moi et non pour vous, ce qui est pire que la haine.
— Matthéus, fuyons ensemble!...
— Blanche, reprit Matthéus en faisant l'effort surhumain de mettre presque de la dureté dans sa voix, votre devoir est de ne pas m'ôter l'énergie dont j'ai besoin... C'est votre aversion et non fotre clémence que j'implore... Je supporterai l'une, je succomberais à l'autre...
— Et si je refusais de partir sans toi?
Il y a des gens à qui l'on scie le bras, la jambe ; ils souffrent naturellement beaucoup, mais ils ne s'opèrent pas eux-mêmes ; et puis, ils peuvent crier, se plaindre ; on les console, on les exhorte, on les entoure d'attentions et de soins.
Matthéus se coupait le cœur lui-même, seul, sans secours, sans rien pour étancher le sang et adoucir la plaie.
— Blanche, reprit-il, vous partirez seule... je le veux! D'abord, ma fuite rendrait la vôtre impossible... je serais comme un boulet rivé à vos pieds...
— Je reste ! s'écria Blanche.
— Ensuite, vous ne voudriez pas m'inftiger Téternel remords de vous savoir esclave... esclave par moi.
— Je reste! Mieux vaut l'esclavage ici, avec toi, que la
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liberté dans Tisolement et dans l'abandon. Qu'en ferais-je de la liberté?
— Ce que vous en ferez, Blanche ! vous en ferez l'héritage de notre enfant ; vous en ferez qu'il pourra se dire un jour : a Ma conscience, ma volonté, ma vie sont à moi. »
— Assez, reprit Blanche, assez, mon ami!... je pars...
— Vous en ferez que, s'il vient à aimer éperdument une femme, une autre Blanche, s'il s'en trouve, il ne devra pas la tromper et la perdre pour l'obtenir.
— Assez l répéta Blanche, dont ces souvenirs faisaient saigner le cœur.
Mais Mûtthéus trouvait je ne sais quelle acre volupté à se retourner le poignard dans la plaie. Il se grisait à la coupe du malheur, qu'il voulait vider jusqu'à la lie.
— Vous en ferez, poursuivit-il, que nul n'aura le droit de le saturer impunément d'injures et de mépris, de l'envoyer aux mines, aux égouts ; de le garrotter et de le frapper au visage sous les yeux de celle dont il aurait voulu faire une reine, et pour laquelle il n'aura conquis que des chaînes et l'ignominie !
Ici Blanche lui ferma la bouche de sa main délicate, et Matthéus sut imposer à ses lèvres de ne pas y mettre un baiser.
La mère venait de faire place à l'épouse ; autant elle était irrésolue tout à l'heure, autant elle craignait maintenant qu'un de ces grains de sable sur lesquels trébuchent parfois les chars de triomphe ne vînt enrayer sa fuite.
— Matthéus, demanda-t-elle en joignant les mains, vous me rejoindrez bientôt, n'est-ce pas?
Matthéus n'espérait rien de pareil; il y a plus, il se jugeait indigne de Blanche, et s'était, de son plein gré, déshérité do toiït avenir meilleur, à part celui que la mort pourrait lui réserver.
Il crut toutefois, par pitié pour Blanche, devoir faire un
pieux mensonge qui lui rendît la séparation moins déchirante et les adieux moins poignants.
— Oui, reprit-il, je vous rejoindrai bientôt... plus tard...
— Jurez-le moi.
— Je le jure ! dit Matthéus, en . songeant à ce rendezvous universel que donnent ceux qui meurent à ceux qui restent vivants, et que l'on appelle le ciel.
— J'élèverai notre enfant dans le respect de son père absent et dans la pensée qu'il va revenir.
Une larme de feu vint perler au coin de la paupière de Matthéus.
— Vous garderez la moitié de notre fortune, reprit Blanche; elle aidera à votre évasion.
— J'ai de l'argent; mon père m'en a laissé, répondit Matthéus, qui ne possédait rien au monde, mais dont cette part du bien-être de Blanchç eût brûlé les doigts.
Ils étaient arrivés au seuil de Petrowitch ; l'heure avait marché, le moment suprême était venu.
— Allons, Blanche, dit Matthéus en tenant à deux mains sa poitrine près d'éclater, du courage et adieu !
Blanche, pour toute réponse, se riva à son cou, l'étoufTant de ses sanglots.
Il y a aux forces humaines une limite ; Matthéus y touchait. Une goutte de plus dans le vase, et peut-être allait-il être le premier à ne plus vouloir que sa femme le quittât.
Aussi se dégagea-t-il doucement de l'étreinte de Blanche, et appelant Petrowitch :
— Frère, lui ditril, sauvez-nous de nous-mêmes... Emmenez-la, et que Dieu vous protège!
L'bonune propose...
Blanche fut introduite, chez le marchand, dans la salle basse que nous connaîssonA.
Katinka était allée faire quelques emplettes indispensables à la Alite de l'Anglaise, comme elle l'appelait : du linge et ce costume de mousse sous lequel la malheureuse femme devait s'embarquer.
Petrowitch s'impatientait de ne pas la voir rentrer, et «^a jalousie gambadait par les vastes champs du possible et de l'impossible.
Le personnel de la maison du marchand, à part l'angora, Je rossignol et le cheval de la race d'Orloff, se composait d'une vieille femme qui remplissait à la fois les fonctions de duègne et de cordon bleu. Cette gardienne de la vertu de Katinka avait été choisie de telle façon que, comme l'AIkenkirkoff ù' Adolphe et Clara, elle devait rester incorruptible aux séductions des assiégeants et de l'assiégée.
Des assiégeants, parce qu'elle était la tante de Petrowitch ; de l'assiégée, parce qu'elle détestait cordialement la jeune femme, et qu'on n'eût rien pu lui offrir de plus délectable et de plus séduisant que le plaisir de la chagriner.
Du reste, comme on le voit, Katinka s'en dédommageait en faisant des sorties d'une aune quand on les lui accordait de deux pouces.
Petrowitch était partagé entre les consolations qu'il essayait de prodiguer à Blanche et les inquiétudes que lui
causait l'absence prolongée de sa femme, lorsqu'une vive altercation se fit entendre à sa porte.
Au même instant la vieille tante, pâle et bouleversée, se précipita dans la salle en annonçant que des suppôts de la police venaient d'envahir la maison.
— De la police? demanda Petrowitch en ouvrant une porte latérale par où Blanche s'empressa de se réfugier à l'étage supérieur.
— Mille fois pire que de la police, reprit la duègne, dont les dents grelottaient à l'état de castagnettes. Ce sont deux hommes de la chancellerie du grand-maître.
A cette nouvelle , le vieux marchand devint livide de terreur ; il était accoutumé aux fréquentes extorsions de la police civile, et savait par quels paratonnerres conjurer ses foudres. Mais il n'en était pas de même de la police secrète de l'État, laquelle inspirait une terreur profonde, et intervient du reste rarement lorsqu'il s'agit de gens de la classe moyenne.
La seule idée qui vînt au vieux Russe, dans cette circonstance extrême, fut de verser de l'huile d'olive la plus pure dans la lampe de saint Sergius, son patron.
Pendant qu'il prenait cette précaution, plus pieuse qu'infaillible, un officier* de gendarmerie, en uniforme bleu clair galonné d'argent, entra dans la salle, suivi d'un fonctionnaire sur le manteau gris duquel brillaient les boutons impériaux.
Ces boutons servent d'étiquette générale à tous les employés civils ou militaires de l'empire.
Ajoutons que la gendarmerie est la force executive, dont le grand-maître de la police dispose seul.
— Qui se nomme ici Nicolas Petrowitch, marchand de première classe et serf nouvellement affranchi ? demanda l'ofTirier d'un ton impérieux et en lissant ses moustaches.
Petrowitch s'inclina, désole de ne pas avoir à la main
tous ses bonnets pointus et carrés pour témoigner d'une plus grande déférence et de plus d'humilité.
— Etes-vous bien sûr que ce soit vous? reprit l'ofïicier en attachant sur le patient un regard sévère et scrutateur.
— Nicolas Petrowitch, votre très-humble serviteur, confirma le vieillard en saluant jusqu'à la génuflexion.
— En ce cas, reprit le fonctionnaire, préparez-vous à
BOUS suivre.
— Oh ! bienheureux saint Sergius î s'écria Petrowitch ;
oh! Excellences !... '
— Mettrt)ns-nou8 le scellé sur ses papiers ? demanda le gendarme.
— Je jure par la sainte Trinité...
— Paix I As-tu des enfants ?
— Aucun, monseigneur ; je suis un pauvre homme fai- We, misérable, isolé...
— Tu as une femme ?
— Oui, monseigneur; c'est-à-dire que... je ne suis pas bien sûr...
— Va la chercher.
Petrowitch courut à la chambre où Blanche et la duègno s'étaient blotties dans un coin comme des moutons à l'approche d'un loup.
Là il fouilla dans une armoire à triple serrure, et en exhuma deux billets de banque, (qu'il regarda avec attendrissement, comme de chers amis qui l'eussent quitté pour
toujours.
— Ce n'est pas tout, reprit-il ; ils veulent voir ma femme. Or, Katinka n'est pas rentrée... Où diable peut-elle être? Vous faire passer pour elle, ajouta le vieillard en s'adressant à Blanche, me paraît dangereux. Le plus sûr serait donc... Oui, c'est cela...
Et, prenant sa tante par la main, il lui dit en l'entraînant par l'escalier :
«— Tu seras ma femme.
— Soit, reprit la vieille en ajustant ses coiffes, comme pour justifier la position délicate qu'elle aHait usurper.
^ Excellences, dit Petrowitch en rentrant dans la salle basse, si vous voulez bien jeter les yeux sur ces papiers, vous reconnaîtrez qu'il y a ici une méprise, et que je suis innocent.
En disant cela, il glissait un billet de mille roubles dans la main de l'homme au manteau, et un autre de cent roubles dans celle du gendarme.
^ Qu'est-ce à dire ? s'écria ce dernier ; de l'argent à un homme comme moi 1
Mais, à un regard significatif que lui lança le fonctionnaire, il coula le billet dans sa poche, et son indignation s'éteignit.
— Nicolas Petrowitch, reprit celui des deux perquisiteurs qui paraissait commander à l'autre, ceci est une affaire plus grave que vous ne pensez.
— Quelle affaire ? demanda le marchand.
— C'est en vain que vous chercheriez à nier.
— Mais encore...
— Nous avons les preuves les plus convaincantes.
— Des preuves sans réplique, ajouta le gendarme.
— De quoi diable s'agit-il ? pensa Petrowitch. Ce ne peut être de la femme de Matthéus... elle est arrivée, pour ainsi dire, en même temps qu'eux.
— Et ta femme ? demanda le fonctionnaire.
— Que puis-je offrir à mes nobles hôtes ? demanda le marchand dans l'espoir d'éluder la question. Un verre de vin de Champagne ?
— Je te demande où est ta femme.
— Ma femme, mon noble seigneur, ma pauvre vieille femme, la voici.*"
£t il produisit la duègne, qui ût une (Profonde révérence
et s'écarquilla les yeux et la 'bouche en un sourire à faire fuir les plus intrépides.
— C'est là votre femme ? demanda le gendarme, qui avait toutes les peines du monde à ne pas éclater de rire. Elle va nous suivre à la forteresse.
— Sainte Trinité l s'écria la vieille, il trompe Vos Excellences... je ne suis pas sa femme...
Fouillez la maison, ordonna sévèrement le fonctionnaire à Tofficier de gendarmerie.
Petrowitch tomba à deux genoux devant Timage de son saint patron.
Pendant ce temps, le gendarme montait à Tétage supérieur et en ramenait Blanche défaillante et pâle comme une morte.
Le marchand aurait pu nier que ce f(!it là sa femme ; mais il lui eût alors fallu dire qui était Blanche, et c'était se perdre avec elle.
Mieux valait affronter un malheur incertain que de provoquer une catastrophe qui ne laissait aucune chance de salut.
Blanche avait de son côté &it la même réflexion.
Petrovvitch était toujours, à genoux, attendant que saint Sergius daignât faire un miracle en sa faveur.
— Lève-toi I lui cria le fonctionnaire. Et le tirant à l'écart : — Sontr-ce là, lui demanda-t-il, toutes les preuves que tu as à fournir de ton innocence ?
— Des preuves ? balbutia le marchand.
Le fonctionnaire avait tiré le billetde banque, qu'il roulait machinalement autour de ses doigts.
— Ah ! oui, reprit le vieillard, des preuves, je comprends...
Et, retournant à sa caisse, il en tira, la naort dans l'âme, de nouvelles pièces justificatives.
— Très-bien, mon ami, reprit l'homme aux boutons of&-
ciels, nous ferons en sorte que. vous ne soyez pas assez coupable pour que le knout vous enlève plus de peati que vous n'en avez.
— Juste ciel ! s'écria le marchand, ma jeau ! mon argent! ma femme !...
— Maintenant, capitaine, reprit le fonctionnaire, prenez cet homme sous votre garde, et conduisez-le où vous savez. Quant à vous, madame, ajouta-t-il en offrant la main à Blanche, veuillez me suivre.
Et ils sortirent, prenant chacun une direction différente. Katinka rentrait un quart d'heure après.
— Ah ! s'écria-t-elle avec une désolation comique, lorsque sa vieille tante lui eut raconté ce qui venait de se passer, — fallaitr-il, pour une fois que l'on enlève la femme de mon mari, que je ne fusse pas là !
Gospodine Lesseps.
Nous avons dit qu'il y avait fête au palais Isaakoff.
Les familiers du prince, Durakoff, Lochadoff, le lieutenant aux gardes et quelques autres y sont naturellement rassemblés, sauf le comte Horace, à qui son ami le grandduc Constantin avait fait l'honneur insigne de l'inviter à un grand bal qu'il donnait à Strelna.
Jakof lui-môme est de la partie. Les boucles de sa perruque, semées à profusion dans les boudoirs de Saint-Pétersbourg, et les douze Sosies de la fameuse robe venue à
grands frais de Paris, ont longueipent défrayé la conversation.
Mais Jakof est de ceux qui acceptent tout avec un rire si bête, que les^ meilleures bourdes viennent s'émousser sur leur cuirasse, et meurent feute de riposte.
Ces messieurs paraissent d'ailleurs dans l'attente d'un intermède inusité promis par Durakoff, qui s'est fait l'impressario de la soirée. Aussi ses regards interrogent-ils souvent la pendule, dont les aiguilles viennent de marquer dix heures.
— Rien ne vient, Durakoff, dit le prince.
— Attendez donc, que diable I T- Vous perdrez votre pari.
— Je triple l'enjeu.
— Il a mangé jusqu'au dernier paysan de son oncle, dit Lochadoff en riant ; il n'a plus un copek vaillant , et il parle de tripler un pari comme s'il ne s'agissait que d'aimer trois femmes à la fois.
— Rien de plus logique. Si je gagne, je ne m'en trouverai que mieux ; si je perds, on m'excusera mieux de ne pas payer une grosse somme que s'il s'agissait d'une misère.
— A propos, messieurs, demanda Jakof, savez- vous que Lesseps a encouru la disgrâce de l'empereur, et qu'il doit sortir du royaume dans les vingt-quatre heures ?
— Quoi ! Lesseps I
— Pauvre diable! il a joué avec le lion, et le lion a fini par l'abattre d'un coup de griffe. Il est venu me demander ce matin ce que je lui devais.
— Et vous l'avez payé ?
— Princièrement.
— En ce cas, reprit Durakoff, nous le ferons graver sur la colonne d'Alexandre.
Un valet de chambre annonça :
— Gospodlne Lesseps !
— Un disgracié ! un proscrit ! s'écria Jakof ; vous feriez bien de ne pas le recevoir.
— En effet, ajoutèrent quelques voix, ce serait plus prudent.
Mais, pendant que Ton délibérait, une voix sonore se fit entendre, et le peintre parut.
Lesseps avait cet air calme et grave des hommes de cœur dans l'existence desquels vient de se produire une crise sérieuse.
Aucune manifestation bienveillante, aucune dé ces acclamations de joie auxquelles on avait accoutumé l'artiste, n'accueillirent. son arrivée.
Jakof était allé ouvrir une fenêtre et regardait avec obstination la Neva, laquelle n'avait cependant rien de plus intéressant ce jour-là que d'habitude.
— Je vous trouve bien mornes, messieurs, dit le peintre; auriez-vous don>c appris que je vais partir, et m'aimeriezvous à ce point d'en être désolés ?
— Par ma foi I cher Lesseps, reprit le prince, vous savez quel est le joug qui pèse sur nous tous, et je vous dirai franchement que nous eussions préféré que vous ne vinssiez pas.
— A la bonne heure I j'aime mieux cela que l'hypocrisie.
— Mais puisque vous voilà, poursuivit Ivan, et que, pour peu ou pour beaucoup, nous n'en serons ni plus ni moins admonestés, par la barbe de Noé, l'inventeur de la treille et le plus beau gobelet de l'antiquité I nous allons vider ensemble la coupe des adieux.
— D'honneur I reprit Lesseps, retroussant sa moustache et regardant autour de lui d'une certaine façon, en quittant ce maudit pays, que je méprise profondément, je déclare qu'il n'y a que Pushkin pour lequel je donnerais une pipe de tabac et que je reverrais volontiers. Je ne connais
que lui qui ose parler et dont la langue ne soit pas cadenassée à double tour, lui et moi, bien entendu.
— Le nain et le bouffon sont dans le même cas, reprit Lochadoff d'un ton sardonique, mais à demi- voix.
— Vous dites, monsieur?... demanda Lesseps en fronçant Iç sourcil.
— Je me parlais à moi-même, monsieur.
— ■ Ah I fort bien : vous avez là un interlocuteur qui doit être des plus amusants.
— Et nous direz-vous comment vous^ le fevori de l'empereur, vous avez encouru sa disgrâce ? demanda le prince.
— Vous savez ce tableau d'histoire que je lui avais proposé de peindre, uil jour qu'il me comparait ses invalides à la vieille garde ?
— L'entrevue de Tilsitt, n'estr-ce pas ?
— Oui.
— Eh bien?
— Eh bien ! je l'ai fait.
— Le tableau?
— Oui. L'empereur Alexandre à droite, Tempereur d'Autriche à gauche, et l'empereur Napoléon au milieu, leur donnant la consigne comme à une paire de conscrits.
— Diable !
— Si bien que le czar s'est mis dans la plus abominab le colère qu'il soit possible d'imaginer.
— Je le crois !
— Alors, ma foi! je l'ai envoyé promener... Il a levé sa canne... Je l'ai regardé sous le nez, comme ceci. Permettez, monsieur...
Et Lesseps regarda Lochadoff comme il avait regardé le czar.
— Et enfin ? demanda Ivan.
— Enfin il m'a dit d'aller voir à la frontière s'il y était. « Sire, lui ai-je répondu, si je devais vous y rencontrer.
je n'irais certainement pas; mais comme, selon toute apparence, je n'aurai pas à subir ce désagrément, je partirai dès demain... » Et voilà, messieurs, comment l'empereur de toutes les Ruasies a encouru la disgrâce du peintre Lésseps.
A cette énormité, l'officier aux gardes prit discrètement son chapeau et se coula vers la porte.
— Mais ce n'est pas là ce qui m'arrive de plus drôle, continua Lesseps. Figurez-vous qu'il m*est dû plus d'argent que n'en pourraient traîner deux chevaux ; eh bien 1 je viens de faire ma ronde, et personne ne m'a reçu... Il est vrai que, tout le monde sachant que je dois partir demain, cela s'explique tout naturellement.
— Vous en exceptez Jakof cependant, fit observer le prince.
— Jakof qui vous a payé princièrement, acheva Durakoff.
— Je suis allé trois fois chez lui sans y trouver même une boucle de ses cheveux... Après tout, il fait comme les autres.., Seuleûient j'ai juré de couper les oreilles au premier de ces chers clients qui me tombera sous la main.
—■ Jakof 1 appela le prince Ivan.
— Gomment! il est ici? demanda le peintre.
Ivan le lui désigna du doigt, toujours en contemplation devant la Neva.
Lesseps se dirigea vers Jakof, et lui frappa sur l'épaule de façon à ne la lui démettre que très-légèrement.
Jakof se retourna tout d'une pièce, en faisant de Tune à l'autre oreille une horrible grimace.
— Tiens, c'est Lesseps! ce cher Lesseps! que je suis donc charmé...
— Je parie que vous me cherchiez? dit le peintre.
— Dans la Neva? ajouta le comte.
— Oui... c'est-à-dire non... pas précisément... mais je
comptais bien vous reacontrer ici; aussi m'étais-je muni... Noos disons que je vous dois?
— Du diable si je le sais !
— D'abord Une scène dans les Pyrénéen, n*est-ce pas?
— Je crois bien que oui.
— Des muletiers, deux mules et un âne traversant un ravin... quelque chose dans le goût de Salvator Rosa; ensuite mon portrait.
— C'est cela même : cinq cents roubles pour chacune des mules, autant pour l'âne, et deux cent cinquante pour votre portrait. Total...
— La moitié seulement pour son portrait!
— C'est que j'en défalque les oreilles, que je me suis engagé à lui couper.
— Toujours farceur! reprit Jakof en riant jaune.
Et tirant des billets de banque de son portefeuille, en même temps qu'un profond soupir de sa poitrine, il s'exécuta lentement, espérant peut-être qu'une révolution, un tremblement de terre ou n'importe quoi, viendrait le soustraire à cette dure nécessité de payer ses dettes.
Onze heures sonnèrent.
— Durakoff, dit le prince, et votre gageure ?
— Peut-on savoir...? demanda Jakof.
-- M(«i Dieu ! reprit Durakoff, j'ai tout simplement' fait se déguiser en alguazils mon secrétaire et mon valet de chambre, et je les ai envoyés s'emparer du marchand Petrowitch, dont je vous parlais l'autre jour, et de sa femme Katinka... Or, j'ai parié qu'on nous les amènerait ici ce floir même.
— Le mari ? demanda Jakof.
— Oui ; je veux qu'il se taise, et je n'ai rien trouvé de mieux que de le faire disparaître pendant quelque temps.
— C'est diablement régence, dit Lesseps ; et vous croyez. . .
— Tenez, il me semble que j'entends quelque chose.
âiO BLANCHE MORTIMER.
En ce moment, la porte du salon s'ouvrit et se referma sur le fonctionnaire de contrebande que nous avons vu naguère si avide d'arguments justificatifs.
— Eh bien? demanda LochadofT.
— Les ordres de mon noble maître sont accomplis, reprit le secrétaire ; ils sont là.
— Séparés ?
— Oui, monseigneur.
— J'espère bien que ce Petrowitch ne sait pas où il est ?
— Il a les mains liées et les yeux bandés ; ensuite nous l'avons fait aller, venir, monter, descendre; de lourdes % portes ont roulé sur lui; puis il a entendu grincer des verrous, traîner dçs chaînes, remuer des clefs ; en sorte qu'il se croit bel et bien dans les cachots de la forteresse.
— Que dit-il?
— Il pleure et invoque son saint patron.
— Et sa femme?
— Elle ne dit rien. Seulement j'ai . vu le moment où Christian, votre valet de chambre, faisait manquer l'opération.
— Comment cela?
— Parce qu'il voulait refuser l'argent que nous a offert Petrowitch pour ébranler nos consciences.
— De ûères consciences, dit Durakofif, je les connais ; elles sont larges à y fourrer tous les trésors de la couronne.
— Et en quoi cela aurait-il fait manquer l'opération ? demanda le prince.
— En ce que Petrowitch, .voyant des gens désintéressés, aurait compris tout de suite que nous n'étions pas de la chancellerie du grand-maître.
— Maudit pays! dit Lesseps. Heureux qui le quitte!
— Faites entrer le marchand, ordonna le prince ; il doit faire une bien piteuse mine.
Le vieillard fut introduit. Il avait les mains liées, les yeux bandés et les pieds nus.
— Est-ce là le marchand Nicolas Petrowitch? demanda Durakoff d'une voix magistrale.
— C*est lui, Excellence, reprit le secrétaire.
— Monseigneur... dit le marchand.
— Silence 1 vous parlerez quand on vous interrogera'. ' jVous, greffier, écrivez ses réponses.
Puis, s'adressant an vieillard :
— Dites-nous, Petrowitch, tout ce que vous savez sur cette affaire.
— De quelle affaire veut parler Son Excellence? demanda le patient.
— De quelle affaire?... En vérité, je crois qu'il m'interroge... Est-ce qu'il y en aurait plusieurs, par hasard?
— Cela se complique, dit Jakof.
— Je crains bien, reprit le prince, que ce complot n'ait de grandes ramifications.
— le plus clément de tous les seigneurs I si au moins je savais...
— Comment ! tu oses prétendre que tu n'es pas initié à tous les secrets de cette trahison? que tu n'en es pas la léte, le fauteur, le plus ardent sectaire?
— Oh ! dit Petrowitch dans la plus horrible anxiété, que je sache seulement ce que vous désirez savoir, et je vous le dirai.
— Quel jour a eu lieu le dernier conciliabule?
— Le dernier conciliabule? demanda le marchand.
— Où se rassemblent habituellement tes complices?
— Mes complices? répéta Petrowitch tombant d'abîme en abîme.
— Où avez-vous caché les tonneaux de poudre?
— Les tonneaux de poudre, juste ciel!
— Est-ce sur une tête de mort ou sur ûexw poif^nards
2i2 BLANCHE MORTIMEH.
en croix que vous avez prononcé cet affreux serment de... de...
— De quoi, monseigneur?
— Répondez et ne questionnez pas..
— Excellence, reprit le vieillard, si je n'avais pas les mains liées, je me tâterais pour savoir si je suis bien réellement Nicolas Petrowitch, un humble marchand] du Gostinoï- Dvor, un Russe orthodoxe, dévoué corps et âme au czar, à la gendarmerie et à son auguste famille...
— Tiens! dit Lesseps, est-ce qu'il connaîtrait le Prudhomme d'Henri Monnier?
■— Je ne le connais pas I s'écria le marchand ; je ne l'ai jamais vu, je ne lui ai jamais parlé! S'il a commis «n crime, un attentat, que sais-je, moi ! je jure que je n'y suis pour ri^n.
— Allons, reprit sévèrement Durakoff, puisqu'il ne veut pas avouer, qu'on lui applique les fers rouges aux pieds.
— Grâce ! grâce î hurla le vieillard, je vous dirai tout.
— Parlez.
— Oui, Excellence, je vous dirai tout, absolument tout.
— Eh bien?
— Eh bien! Excellence, voici la chose... Je... C'est que j'ai si peu de mémoire, voyez-vous, que... C'est curieux cela! je cherche, je cherche...
— Les fers chauds ! ordonna Durakoff.
Le malheureux voulut crier, protester, implorer encore, mais on s'empara de lui, et ses pieds furent plongés dans un seau de glace, veuf des bouteilles de Champagne glacé au fond desquelles étaient restés le cœur et la raison de ces coupables fous.
L'imagination de Petrowitch était tellement frappée de l'idée qu'on le brûlait, que ses persécuteurs furent obligés de le bâillonner pour étouffer ses cris.
— Qu'on le mette aux souterrains ! dit Durakoff.
£t le pauvre marchand fut emmené plus mort que vif.
— Savez-vous, messieurs, dit Lesseps, que ce que vous faites là est tout simplement une atrocité, et que si votre czar ne m'avait pas mis à la porte de toutes ses Russies, je m*y serais mis moi-môme pour ne plus voir ce qui s'y passe.
— Maintenant, messieurs, reprit Durakoff, sans s'arrêter à cette réflexion puritaine, vous allez voir l' ex-chanteuse Katinka. Soyez certains qu'elle prendra mieux la chose que son imbécile d'époux.
Mais, au lieu de Katinka, ce fut Blanche qui parut. Blanche avait eu le temps de commander à son cœur et de rappeler son courage, sans comprendre par quels jeux du hasard on la ramenait à ce même palais Isaakoff d'où elle venait de fuir ; elle en était, nous ne dirons pas heureuse, mais presque consolée, car elle aimait plus Matthéus qu'elle ne redoutait Ivan.
Mie entra donc, calme, froide, indifférente, sans morgue ni honte, comme une noble femme sûre de trouver en ellemême des palliatifs à tous les malheurs possibles.
Elle s'était faite de marbre, non comme ces filles dont on prône un peu trop de nos jours les gloires éclaboussées, mais comme la vertu qui se replie sur elle-même et s'isole des cloaques où le sort l'a jetée.
— Vous, madame! s'écria le prince, dans l'étonnement duquel nous ne voulons pas faire intervenir la vieille tête de Méduse tant de fois exploitée.
Blanche ne daigna ni lui répondre ni le regarder.
— D'où diable sort celle-là! s'écria Durakoff; mais, dans tous les cas, je ne perds pas au change.
— Messieurs, dit Jakof , c'est l'esclave du prince Ivan, vous savez, cette Anglaise...
— ' Quoi ! madame, s'écria Lesseps qui venait de reconnaître la jeune femme du parc de Pétcrhoff, vous seriez cettç
âU BLANCHE MORTIMER.
victime infortunée des lois de ce pays, dont le prince...
— Lesseps ! fit Ivan d*un air de reproche.
— Grâce au ciell dit Blanche en tendant au peintre sa petite main tremblante et marbrée de bleu, il y a un homme ici!
— Oui, madame, reprit Lesseps, un homme qui quitte demain cette terre d'opprimés, et qui serait trop heureux que vous voulussiez accepter sa respectueuse escorte jusque là où il vous plaira de vous arrêter.
— Lesseps ! répéta le prince dont le mors se fût blanchi d'éC/Ume, si Ton avait le bon esprit d'en mettre à certains hommes comme on en met aux chevaux. Lesseps! vous oubliez...
—■ Monsieur, reprit Blanche, je vous remercie,.j'attendrai la justice de Dieu. Veuillez me donner la main jusqu'à mon appartement.
Et Blanche, conduite par le peintre, passa comme une reine au milieu de ces hommes étonnés, qui, d'habitude, ne respectaient rien, et dont pas un, par je ne sais quel mystérieux ascendant de la vertu, n'eût osé lever sur elle un regard profane.
Quelques minutes après, Lesseps rentrait au salon.
Il était pâle, contracté; des plis de mauvais augure creusaient son front; son habit, boutonné jusqu'en haut, annonçait je ne sais quoi de solennel et de résolu.
Il alla s'appuyer le dos à la cheminée, et s'adressant à Ivan :
— Prince, lui dit-il sans autre préambule, vous opposezvous à ce que j'arrache cette femme de vos griffes?
— Formellement, monsieur.
— En ce cas, reprit le peintre en ôtant son gant qu'il jeta aux pieds d'Ivan, j'ai le regret de vous dire que vous êtes un lâche et un infâme I
— Vous m'insultez, monsieur!
— Cela me fait cet effet-là.
— J'aurai votre vie ou vous aurez la mienne ! s'écria le prince furibond.
— Pas de cris, dit Lesseps. Fermons les portes et décrcchons les épées I
— Un instant, dit Jakof fort mal à son aise, il faut que je vous quitte, je suis attendu.
Et il s'esquiva.
Il n'y avait pas d'arrangement possible. Les deux adversaires tombèrent en garde.
 la troisième passe, le brave Lesseps chancela, la poitrine trouée d'un coup d'épée.
— Bon I dit-il, je suis charmé de laisser en '.Russie le mauvais sang que je m'y suis fait.
Nadctcha.
Entre autres propriétés considérables que le vieux prince Georgiewitch Isaakoff avait laissées à son fils Ivan, se trouvait celle deBialoe-Darevnia, domaine de dix mille paysans, situé au delà de Moscou, dans le gouvernement de Kalouga.
C'est là que le vieux prince avait envoyé Nadetcha, la sœur de Matthéus, au sortir du pensionnat où elle avait acquis toutes les connaissances et tous les talents d'agrément qui complètent l'éducation d'une femme.
Nadetcha a maintenant vingt ans ; elle est blonde ; ses yeux, d'une douceur extrême, semblent refléter l'azur du
ciel ; sa taille est élégante et souple, tout en elle trahit la fille de race et d'intelligence.
Mais Nadetcha est triste, et cependant son âge est celui de la douce gaieté ; une expression inquiète et douloureuse Semble être stéréotypée sur ses traits, et cependant les fteurs, les oiseaux, le soleil, la musique, les vallées, les bois, la parure, tout ce qu'aiment les jeunes filles, elle l'a ou n'a qu'à le souhaiter pour l'avoir.
SeraitKîe l'amour? Mais non, Nadetcha n'affectionne que son frère, son Matthéus, qu'elle n'a pas vu depuis dix ans, mais avec lequel elle a entretenu une de ces correspondances actives, tendres, de cœur à cœur, qui font que deux âmes finissent par n'en plus faire qu'une, et s'engrènent, se complètent, s'apprécient souvent mieux à mille lieues de distance que sous le même toit.
D'ailleurs les faons et les gazelles ne se désaltèrent qu'aux ondes claires et limpides ; comment donc se seraient éveillés les sens délicats de la jeune fille au milieu des êtres grossiers qui l'entourent?
Mais Nadetcha est esclave, et voilà ce qui donne à sa vie à peine en fleur la tristesse prématurée des tiges qui se courbent.
Je sais^bien qu'il y a là-bas, au village, d'autres jeunes filles, esclaves comme elle, destinées à trembler plus tard sous le fouet d'un mari brutal qui rentrera, le dimanche, enivré de vodka, quitte à trembler à son tour, le lundi, sous le fouet de Voupravitel; je sais bien que ces filles rient et chantent, sans plus songer au sort qui les attend que le papillon, pendant qu'il butine de calice en calice, ne songe à rtiver meurtrier qui doit glacer ses ailes.
C'est que Nadetcha a touché à l'arbre de la science ; c'est qu'elle a lu et appris ; c'est qu'ua monde nouveau, vaste, puissant, étrange et plein "de vie s'est ouvert à elle; c'est qu'elle sait qu'il y a des contrées où l'homme peut être im-
punëment noble, grand, libre ; où les femmes, honorées et bénies, inspirent les poètes et font les héros ; c'est que soti existence, en un mot, est de celles que nous appelons déclassées.
On n'a pas idée du chemin que peut faire l'imagination d'une jeune fille une fois sur cette pente*. C'est le cratère, endormi en apparence, qui couve silencieusement ses irruptions, jusqu'à ce qu'il engloutisse un beau ^*our, à l'improviste, Herculanum et Pompeïa.
Tout était pour Nadetcha un sujet de douleur et de comparaison.
Ainsi, à l'automne, assise au bord de la rivière, voyaitelle les feuilles mortes tournoyer lentement sur elles-mêmes, puis tomber dans l'eau et en suivre le cours :
« Allez! disait-elle; flottez! soy^ez libres! Cette rivière conduit à un fleuve, et ce fleuve à l'océan vaste et sans limites. » La brise jouait-elle dans ses cheveux blonds : « Tu vas traverser la plaine brûlante, lui disait-elle, la forêt obscure, l'humble village, la cité splendide, les rues peuplées des villes où le génie, la beauté, l'esprit, la vertu, déterminent la valeur des hommes, où chacun est l'artisan de sa vie heureuse ou misérable... L'hirondelle qui gazouille là sur cette branche va s'envoler vers un climat plus doux... Le brouillard qui s'élève du sein des marais se. hâte de monter vers les nuages et de courir avec eux dans l'espace... Toutes ces choses inanimées ou vivantes ont une espérance ou un avenir... Moi seule je n'en ai pas... Et cependant qu'importe aux vents de gémir à travers une sombre forêt de pins, ou d'effleurer les vagues tièdes et bleues de la mer Ionienne ! Qu'importe à la rosée de tomber sur nos steppes arides ou sur un parterre de roses!... tandis que moi j'ai entrevu au delà de l'horizon qui m'environne un autre monde vers lequel j'aspire, qui me manque, et qui fait que j'étouffe dans celui-ci... cruel bienfaiteur que ma raison maudit et quo
248 BLANCHE MOR^IMER.
j'aime cependant de toute mon âme! pourquoi m'avoir élevée pour la liberté et ne pas avoir coupé le lien qui m'enchaîne à ce domaine où je suis enregistrée avec les terres, les serfs et le bétail ? »
Souvent aussi, dans ses rêves^ elle entrevoyait de beaux jeunes hommes, le front noble et ouvert, le regard ferme et pur, vaillants, tendres, chevaleresques, généreux, n'ayant à s'agenouiller devant personne autre que la femme qu'ils aiment ou la mère qui les bénit, relevant de Dieu seul, travaillant pour offrir un nom et une fortune honorables à celle qui sourit à leurs efforts, raffermit leurs défaillances et récompense leurs victoires...
Puis elle se réveillait à Bialoe-Darevnia, entourée d'esclaves et de la famille d'un sordide régisseur.
Pauvre Nadetcha !
Ce régisseur, du nom de Johann, était le demi-frère de Dietrich, c'est-à-dire qu'ils était nés de la même mère, mais de deux mariages différents. Ils s'étaient si bien insinués tous les deux, pendant les dernières années de sa vie, dans les bonnes grâces du feu prince Isaakoff, que toute l'administration de son immense fortune avait fini peu à peu par leur échoir.
Or, les rats ne vivent pas dans un fromage sans s'en assimiler une partie.
Ce Johann avait eu un instant quelque célébrité comme mécanicien. Le ministre de l'instruction publique et deux ou trois généraux du génie avaient eu foi dans son habileté, à ce point de lui confier des sommes assez considérables ; mais toute cette habileté s'était réduite à se les faire donner et à ne pas les rendre.
Ainsi Johann avait construit un petit vaisseau, qui, mû par lui-même, avait heureusement accompli, pendant une affreuse tempête, le trajet de Péterhoff au fond du golfe de Finlande. Cette circonstance de la tempête établissait triom*
pbalement le succès, et peu s'en était fallu que Johann ne fût coulé en bronze sur une grande place quelconque... Malheureusement le vaisseau ne pouvait marcher par un temps calme, et, lors de l'expérience, il avait été poussé par le vent, contre lequel il eût été hors d'état de lutter.
Johann était alors tombé du Capitole aux gémonies. Puis le vieux prince, qui ne détestait pas les hommes d'initiative, môme lorsqu'ils n'arrivaient qu'à couper leurs draps de lit par le haut pour les allonger par le bas, le vieux prince, disons-nous, l'avait envoyé comme inspecteur dans ses mines de Perm, d'où il était arrivé, comme nous l'avons dit, à régir le domaine de Bialoe-Darevnia.
Quoique régisseur, Johann était toujours resté un peu mécanicien ; aussi n'y avait-il plus, sur le domaine, d'horloges, de crémaillères ou de moulins qui ne fussent détraqués par son fait.
Enfin il se considérait lui-môme, moralement bien entendu, comme l'écrou d'une espèce de presse sociale de&tinée à comprimer le plus vigoureusement possible les malheureux qui gémissaient sous son gantelet de fer, dont aucune main de velours n'adoucissait les atteintes.
La faveur du ciel avait accordé à Johann, entre autres bénédictions, une femme et un fils.
L'une, laide, petite, blonde, ramassée, et si grosse qu'il Mait une minute pour en faire le tour au pas gymnastique ; et, avec cela, quinteuse et revêche à ce point que les serfs du domaine la considéraient comme une plaie infligée à Johann en retour de ses exactions et de ses cruautés.
L'autre, le fils, lourd, grossier, stupide, sans plus de propension pour le bien que pour le mal, à part la gloutonnerie et la paresse, et répondant au nom de Hans.
Tant que le vieux prince avait vécu, Nadetcha avait été l'objet des plus grands égards de la part de cette famille, qui croyait faire ainsi sa cour au vieillard, et nourrissait
l'ambitieux espoir d'unir un jour lu jeune ûUo à leur digne héritier.
Hans se laissait faire, ce qui prouve que, si béte que Ton soit, il y a toujours un grain d'esprit qui pousse quelque part.
Nadetcha, cependant, défendait sans cesse la cause des paysans opprimés ; elle avait môme été plusieurs fois jusqu'à dénoncer au vieux prince la conduite du régisseur. Mais elle était alors la joie, l'enfant gâtée, l'enchanteresse du logis ; elle avait le droit de tout faire, de tout dire, et nxi doute que Johann n'eût inventé une machine à décrocher les étoiles si la favorite de son maître les lui avait demandées.
Il est vrai que Nadetcha ne les lui demandait pas. A part ses coups de tète à l'endroit des opprimés, elle était même d'une douceur, d'une abnégation, d'une simplicité de caractère à se concilier les natures les plus égoïstes.
Ainsi, depuis ron retour de pension, elle avait invariablement persisté à porter le costume des jeunes paysannes, auquel elle savait du reste prêter un cachet d'élégance qui servait de texte éternel à l'admiration de madame Johann et de son fils.
Mais, à la mort du prince Georgiewitch, toutes choses avaient changé de face. La marâtre avait exhumé ses griffes des peluches qui les recouvraient; et Nadetcha, jusque-là si choyée, s'était tout à coup trouvée en butte à ces lancinantes tortures de chaque jour que savent si bien infliger les harpies vieilles et laides atax femmes jeunes et belles qu'elles tiennent sous leur férule.
Hans seul était resté le même; son affection nafve était exempte de tout calcul d'ambition. Mais cela tournait encore att préjudice de Nadetcha, en ce sens qu'il ne pouvait plus être question pour la noble souche des Johann d'unir leur unique rejeton à une esclave, que le vieux prince, croyant la mort bien loin alors qu'elle frappait à sa porte, avait oublié de doter et d'affranchir.
La mise de la pauvre enfant, trouvée la veille encore trop humble pour sa condition, était maintenant déplacée, fastueuse, ridicule. Toutes les humiliations possibles s'accumulèrent sur elle; l'usige de son piano lui fut interdit ; on enferma ses livres, sous clef, et si elle ne fut pas tout de suite envoyée à la cuî»ne, à la laiterie ou à l'étable, c'est que la pensée qu'il ne serait .pas impossible que le jeune héritier respectât les prédilections de son père, chose peu probable d'ailleurs, vint mettre des bornes à l'acharnement dont elle élait l'objet. ,
Cependant Nadetcka avait appris, par une dernière lettre de son frère, qu'il était sur le point de revenir, lettre mille fois baisée, bénie, relue, et qui avait apporté quelque apaisement au surcroît de tristesse qui l'accablait.
Un jour donc qu'elle attendait impatiemment le retour de Hans, chargé, par elle d'aller au bureau de poste de la ville voisine, elle vit madame Johann s'emparer des lettres qu'il en rapportait, et les enfouir dans sa poche sans môme les regarder, sous le grave prétexte que le café se refroidissait.
Le café est pour les Allemands établis en Russie (les Johann étaient Allemands) l'objet d'un repas spécial, lequel succède immédiatement aux deux heures de sieste qui suivent le dîner de midi. Il était habituellement servi dans des coupes de porcelaine bleue et or, montées sur leurs pieds en filigrane d'argent, offertes à Nadetcha par le vieux prince.
A l'époque où les Johann convoitaient Nadetcha pour leur fils, c'était elle qui présidait à cette collation ; mais, depuis, c'était à peine si on songeait à lui en offrir. Ce jour-là, elle fut même durement exclue de la chambre, après la lecture d'une première lettre qui parut jeter le régisseur et sa famille dans une grande consternation.
Nadetcha, seule au jardin, cherchait à s'expliquer les causes de cette terreur, lorsque Hans, le doigt sur les lèvres
comme pour lui recommander la discrétion, vint la rejoindre à la dérobée.
— Eh bien? demanda la jeune fille.
— Prometiez-moi que vous n'en dire%rien à. ma mère.
— Je vous le promets, mais dites vite.
— Je les ai achetés fort cher, mais ils sont exfielleiitd.
— Les lettres, les lettres I
— Tenez, reprit Hans en lui montrant une grappe de muscat de serre chaude. Je viens d'en avaler deux livres; il me reste cette grappe qui pourrait me faire mal., la voulez-vous? — En parlant ainsi, Hans regardait amoureusement Nadetcha, puis sa grappe, dont il détachait et avalait un à un les plus gros grains. -^ Je l'avais mise de côté pour demain, ajouta-t*il; mais comme ma mère ne votis a pas donné de café, •*- et il détachait encore quelques grains, — je vous l'offre, de bien bon oœur.
— Hans, reprit Nadetcha, je vous remercie ; gardez votre raisin... Mais vous pouvez me faire un plaisir plus grand, et qui ne vous coûtera rien.
— Lequel? demanda Hans en retirant vivement sa grappe.
— Pensez-vous qu'il y ait une lettre pour moi parmi celles que vous avez apportées?
Mais, au même instant, madame Johann appela Nadetcha, et, lui remettant une lettre de Matthéus qu'elle s'était permis de décacheter :
— J'ai été sur le point de la brûler, lui dit-elle brutalement, car elle est écrite en français et je n'ai pu la lire. Voyons ce qu'elle dit ?
(( Ma sœur bien-aimée, disait Matthéuç, bie^n que je sois (c dans la plus profonde affliction, je me sens consolé à la « seule pensée de te revoir d'ici à quelques jours. »
Le cœur de la jeune fille battit avec force; ces quelques ligues avaient été tracées d'une main tremblante. Le papier accusait çà et là des larmes versées.
— Que dit>-il donc? demanda une seconde fois la marâtre.
Les yeux de Nadetcha ëtincelèrent d'indignation.
•— Demandez-le aux flammes, reprit-elle en jetant au feu la lettre de son frère après Favoir pieusement pressée sur ses lèvres.
Hans éclata de son rire niais.
Madame Johann fronça le sourcil ; une tempête s'éleva dans son sein ; mais, après y avoir réfléchi, elle crut plus prudent de se soulager sur son fils, à qui elle administra un grand coup du rouleau de pâtissier qu'elle tenait à la main.
Hans se mit à pousser des cris lamentables, et courut se réfugier dans sa chambre, où il comptait bien se consoler avec la grappe refusée par Nadetcha. Mais, hélas I lorsqu'il voulut tirer les muscats de sa poche, il s'aperçut qu'il les avait écrasés en s' asseyant.
Sur la grand'route.
Ce qui avait mis les Johann de si méchante humeur, à la réception du courrier, c'est que Dietrich leur annonçait le départ du prince Ivan Isaakoff pour ses domaines de Bialoe- Darevnia.
Or, un intendant qui taille et rogne à plaisir, qui tranche du despote au petit pied, et fait dériver une pA^tie des revenus de son maître vers le magot clandestin qu'il augmente chaque jour, un tel homme, disons-nous, ne doit pas voir venir sans frémir un peu le moment de rendre ses comptes.
D'autant moins que le jeune prince, qui dispersait les roubles comme la tempête disperse les grains de sable, paraissait parfaitement connaître la valeur de ses troupeaux, hommes et bêtes, et savoir quand il fallait pressurer par-ci ou tondre par-là.
Toutefois deux considérations rassuraient un peu Tinlendant.
La première, c'est que, comme beaucoup de lettres, celle de Dietrich se terminait par un post-scriptum beaucoup plus intéressant que la lettre elle-même, et ainsi conçu :
« Si le prince se donnait les airs d'y voir de trop près, « regardez-le d'une certaine façon d'où il puisse augurer « qu'il y a, de par sa conscience, un coin diablement bour- « beux dont vous avez soulevé le voile, et n'en continuez « pas moins à faire vos orges comme par le passé. Dès qu'il « ne lui restera plus de plumes à arracher, et soyez per- « suadé qu'il muera bientôt, nous lui feroas payer en un « quart d'heure toutes les turpitudes de sa vie. »
Ensuite, et c'est là la seconde des considérations qui tempéraient ses frayeurs, Johann s'occupait de la découverte d'un mécanisme au moyen duquel il prétendait ôter et mettre à volonté des queues aux mêmes zéros, de façon à satisfaire à la fois l'œil du vérificateur et la bourse du vérifié.
Mais on sait que Johann n'était pas heureux dans ses mécanismes.
Maintenant, laissons-le se préparer à recevoir le prince, c'est-à-dire prêter à toutes choses une mensongère surface de bien-être et de joie, ainsi que cela se pratique en Russie dans les hôpitaux et dans les prisons, le jour où la philanthropie vient goûter au potage, et retournons vers Ivan, dont nous avons besoin d'expliquer la subite résolution de quitter Pétersbourg.
Ivan, nous l'avons dit, je crois, s'était pris pour Blanche
d'ane de ces sombres et implacables passions qui font la twtttre de ceux qu*elles dominent, et ne ressemblent pas fAm à Tamour frais, dévoué, sympathique, des jeunes coBors, qu'un cadavre ne ressemble à l'enfant rose qui vient de naître.
Il voulait et n'osait à la fois se satisfaire à tout prix. Blanche lui imposait par son éducation, par son rang, par 2a sérénité de sa vertu, par la dignité froide et hautaine de son maintien ; ainsi il avait beau se dire : « Elle est mon esclave, » il sentait bien qu'il ne pourrait jamais la traiter comme telle.
Certaines femmes sont, en effet, si bien faites pour le milieu social dans lequel elles ont vécu, l'idole s'est à ce point identifiée avec le temple, que rien ne peut les découronner du passé. Que le prince lui eût imposé une robe de bure et des travaux vulgaires, elle n'en serait pas moins restée miss Mortimer comme devant, donnant à sa robe des airs de manteau royal, ennoblissant de ses petites mains blanches k tâche triviale, et narguant le boyard, du haut de sa naissance et de son nom, comme la plus altière des duchesses de l'ancien régime.
C'était donc par les soins, par le miel, par la persistance, par ce grand séducteur qu'on appelle l'habitude, qu'il s'agissait de dompter cette femme. Or, pour cela, il fallait une «orte d'intimité de chaque jour, naturelle, forcée, à laquelle se prêtaient fort peu les plaisirs, les liaisons, les entraînements de la capitale, mais que favoriserait nécessairement le séjour de la campagne.
Ensuite, cette monstrueuse histoire d'une noble étrangère esclave par surprise, le frère écrasé par le frère, le duel avec Lesseps, partant la nuit même, proscrit, blessé, et forcé de laisser inaccomplie sa tentative généreuse, tout cela commençait à transpirer sourdenlent dans le monde.
Or, comme il n'avait pas dans ses meutes un chien d'as-
sez riche encolure pour que le sacrifice de sa queue fit une diversion suffisante aux propoâ dont il était l'objet, ainsi qu'on prétend que cela est arrivé dans le temps à Alcibiade, le prince avait pris le parti de céder la place, emportant avec lui sa proie, comme une bête fauve, vers les déserts de Bialoe-Darevnia.
Là du moins on n'entendrait ni les cris de la victime ni les rugissements du bourreau. Là du moins Blanche, entourée de marais impraticables et de steppes sans limites, ne tenterait plus une évasion, non-seulement téméraire, mais parfaitement impossible.
A la première ouverture que lui en avait faite Ivan, le comte Horace avait consenti à accompagner son ami. Nous disons son ami, en n'y attachant que cette signification vulgaire sans importance qu'on lui donne généralement dans le monde, où le grand savoir-faire est de cacher le néant de la pensée sous le vernis des mots,
La condescendance du comte avait surtout ce mobile, de voir se dénouer le drame intime dont Blanche, Matthéus et le prince étaient les tristes héros, et dans lequel il prévoyait que son intervention pourrait avoir quelque influence.
Bob lui avait, en effet, parlé de miss Mortimer dans des termes qui lui avaient inspiré pour cette jeune femme le plus vif intérêt. Mais si Ton songe à sa position de commensal d'Ivan, et à cette indulgence réciproque des jeunes gens en général pour les péchés d'amour ; si l'on veut bien' admettre surtout, ce qui est vrai, que le comte n'était que fort vaguement initié ai^ix divers incidents de cette lugubre histoire, on comprendra que, par discrétion, par savoirvivre, et peut-être aussi par insouciance naturelle et souvent louable des choses qui ne le regardaient pas, il s'était abstenu jusque-là d'y prendre une part active. Blanche, plutôt surveillée que servie par deux femmes
de chambre à la dévotion d'Ivan, voyageait à petites journées dans une litière fermée
Horace et le prince Tescortaient en berline, s'arrétant chaque soir aux relais de poste, d'abord pour ne pas fatiguer la jeune femme convalescente, et ensuite parce que le comte aimait à voyager, non pas seulement pour partir et arriver, mais pour voir, étudier et comparer : trois choses dont la première est aussi commune que les deux autres sont rares.
Matthéus les accompagnait sur le siège de derrière, en qualité de valet de chambre. C'était une nouvelle fantaisie d'Ivan, qui prétendait ainsi le ravaler aux yeux de Blanche, et trouvait un malin plaisir, en souvenir de Lauzun et de mademoiselle de Montpensier, à lui tendre ses bottes et à lui dire : « Déchausse-moi ! »
Mais le prince ignorait que chacune des humiliations qu'il imposait à Matthéus était payée à ce dernier par un regard de Blanche, et que, la réaction s'étant produite, elle l'exaltait maintenant d'autant plus dans son cœur qu'on l'abaissait davantage selon les préjugés sociaux.
Bob et Dimitri les suivaient à quelques journées, conduisant les chevaux de main.
Les chaumières, de Pétersbourg à Novogorod etdeNovogorod à Moscou, se ressemblent toutes. Elles sont construites en troncs d'arbres réunis par des entailles en queues d'aronde et dont les interstices sont eomblés par de la mousse. Le toit qui surplombe et la galerie extérieure qui règne le long du premier étage rappellent les chalets suisses.
L'intérieur, généralement sale et suffocant, présente un étrange pêle-mêle de sacs de farine, de chanvre cardé, de bottes d'oignons, d'habits en guenilles, de haches, de rouets à filer et de lits formés de peaux de moutons entassées les unes sur les autres.
Les tarràcanes, espèce de scarabées noirs, fourmOlent
tS» BLANCHE MORTIMER.
dans ces huttes et en couvrent littéralement le sol de pla-^ ques noires, remuantes et visqueuses.
Chaque village a sa maison de bain, d'où sortent indistinctement hommes et femmes, parfaitonent nus et à nm* tié cuits par la vapeur, pour se rouler dans ia neige : spec~ tacle hideux s'il en fut, et actuellement banni de Péteribourg et de Moscou.
Un kd^ah fait généralement face à l'étuve ; c'est là q«e le mougik s'enivre de polougar^ grossière eau-de-vie de grain dont il engloutit d'un seul trait de foudroyantes rasades. Ce que les Russes trouvent de charmant dans o^te liqueur, c'est que l'on sait au moins tout de suite à quoi s'en tenir, et que les résultats en sont instantanés. Ainsi, au bout de quelques minutes, le mougik trébuche et tombe de toute sa hauteur ; on l'emporte alors par les pieds et par les épaules comme un cadavre, et on le dépose à Tétable ou sous le hangar, où il cuve pendant trois ou quatre lieu* res son affreux polougar.
Il n'est pas de pays où un pareil oubH de soi-même ne soit un scandale ; en Russie, c'est ia chose du mcmde la plus ordinaire, et nul ne s'en préoccupe.
Du moment que le paysan russe ne se grise pas à mort, c'est que l'état de sa bourse ne le lui permet pas ; mais que ce soit peu ou beaucoup, il avale toujours d'un seul trait. Dans le premier cas, c'est-à-dire lorsqu'il n'a pas pu se ré^ duire au niveau de la brute, il devient d'une tendresse extrême, embrasse tous ceux qui l'entourent, se prosterne à leurs pieds, et leur demande humblement pardon d'injures qu'il n'a jamais proférées.
S'il est vrai que les elSets de l'ivresse résultent des tendances secrètes et des pensées prédominantes de l'esprit, c'est bien là l'ivresse de l'esclave, toujours sous l'influence d'une crainte qui le démoralise et l'abrutit.
Le paysage est plat et -monotone, coupé seulemeat par
(]e sombra forêts de pins, que le contraste de la neige éblouissante rembrunit encore.
Aucun incident ne vint marquer ce voyage, si ce n'est une lettre écrite par Bob au comte Horace , et que nous croyons digne de figurer ici,
<( Monsieur et très-honoré maître, marquait le groom^ « nous sommes aujourd'hui le \%, que les lan^nins de ce « pays ont l'habitude rétrograde d'appeler le l^r. Nous ve- « nons d'arriver dans un viUage dont je ne puis vous dire tt le nom, attendu qu'il m'a été impossible de l'épel^. Luci- « fer va bien ; hier il était cependant un peu dégoûté de sa « nourriture, et on lui a volé ses bandages ; mais je lui en <{ ai foit de neufs en déchirant une chemise ; ils lui tien- « nent les jambes fraîches et en bon état. J'ai soin de ne a le faire marcher que sur le sentier de gazon qui borde ft les routes ; c'est un des meilleurs terrains que j'aie vus (t pour galoper.
a J'ai bien peur, monsieur et très-bonoré maître, d'être (K obligé de quitter Dimitri, qui veut aller farop yite et n'a « nulle compassion des bêtes. Ensuite il n^ semble qu'il « ne marche pas droit, et je commence à croira que c'est <( un malhonnête homme, ce que vous feriez l^en ne dire « à son maître... »
^ Comnient trouveat-vous cela? demanda le comte à Ivan en éclatant de rire.
^ Je trouve que c'est là une incontestable vérité, dit le prince, et ce n'est pas déjà chose si commune que d'en trouver une dans une lettre.
ce Plus je cherche à découvrir en lui quelque probité, « poursuivit Horace, ^ plus elle se cache... )>
-» Yeut-^il parler de la mienne ou de celle de Dimitri ? demanda Isaakoff.
— La pensée de l'autenr est obscure ; je poursuis :
« Je crois qu'il me tromperait volontiers dans nos comtes.
âOO BLANCHE MORTIMER.
« s'il le pouvait ; mais j'ai bien soin de les examiner d'un « œil attentif et défiant, ce qui ne doit pas vous offenser, « monsieur et très-honoré maître, bien que vous soyez un a cornue vous-même ; car il est bien entendu que je ne pré- « tends pas parler ici de vous, mais bien des notes de dé- « pense que nous avons à solder.
« Si je le comprends bien, il voudrait faire de moi son « complice, et que je sois son Oreste pendant qu'il serait « mon Ponce-Pilate. »
— Il me paraît très-fort en histoire, votre groom, interrompit le prince en riant.
« Mais, poursuivit Horace, je ne veux pas de son amitié. « Monsieur Mortimer me disait toujours, dans le temps, « que j'étais un philosophe, et je prétends le resler ; or, la « philosophie consiste à savoir rendre effilée et brillante la « coutell«*ie étrangère, à cirer des bottes avBc du noir
« français, à maintenir en bon ordre une voiture all^mâfide, « et à ne fréquenter que de braves gens, ce qui sont les « quatre choses les plus difficiles à faire que Ton puisse « imaginer... »
— Voilà une singulière définition de la philosophie, interrompit le prince.
L'épître de Bob se terminait ainsi :
« J'ai bien d'autres choses à vous dire, monsieur et très- « honoré maître, mais je les garde en bouteilles jusqu'à- ce « que je vous voie en personne ; car j'ai entendu dire que, « dans ce pays, les lettres sont sujettes à être ouvertes, « comme l'a été celle de mon père, ce qui ne signifie pas « grand'chose, en raison de ce que, s'ils ont pu la lire, ils « sont plus avancés que Bob Bridle, et grand bien leur « fasse î... On prétend que c'est pour en extraire la cire, « ce qui n'a pas de raison, à moins que le gouvernement « n'en fasse quelque composition pour nettoyer les revers a de bottes... et encore, en ce cas, ferait-il mieux de la
«( demander ouvertement; et civilement. Lorsque, en Angle- « terre, un homme écrit à un autre, cela reste strictement tt entre eux deux et les chevaux de relais, auxquels les Il Russiens ajoutent, je ne sais pourquoi, les employés de ft la poste.
« Avec le respect qui vous est dû, monsieur et très-ho- « noré maître, je reste votr^ très-humble serviteur.
(( BOB BRIDLE. »
« Post-scriptuîn... »
— Ah! il y a un poU-scriptum? demanda Ivan.
— Oui, reprit le comte.
Et il. lut :
a Je n'ai rien autre chose à vous marquer. »
-^ A propos, dit le comte, lorsque leur accès de rire se lut uu peu ealmé, savez- vous que je vais ift'ennuyer à mourir, moi, dans oe domaine de je ne sais plus quel nom où VQ^me conduisez?
-^ C'est une erreur, cher ami. Vous voyez bien ce valet de chambre qui m'accompagne?
— Parfaitement.
— Physiquement parlant, c'est un magnifique animal, n'est-ce pas ?
— Mais oui, dit le comte.
-^. Ëh bien 1 il a, sur la propriété où nous allons, une soeuir admirablement belle.
— Une paysanne ? 4
— On ne peut dire que ce soit exactement une paysanne; il parait que mon père l'a fait élever avec le plus grand soin ; elle a eu des maîtres de toute espèce, et parle le français aussi bien que vous et moi.
— Vous n'en parlez que par ouï-dire ?
— C'est vrai ; mais ce sont là des ouï-dire auxquels on peut s'en rapporter. Je vous affirme donc que c'est une
96S BLANCHE MÛRTIMER.
charmante créature, et, avant de l'avoir vue, je vous propose de réchanger contre votre cheval gris.
-^ Sans son consentement ?
— Il serait curieux que j'eusse besoin de le lui demander. Tenez, il me vient une idée : elle n'a pas vu son frère depuis plusieurs années ; faites-vous passer pour lui ; vous serez, dès le premier instant, accueilli avec transport.
— Et le frère, le vrai, que dirait-il ?
— Je vous prie de vous rappeler, reprit le prince, que nos serfs n'ont pas de volonté qui leur soit propre ou qu'ils puissent mettre en opposition avec celle de leur maître..,
— Ainsi, il souffrirait cette usurpation de qualité ?
— Oui.
— Devant lui ?
— Devant lui.
— Et il ne me repousserait pas de ses bras pour s'y jeter à ma place ?
— Non.
— Et il ne lui crierait pas : Ce n'est pas ton frère 1 c'est un fourbe, un suborneur, un infâme !
— Non 1 tnille fois non !
Faisons remarquer ici que Matthéus, assis sur le siège, écoutait cette conversation les poings crispés et prêt à déchirer de ses ongles cet infâme tentateur, s'il ne s'était agi que de sa vie à lui et non du salut de Blanche.
Mais le ciel eut pitié de lui.
— Ce n'est pas ainsi que nous avons, en France, l'habitude de conquérir les femmes , reprit le comte, et je préfère m'en tenir à nos traditions nationales.
Le nianoir de Bialoe-DaPèvnit.
Ge serait se^ faire une fausse idée du manoir de Bialoe- Daref^uia ipie de le comparer aux burgs d'Allemagne, aux châteasx de France où aux villas d'Italie.
C'était tout simplement un bâtiment construit en planches de sapin, orné d'un péristyle et de colonnes de bois peint. Les murs mêmes y mentaient en affectant le poli et la couleur de la pierre.
U s'éleyait au centre d'une vaste ëclaircie, sur une éminence aux flancs de laquelle étaient semées les huttes du village.
La forêt, sur laquelle avait en cet endroit passé la charrue, s'apercevait de toutes parts encadrant une plaine verdoyante, marécageuse çà et là, que des groupes de chênes, de bouleaux et de pins sauvages, éparpillés au hasard, égayaient un peu.
Les Moscovites n'aiment pas les arbres ; ils préfèrent, pour bâtir, une plaine toute nue au site le plus délicieusement planté ; ce qui résulte sans doute des innombrables fefréts satrvages dont le nord et le centre de la Russie sont littéralemmt couverts. Il en est de même dans l'Amérique du Nopd. Ge qui abonde devient à charge ; ce que l'on n'a pas Mi ravie. La campagne deKome payerait un arbre fort cher, la Russie en donnerait des milliers pour rien.
Le prince avait envoyé à l'avance des tapissiers pour rendre quelque fraîcheur aux i^partemeots décrépits. Le boudoir destiné à Blanche, tendu en soie rayée de vert et bianc,
était une merveille que, malgré notre antipathie pour les inventaires, nous ne pouvons nous empécber de décrire ust peu. Un large divan de la même étoffe en faisait le tour. Le. tapis, de peluche épaisse et veloutée, simulait im g^on semé* de convoi vulus et de roses ; au milieu était une petite table, ronde en malachite que des Cupidons en or moulu soutOrnaient à la fois de leurs ailes d^loyée^ et de leurs ht»»'' arrondis. Un piano en bois de citronnier, incrusté de médaillons en biscuit de Sèvres imitant les camées antiqueSy faisait face è la cheminée en marbre vert surchargéede figur rines en bronze d'un travail prédeux. Tout cela se reiétait à rinâni dans quatre trymeaux qui se £ai^ent visr-à-vis. .
Ce boudoir, situé au, re^-de-chaussée, donnait de pl^in^ , . pied sur une serre chaude entourée. d'arcades, sculptées^daiis le goût de l'Alhambra. La vigne, le palmier, le cactus» ëta-* : laient leurs larges feuilles sous les châssis de verrez Du mi^ . lieu d'un bassin surgissait .une gracieuse naïade, teuant^ia main un lis d'eau chargé de son feuillage et de ses boutons . d'or. Seulement le lis n'était autre chose que l'eau eMe^éittd jaillissant d'une tige, et dont. le. transparent fleuri simulait, fe calice d'une fleur. « . .
C'était là, sur ce doux écueil parfumé, que devait \èt <ou >.i tard, ainsi l'espérait Ivan, sombrer la vertu de Blànchciw: x- Mais Ivan comptait sans k ûerté et le mépris qui doublent la vertu de celles qui en ont, et en tiennefit^souveal; lieu à ' celles qui n'en ont pas. ../-lOt.
N'omettons pas de dire qu'il y avait dans ce casle)^ .«loë bibliothèque, mais une bibliothèque russe, c'est^^èrdipe'dBS; < v rangées de morceaux de bois en ferme de livcesd^i^ Je^^D&'''(;nt maroquiné étale en lettres d'or- leis titres les plus^aabt^buitv'r /t^a Un élégant treillage, dont la clef sa trouyi» toujouts ég^rée^ i: hiv es garantit naturellement de l'attainte.desçude'Ux.
On comprend de quelle ressouriee cda doit être ai la offli^ pagne. • i
Bfonche subissait les attentions du prince du même air qu'e^ avait subi ses violences, sans plus s'étonner, sans plus &'éàiouVoir des unes que des autres. Jamais elle ne répondait ni à une de ses paroles ni à un de ses saints, ce qui eonfrastait d'autant plus avec sa gracieuse déférence pour le coiAie Horace.
M^tthéus et Nadetéha s'étaient enfin retrouvés, et, à la vue de leurs chastes transports, de leurs baisers, de leurs sourires, de leurs extases, le comte, à qui ils en étaient redevables, s'était senti comme rémunéré de la probité du refus qu'il avait opposé aux fatales insinuations d'Ivan.
Puis la soEfur, prenant son frère par la main, l'avait silencieusement «enduit au cimetière, où ils s'étaient agenouillés sur un teHre de gazon surmonté d'une vieille croix de bois.
C'était la tOfmbe de leur mère*
Là,: cœor à coeur, le regard de l'un plongé dans celui de l'autnè,: avides de se voir, de s'entendre, de regagner en un jour toutes les ann^ perdues, ils s'étaient longuement déroulé le fondre chapitre de leurs infortunes.
Cependant le sonôbre manoir semblait avoir mis des habits de fête ; il essayait de rire, d'être gai, jeune et sémillant, ce qui ne lui allait guère, en raison des douleurs réelles qu'il y avait au fond de ces joies factices.
Ainsi le prince avait enjoint à l'intendant Jbhann de ne dioisir, pour le service intérieur, que de jolies filles proprement tenues.
— Je nepaiS' souffrir, avait-il ajouté, de rencontrer à chaque pas ces variéfés inncmibrables de laideurs et de difformités féminines. Je ne sais, mais il me semble que mes paysans dégénèrent; les croisements sont mal combinés. Quelle èst^ par exem|^, cette grosse femme ponceau qui roule sur elle-«tnéine et que je vois partout?
— Cest ma femme, monseigneur.
Ivan le savait fort bien.
— Je vous plains, reprit-il. • Johann soupira.
— - Si elle a le tnaHieur de déplaire à inonseigHeur...
— Non, non, qu'elle reste; engagez-la seulement à se trouver le moins pos^ble sur mon passage.
— Quant aux croisements dont daignait tout à rheare parler monseigneur, reprit Johann, nous avons dernièrement fiancé douze jeunes filles et douze jeunes garçons.
— J'étais sûr que vous n'y entendiez rien ; on les défiancera.
Johann s'inclina en signe d'assentiment.
— Il faut au contraire n^rier les jeunes gens à des fem-mes d'un âge mur, et les jeun^vôlles à des honstmes entre quarante-huit et cinquante-cinq ajî^.o'est le moydk demidtiplier les élèves et d'obtenir une Ntce moy^ne, vigoureuse et de bon rapport... Ne pensez-vous pas qu'il y ak phis de profit à élever des osclaves que des porcst
— Je suis absolumait de l'avis de monsei^eur, dit Johann.
— Ensuite, poursuivit le prince, vous classerez mes serfs par catégories : serfs de choix et serfs de rebut... Tous ferez une liste des femmes stériles, des hommes qui ont la poitrine faible... Vous louerez ces derniers aux manuâlcturiers de Moscou.
— Oui, monseigneur.
— Ensuite vou^ irez demain à Moscou, efaea la Bsmé* ralda...
— La marchande de modeât demanda Johann.
— Justement. Vous lui demanderez ce qu'elle payerait de jolies apprenties, que vous choisirez dans mes vfUages pour les lui louer, à moins qu'elle ne préfère les sefaeter.., vous entendez?...
— Très-bien, monseigneur.
— Ah! vous ferez en sorte que Nadetcfaa soit traitée dans
k maison comme elle l'était pendant la vie de mon père ; on n'épargnera aucune dépense pour sa toilette; je veux qu'elle nous tienne com$>ag&ie ; elle s'y prêtera de bonne grâce, j'imagine?
— Peut-être ; elle a une petite tète assez difficile à gouvoroer...
-* Eh bien ! je vous en donne le gouvernement.
— Au moyen de la fiiim, du travail et des coups de fouet, repnt Johann, nous parvenons assez généralement à mater les esclaves mâles, mais quant aux femmes...
— Je sais tout cda. Seulement vous lui ferez comprendre que la manière dont sera traité son frère dépendra du plus ou moins de bonne grâce qu'elle mettra à souscrire à me» volontés... C'est une jolie créature.
-^ Nadetcha est assuré^ient fort belle, reprit l'intendant qui (to^diait à lire dans ia pensée de son maître si la jeune fille n'avait pas quelque chance d'entrer en faveur auprès de lui. Ses talents, son éducation et ses manières la mettent, à ce que j'ai entendu dire, au niveau des plus grandes dames»
*-> A propos, reprit le prince en répondant indirectement à robservatioQ de Johann, vous vous informerez de ce que la Esméralda donnerait, d'ici à deux ou trois mois, de la beauté et des talents de Nadetcha , et vous n'oublierez pas de faire observer à la digne matrone que mes premiers niarehës avec elle me mettent parfaitement à même de juger du parti qu'elle pourra tirer de cette acquisition.
— Je comprends, monseigneur, dit Johann en faisant da l'œil quelque chose qui ressemblait assez à un clignotement.
•^ Votre œil droit est-il sujet à des convulsions ? demanda sévèrement le prince.
L'intendant croisa les bras sur sa poitrine en signe de centrition, et reprit un air grave et respectueux.
268 BLANCHE MORT IMER.
— Ensuite, reprit le prince, j'ai un vague souvenir de mécaniques et de rouages destinés à extraire de l'or de-mes mines de Perm, et qui n*0Rt abouti qu'à en &ire sortir de la poche <ie mon digne père... Que je n'en enlende^ptitt parler. •* "
Johann fit une grimace qu'il dissimula en «e coariMnt très^fort. ' '
— J'espère toutefois, rephUil, que monsogneur daigneet continuer la construction du moulin à vi^peiur que lefea prince Georgiewitch...
— Si je juge convenable de continuer ces travaml^' interrompit Ivan, je vous promets que je me souviendrai de vous.
-*- Monseigneur, *reprit Johann, v&m me rendrez heoretft et fier. ■ ' • '
-^ Oui, je me souviendrai de vous et de -vos nombreux succès en ce genre..* -i- Joi»iin rayonnait d'orgueil.i* '*^ po«r éviter soigneusement, acheva le prince, de vous rîen collier de pareil à 'l'avenir. ■ ^r --^lyr
L'orgueil fit place au dépit.
— Monseigneur ne s'est jamais^ adonné -à l'étude dé'hi mécanique? • "^
-^ Port peu; mais j'ai, en revanche, une très^gr^de aptitude h la science des ehifi^es... Vous ferez bien de "^odt le rappeler.
JcÀaihki eut besoin de se souvenir du pùst^serippÊé^ Dietrich pour répondre par un souHre à cette déclaratton de principes.
— Mon père, reprit Ivan, avait en aSifrires^ la vve'^^rt courte; il VKNfteit, de plus, que ses se^fsïussent tradtésv^»» bienveillance «t philanthropie... Johann litun signe ^as^^ timent. -^ Et il vous avait «hoisi, je suppose, perce qin^tos dispositions naturelles cadraient avec ses idées. 'En tm moi, vous étiez l'homme de mon père?
— Sans doute, monseigneur.
«^ I ■ Il I II-' I I II IIII. H iii— ■
^ il était le maître alors, poursuivit Ivan, et je te suis aojonrd'hui. Or, mes principes diffèrent essentiellement des siens ; je prétends que mes paysans soient gouvernée rudement et châtiés sans pitié.
— C'est une méthode qui a son bon côté, dit Johann.
— Il me faut donc un intendant qui les mette à sec comme ie rai^n sur - le pressoir ; or , je crains bien que cela ne puisse vous convenir.
— Monseigneur, je suis votre homme.
— Ibis, puisque vous étiez celui de mon père...
-* Monseigneur, dit Tescobar, je suis avant tout l'homme ffenoa devoir; or, mon devoir est d'obéir aux ordres que je reçois.
— En ce cas, reprit le prince en lui tournant le dos, je vous jugerai à l'œuvre, et nous verrons ensuite.
Nadetcha fut dès lora traitée comme la châtelaine du mur noir; elle assistait au repas, faisait les honneurs du salon, . touchait du piano, chantait même, la malheureuse! et devaitv de par les ordres du prince, affecter des sourires qui portaient le crêpe.
S'il lui prenait parfois des défaillances ; si elle menaçait desuocoiikber à cette tâche horrible, Ivan Tenveloppaii de la glaciale malignité de son regard plombé, et semblait lui dire : c SoBgez que vos rigueurs vont retomber sur Matthéns. »
Le' prince semblait toujours beaucoup tenir à troquer la jeune fille, sa sœur, contre Lucifer.
Goiiusie tous les jeunes gens, le comte Horace aimait le plaisir; jamais il n'avait songé à se faire asiachorète ni à être uâ jour canonisé pour ses vertus. Jamais il n'avait songé, comme Tartufe, à jeter son raK)uchoir sur le sein de Doeine; c'était , en un mot, un homme à ne pasrefiiser ses faveurs aux beautés faciles dont le cœur est à l'état d'hôtellerie, ou d'album sur lequel tout le nu>nde est sollicité de s'inscrire. Mais il y a loin de là à suborner une simple et
270 BLANCHE MORtlMER.
innocente jeune personne, et» si loin (|ue le comte remédiât, dans ses souvenirs, il n'avait à rougir de rien de pareil.
Dès sa première galanterie un peu risquée, il avait (Iqqc suffi à Nadetcha de le regarder de son doux regard bleu, aussi triste qu'étonné, pour le rappeler aux égards qu'elle méritait, et dont il devait désormais s'écarter d'autant moins que la jeune ûlle produisait chaque jour sur lui, et malgré lui, une impression plus profonde.
Nadetcha elle-même en venait insensiblement à sentir je ne sais quoi, comme on dit, s'éveiller en elle ; elle rêvait presque aussi souvent de chaînes fleuries que de Ul:^erté,.et lorsqu'elle descendait dans son cœur, sur le premier feuillet duquel commençait à s'écrire un autre nom que celui de Matthëus, elle n'en reconnaissait plus les chemins.
Quant à Blanche, bien effacée jusqu'ici dans cette histoire qui porte son nom, elle avait fermement refusé de voir personne, sauf Nadetcha, qu'elle avait bientôt aimée de cette ardente affection qui naît toujours de la tristesse et de ]'is<^ lement. En effet, les cœurs ne disposex^ que d'une âoiiaiii& donnée de tendresse, laquelle varie nécessaire^ient d'intensité, selon qu'elle est dispersée entre {dusieurs (^ 4oBâ{i(^ à un seul.
joutons que Nadetcha était la sœur de Matthéua, etqiiOt avant même de l'aimer pour elle-même, Blaniche l'av^dt déjà aimée rien que pour cela.
La trame ourdie par Ivanr tournait donc un peu au travail de Pénélope et n'avançait guère* Auagi y avait-^il à redeu*ter de sa part une explosion prochaine.
En attendant, il noyait ses déceptions dans l'ivreç^e du jeu, perdant chaque soir contre le comte, avec une persistance de malheur inouïe, de â fortes sommes, que oehû-cit par délicatesse, n^ pouvait se dispenser de lui doaner d'^ ternelles revanches qui avaient toutes le même résuUat.
Tout tournait donc au sombre et au tragique à Bialee^
Dareviûa, lorsqu'une Bouvelle excentricité de Bob, récemment arrivé avec Dimitri et les chevaux, vint fort à propos jeter iin édat de rire au milieu des préoccupations de chacun.
Ce qui peut adveuii* d'ua groom qui boxe et d'un pope qui se grîse«
Un matin, le prince Isaakoff était, selon sa coutume, étendu sur un.sopha, sa longue pipe russe à la bouche.
Le comte Horace venait d'entrer chez lui.
En face du prince se tenait debout un homme d'une figure aiectant la gravité, et dont l'embonpoint attestait une santé florissante. Sa barbe était touffue, et de longs che-* veux flottaient sur ses épaules. Il était vêtu d'une longue robe de drjq> brun, k manche fort larges, comme sa conscience, et constellée d'une croix blanche, renouvelée de la Umique des croisés.
Sa voix, lorsqu'il parlait, vibrait, grave et sonore, comme les notes basses d'un orgue de cathédrale.
-^ Mon cher, dit le prince à Horace, vous arrivez à propros... Quel terrible sfiuvage anglais vous avez pris pour groom!
— Qui? demanda le comte ; Bob Bridle, le plus paciûqueei le plus digne de tous les serviteurs?
— n peut se £ûre qu'il soit pacifique à sa manière, reprit Ivan; mais tout ce que je puis vous dire, c'est que, s'il continue sur ce pied-là, vous finirez par trouver qu'il vous coûte cher.
— C'est le diable incarné, ajouta Dimitri en confiritiant les paroles du prince.
— ;■ Mais qu'a-t-il donc fait? demanda Horace.
— Il a tout simplement battu mon cocher, ce qui ne signifie pas grand'chose puisque celui-ci est mon esclave. Ensuite il s'est servi de l'huile sacrée pour des usages profanes; il a brisé l'image d'un saint, secoué par la ]:Narbe un de nos prêtres grecs, et séquestré Le staroste ' et Voupravitel ^, ce qui n'est pas trop mal pour n'être encore qu'à moitié de la journée.
— C'est impossible ! dit le comte ; je serais curieux de l'entendre raconter lui-même cette affaire.
— Il attend dans l'antichambre.
— Appelez-le, dit le prince.
Bob entra fort paisiblement ; sa cravate était d'une blai^cheur éblouissante, et les revers de ses bottes atissi luisants que des miroirs ; pas un cheveu^ selon son expression, ne manquait à l'ensemble de sa tenue, et rien ne paraissait plus en désaccord avec les accusations dont il était l'objet, que son maintien calme, firoid et posé.
A l'aspect de son maître, Bob Bridle porta respectueusement la main à son front, et traîna légèrement le pied droit en arrière, pour ajouter sans doute à la grâce de son salut. Puis, selon ses principes de savoir-vivre et de discrétion, il attendit qu'on lui adressât la parole.
— Qu'y a-t-il de nouveau? demanda le comte, comme s'il n'était rien arrivé d'extraordinaire.
— Voici, monsieur, reprit Bob. D'abord Lucifer a mangé hier au soir sa paille hachée.
-*- Très-bien ; mais n'avez-vous rien de plus important à m'apprendre?— Bob fit un signe négatif. —Connaissez-vwis
I. Le plus ancien et gënénilenent le chef du village. 3. Le surveillant des esclaves.
cet bomme? savez-vous quelque chose de lui? demanda le comte en indiquant le prêtre.
— Pas grand' chose, reprit Bob, et ce que j'en sais n'est goèrè à son avantage.
— Que 8*estr-il passé entre vous?
— Presque rien.
— ÏHies toujours.
— D'abord, monsieur le comte, j'ai surpris il y a quelques jours le cocher russien Yasili s'emparant d'un mélange de saindoux, de cassonnade et de noir de fumée destiné à noircir les sabots de Lucifer; et save^-vous ce qu'il en a fait?
— Ma foi ! non, dit le comte.
— Il a jeté cette drogue dans sa soupe, et avalé le tout, ce qui n'est pas le fait d'un chrétien.
— Jusqu'ici je ne vois pas...
— Ensuite, monsieur le comte, comme je m'étais aperçu dé certaines soustractions d'avoine et de fourrage, ils ont voulu me faire accroire que l'écurie était hantée par une espèce de lutin, un domovoî, comme ils rappellent, qui niange l'avoine et change la couleur du poil des chevaux. Cest alors que Vasili a amené ce monsieur (Bob désignait le prêtre), en disant que c'était le pape, et qu'il allait chasser le domcyooî... comme si je ne savais pas que le pape est à Rome.
— Non pas le pape, mais le pope.
— Le pope soit, reprit Bob ; or, en feit d'esprits, bien que je coure sur mes trente-cinq ans, je n'en ai jamais vu, excepté ceux que les marchands de liqueurs gardent en bouteilles... Alors ce monsieur s'est mis à faire des tours de passe-passe et a fini par me demander un petit billet bleu de cinq roubles pour sa peine... ce que j'ai naturellement refusé de lui donner... Ensuite il m'a offert sa bénédiction en échange d'un peu d'eau-de-vio... Comme la bon-
teille était sur la commode et que je ne pouvais Mm autrement, je lui ai dit d'en prendre, et qu'il pouvait garder sa bënëdictioB pour ceux qui en ont besoin... Il s'est alors assis sans plus de façon, a bu plusieurs rasades coup sur coup, et, tirant un jeu de cartes de sa poche, il m'a proposé d'en jouer avec lui.
— Quoi I dit Horace, en regardant alternativement Bob et le prince avec une expression d'incrédulité, ce prêtre qui a l'air si vénérable?
Ivan lui répondit par un signe qui signifiait que la chose était parfaitement probable.
— Oui, reprit Bob, ce même vieux pécheur que vous voyez là, et je vous assure que ces cartes étaient jdimeHt sales. Gomme il continuait de boire, il devint si cajoleur et si familier que je l'ai tout bonnement pris par les épaules et mis à la porte... Cela se passait hier... Ce matin, il est revenu en m'appelant Bob Bobowitch, ce qui ne me paraît ni civil de sa part, ni flatteur pour moi... J'aHais nettoyer les mors et les ornements de métal, lorsque je me suis aperçu que toute l'huile de la sellerie s'en était allée rejoindre le saindoux... Alors, ma foil ayant aperçu une petite lampe qui brûlait -devant un portrait, je me dis que cette huile-là pourra me remplacer celle qu'on m'a prise, et je la décroche pour nettoyer mes harnais... Mais voilà que ie portrait tombe et se brise... Pour lors, monsieur le comte, ils sont tous tombés sur moi comme des démons, et je leur ai distribué par-ci par-là des coups de poing, c'est à eux et non pas à moi qu'ils doivent s'en prendre.-
— Et le staroste? et l'oupravitel? demanda le comte.
— Tout le monde était accouru à la porte de l'écurie. Il n'était question de rien moins que de me massacrer. Le staroste et l'oupravitel, comme vous dites, voulaient m'arrêter; alors, ma foi 1 je les ai acculés dans la box de Lucifer, qui s'est mis à se fâcher et à courir après eux ; si bien
que les detix hommes n'ont rien trouve de mieux àïaire que ûe grimper dans le râtelier, où je gage bien qu'ils sont encore, car j'ai eu soin de fermer Técurie dont voici la clef.
Le prince et le comte se prirent à rire aux éclats.
Le résultat fut que le comte Horace eut à donner cinq cents roubles pour le révérend père, et à promettre une image neuve à Vasili.
Seulem^it Johann, chargé des négociations, ne compta au pope que cinquante roubles en compensation des outrages que l'Église avait subis en sa respectable personne, et garda le reste pour lui... Il est vrai qu'il y avait ajouté deux bouteilles de vieux rhum, auxquelles le pope avait été on ne peut plus sensible.
Le marécage.
Le comte Horace, le fusil sur l'épaule et ses chiens gambadant autour de lui, venait de sortir, un matin, dans l'intention de chasser la bécassine, fort commune en automne dans cette partie de la Russie.
En traversant la grand'route, il rencontre son hôte, qui l'aborde et marche à côté de lui.
Le comte est toujours le jeune homme gracieux, ouvert, avenant, que nous connaissons.
Le prince semble se faire violence pour répondre aux prévenances d'Horace; il ne lui touche la main (Jue du bout des doigts, et ne lui répond que du bout des lèvres ; de sinistres lueurs éclatent dans ses ro2:ard?.
D'où a pu naître cette aversiQn subite? Résulte-t-elle des sommes fabuleuses que le comte lui a gagnées, ou de ce que, croyant trouver en lui le complice accommodant de ses projets sur Blanche, il s'est au contraire infligé l'importune présence d'un censeur qui leur ûiit obstacle?
— Venez-vous avec moi ? demanda Horace au prince.
— Impossible; je ne suis d'ailleurs pas équipé pour la chasse.
— Voudriez-yous au moins me renseigner sur les endroits giboyeux?
— Très-volontiers. Allez vers ces marais qui s'étendent là-bas et je vous garantis que vous serez content.
— Merci et adieu jusqu'à l'heure du dîner.
— Adieu, répond le prince. Puis il ajoute mentalement : — Et que ce puisse être pour toujours !
Ils se quittent.
Horace suit un petit chemin planté d'arbrisseaux qui croissent au milieu d'un gazon fin et fleuri. Ce chemin forme une espèce de ceinture séparant la rivière d'une vaste plaine verte et unie comme une savane. Toutefois, cette verdure n'est qu'une mousse perfide; au-dessous clapote un marécage sur lequel abondent la grue, le courlis et le cygne sauvage, mais que le pied d'un homme n'a jamais impunément foulé.
Du sein de cette prairie apparente, une foule de petits ruisseaux, traversant la digue naturelle, se dégorgent dans la rivière ; des troncs d'arbres renversés ou quelques souches de pins forment çà et là des espèces de ponts et comblent les intervalles.
Le comte en avait déjà franchi plusieurs , lorsqu'il en rencontra un dont le bois vermoulu s'était effondré.
A ses pieds dormait une eau profonde, obscurcie par la mousse ot los larges feuilles du lotus.
Ne pouvant passer outre, il se retourne, et découvre
'qu'un peu plus haut la coupure de la digue est si étroite qu'il lui sera facile de la franchir d'un seul bond. Le talus offre d'ailleurs l'aspect d'une terre solide et gazonnée.
Horace s'élance donc, mais le sol s'affaisse sous ses pieds, et le voilà dans un bourbier profond.
En vain il lutte avec courage ; chacun de ses efforts le feit pénétrer plus avant dans l'abîme. Heureusement son fusil, qu'il place en travers, doit le préserver pendant quelque temps d'une immersion complète; heureusement encore il aperçoit le prince dans le sentier qui borde l'autre extrémité du marais, et il va suJQ&re de l'appeler à son aide pour être sauvé.
II l'appelle donc de cette voix éclatante et désespérée d'un homme qui va vivre ou mourir, selon qu'il sera ou ne sera pas entendu.
Le prince l'entend en effet, car il s'arrête et semble , écouter.
Horace se dit qu'il est sauvé, et, d'un regard qu'il jette au ciel, adresse à Dieu d'ardentes actions de grâces.
Mais Ivan, saisi de l'espérance infernale que l'homme à qui il doit sur parole des sommes équivalentes à la moitié de sa fortune va disparaître sous la prairie mouvante, Ivan, disons-nous, poursuit son chemin et s'enfonce bientôt sous les pins ténébreux de la forêt séculaire.
— L'assassin ! s'écrie le comte, il va me laisser mourir ici !
Cependant, grâce à l'obstacle opposé par son fusil, l'infortuné n'enfonçait que lentement, mais infailliblement, et si le hasard ne lui suscitait pas un libérateur, la mort n'avait pas de proie plus certaine que ce jeune homme encore si plein de cœur, de sève et d'énergie.
Ses chiens, restés sur les bords du gouffre, poussaient des hurlements lamentables.
Ses forces s'épuisaient à tenter de «térilos efforts, qui ne faisaient que hAtor le moment où il serait englouti sans
278 BLANCHE MORTIMEB.
retour. Le comte Horace prit donc le parti de rester immobile, et, rappelant tout son sang-<i*oicl, il se prit à réfléchir aux moyens, s'il y en avait, d'échapper au sort affreul (fai le menaçait.
Mais, hélas! ses réflexions ne pouvaient aboutir à rien, si ce n*est à constater davantage qu'il était dans un endroit désert, où nulle oreille humaine ne pouvait Tentendre, et que, de même que la lumière d'une lampe dont on peut calculer la durée en raison de la mèche qui se consume peu à peu, il pouvait désormais mesurer sa vie en raison de son affaissement graduel dans cette vase qui allait être sa tombe.
Néanmoins il tenta, de toute la vigueur de ses jeunes et robustes poumons, un nouvel appel.
Les oiseaux sauvages du marais furent seuls à lui répondre ; la grue frappa bruyamment l'air de ses ailes, et le courlis plana quelque temps au-dessus de sa tète en décrivant des cercles nombreux, puis tout retomba dans un horrible silence.
Il y a dans l'indifférence de la nature, calme et muette à l'aspect d'une grande catastrophe, quelque chose de saisissant et d'affreux pour l'imagination de l'homme sain, vigoureux, que menace une imminente destruction.
Qu'est-ce que périr violemment dans une tourmente ou foudroyé dans une bataille, plaint, honoré, regretté, en comparaison de cette mort sans lutte possible, solitaire, aussi ignorée que la chute d'une goutte de rosée sur la terre qui l'absorbe?
Tout semblait désespéré, lorsque soudain le comte entendit derrière lui une voix humaine, et, tournant la tête, il aperçut sur la jetée du marécage un mougik à longue barbe.
C'était le staroste, l'un des anciens du village, sorte de misanthrope farouche , nature vi?:oureusement trempée,
vieux champion de tous les révoltés de l'esclavage contre l'asservissement, voué pendant une grande partie de sa vie Yau knout et à la Sibérie, d'où il avait rapporté d'éternels levains de haine, de rage, de vengeancç, qui fermentaient toujours.
— Ah ! qui que vous soyez, s'écria le comte, je vous ferai riche et libre si vous me s.auvez ! — Mais le staroste irrésolu demeurait immobile sur le bord de la fondrière; ses traits accusaient une étrange expression de cruauté et d'ironie. — Frère I frère ! hâte-toi 1 supplia le comte.
Le vieux paysan tira la hache qu'il portait à sa ceinture, puis, abattant une perche et l'une des poutres du pont rompu, il les traîna vers la mare.
Horace, dans l'anxiété la plus vive, le suivait du regard.
Le staroste plongea alors la perche dans le bourbier , et, voyant avec satisfaction qu'elle s'enfonçait de toute sa longueur, il se mit à regarder autour de lui, comme pour s'assurer qu'il n'y avait là personne pour le surprendre ou pour l'aider... Mais, dans tout le vaste espace que sa vue pouvait embrasser, il n'y avait que le comte et lui.
— Frère, au nom du ciel ! s'écria Horace.
— Frère î frère ! répéta le mougik avec un ricanement qui ne présageait rien de bon.— Le comte joignait ses mains suppliantes. — Ah ! nous sommes frères , toi l'ami de monseigneur, et moi un simple mougik !... Diable! sais-tu que c'est là un grand honneur que tu me fais?
-- Si vous tardez, s'écria le comte, il sera trop tard !
— Te sauver I et pourquoi? reprit le vieillard; parce que tu prends ta part de toutes ses orgies, de toutes ses turpitudes, de tous ses excès? parce que tu lui enseignes à extraire encore plus de richesses du sang, de la sueur, des muscles, de l'asservissement de ses esclaves ?— Le comte Horace ne comprenait que fort imparfaitement les paroles du staroste, mais il commençait à s'alarmer sérieusement de
■ ■ «Il Il I II ■ I !■ I II — *— 1— »^—
son attitude menaçante et continuait de l'appeier d^n ton suppliant : « Frère ! frère I » ce qai était un des mots, très-rares, de son répertoire russe. — - Frère 1 r^iicpiait avec mépris le mougik, vous et vos pareils, vou& êtes de singuliers frères, ce me semble!... Quand ma m^ tomba malade, elle fut vendue au propriétaire d'un mj(»ilin qui achetait des esclaves de rebut I
— Vite ! disait Horace.
— Frère ! Mon premier enfant est mort faute de lait, qu'il ne trouvait plus dans le sein de sa mère, flagellée et martyrisée par les ordres du maître.
— Vite, vitel
— Tiens I reprit le mougik en ouvrant son cafetan, tous mes membres ont été déchirés un à un ; TestampUle du knout est partout sur ma peau.^. Sont-ce donc des frères <^i m'ont ainsi traité?
— Toute ma fortune î cria le comte.
— Tu me fais souvenir de l'épagneul du feu prince, continua le staroste ; sa grande joie était de nous enfonce ses crocs dans les jambes... Au lieu de le tuer ou de '4e battre, nous devions rire de ses e^iégleries, le caressw, Thonorerl...
— Mais tu ne vois donc pas que je vais sombrer I disait Horace en se tordant les bras.
— £h bien I continuait le mougik, je l'ai vu un jour qui se noyait dans la rivière, et, comme il n'y avait là personne pour m'accuser de ne pas l'avoir secouru, je l'ai laissé mourir. J'en ferai autant de toi. Je ferai peut-être plus, ajouta le staroste, en qui venait de surgir une pensée funeste; je ne puis pas traiter mon frère comme un simple chien.— Etplaçant en travers, sur la surface verte et mouvante, la poutre qu'il avait détachée, il se mit à marcher dessus dans la direction du comte, qui se reprit à l'espoir. Parvenu à l'extrémité de cette espèce de pont, le staroste regarda encore avec
défiance autour de lui, et &'arma une seconde fois de sa hache. Horace étendit le bras et allait la saisir, croyant que c'était le saiut qui s'o£D*ait à lui ; mais il vit le mougik la le- ^NBravec Tinteation évidente de lui en asséner un coup sur h tête. — Fais ta prière, dit le vieillard, car tu vas mourir.
Le cofBite replia instinctivement le bras pour s'en faire un bDuciier...Le féroce mougik avançait toujours, se penchant sur la poutre autant qu'il était possible de le faire sans perdre l'équilibre... Mais il s'en fallait encore de quelques pouces qu'il pût atteindre sa victime.
Le comte avait maÎTitenant de l'eau jusqu'à k ceinture.
— Que ma malédiction tonibe sur votre tête! dit-il au staroste.
— Oui, oui, je te conseille de faire des discours, le moment est £ftvorable. Je ne puis arriver jusqu'à toi, mais peu importe 1 le marécage n'a jamais rendu que des cadavres. Hier encore tu buvais les vins précieux du maître, c'est maintenant à l'eau bourbeuse de te désaltérer.
• Le mougik regagna la terre ferme, et, relevant la poutre, il la repoussa* loin du bord.
— Frère ! s^écria une dernière fois le comte Horace. —Mais ^ paysan s'éloigna. Horace suivit des yeux cet homme sans pitié, qui bientôt disparut comme avait disparu le prince. — Ah! s'écria-t-il, oubliant que le staroste n'avait pu l'atteindre, pourquoi ai-je évité sa hache libératrice?
' Une minute s'écoula, puis une autre, puis une autre encore... Soit que le froid de ces eaui dormantes l'eût saisi ou que son courage fût sur le point de flédiir, ses dents cliqvetaient ; des frissons lui parcouraient le corps, semblables à des contacts de bétes fauves et velues.
Le eomte ferma les yeux; il essaya de prier; mais ce fut m vain. Des sons étranges bourdonnaient à ses oreilles ; des TiâoBS bizarres et incohérentes, tout le péle-mèle des prindpaus^ événements de sa vie et des personnages qu'il avait
connus défilaient comme une nnide infernale dans son esprit troublé. Il lui semblait gravir un escalier sana fin, tournoyer dans le vide, courir sur les nuages, heurter les étoiles, descendre au fond des mers, remonter à k crête des vagues... que^ais-je!
Tout à coup une voix pleine d'^ouvaite af^pela :
— Horace I Horace!
Le comte ouvrit les yeux et vit Nadetcha sur le bord du goufifre.
— Sauvez-moi I lui cria-t-il ; sauvez-moi I
La jeune fille lui jeta, avec autant d'adresse que de présence d'esprit^ la perche dont le staroste s'était s^rvi pour sonder le marais.
— Etendez les bras, lui ditrelle, et tâchez de «ûsir «e point d'appui.
Le comte réussit à saisir la perche.
A force d'énergie, et comme si la volonté pouvait "plm que la force, elle souleva la poutre et parvint à iui donner une impulsion plus puissante que n'avait pu faire le laougik.
Une fois ce pont fragile flottant sur le marécage, aile s'élança jusqu'à son extrémité, et tendit coupageuseincnt la main au comte Horace. Mais il s'en fallait encore de plu» d'un pied qu'ils pussent se toucher.
Tentant alors un dernier effort, elle faillit perdre i'équi^ libre et rejoindre Horace dans Fabîme.
— Assez I s'écria le comte ; laissez^moi I je ne seufiHrai pas que vous vous exposiez davantage.
Pendant qu'il ]»irlait, la main de Nadetcha était parvenue à saisir la sienne ; mais elle s'était^ penchée à ce point que le pied lui manqua et qu'elle plongea tout à coi^ dafts le marais jusqu'à la moitié du corps.
— Grand Dieu ! s'écria Horace.*— £t il fit un effort putouit et désespéré, qui n'eut d'autre résultat que de l'engloutir davantage. Mais, à la vue du péril couru par Naddtcha, le
sentifflent de son danger perscHinel avait disparu. — Gêné-!reuse, imprudente, infortunée jeune Me ! attachez-vous à la poutre... retournez en arrière.
— £st-ce que vous pouvez retourner en arrière, vouaî demanda Nadetcha avec la résignation la plus calme.
— Faites au moins un effort, je vous en conjure 1
— Pour enfoncer davantage, reprit Nadetcha.
~ Mais vous ne savez donc pas que je vais i^ir ici, et que le même sort vous attend si vous ne parvenez pas à regagner le bord?
— Eh bienl nous mourrons ensemble.
~ Oh ! reprit Horace, c'est par trop horrible I je ne puis vous laisser mourir ainsi l^Exténué par les cris surhumains qu'il avait poussés, il retrouva cependant une voix nouvelle pour appeler encore. L'écho seul répondit. Horace voulut crier encore ; mais ce ne fut plus qu'un glapissement sourd et vœlé, qui n'éveilla que le rauque croassement des corbeaux. — Qu'il m'est affreux de penser, dit lie comte, qu'il faut que vous périssiez avec moi et pour moi !
— Oui, reg^it Nadetcha sous l'impression de ses nerfs insurgés, cda doit être, affreux, en effet, de penser que la noble dépouille du comte de Montresaan va reposer près de celle d'une esclave! que vous, qui avez hérité une grande fortune et un grand nom, vous allez mourir ignoré, englouti en même temps qu'une vUe paysanne, au fond d'un abîme où toutes les distinctions sont effacées.
— Nadetcha I dit Horace,
— Dans les cimetières, le marbre flatte et ment... Mais ici rien de pareil... Ab 1 c'est un grand niveleur que l'abime I
— Si j9 pouvais seulement vous sauver I quitte à mourir deux fois moi-même.
— Je ne crains pas la mort, dit Nadetcha.
— Ni moi, reprit le comte, pourvu que je vous sache en cureté. Ecouter 1 je dois être nécessairement englouti je
premier, pour deux raisons: je suis plus lourd, et il y a plus longtemps que j'enfonce... mes épaules, puis ma tète vçus serviront d'appui... Pendant ce temps, le ciel vous enverra peut-être du secours.
— Je n'en veux pas... Je souris à la mort... qu'elle soit la bien venue!... Et pourquoi vivre, monsieur le comte? pour être le jouet d'une passion quelconque? pour être vouée à l'amusemeSdes hôtes de mon noble maître?...
— Ahl Nadetcha, je croyais...
— Oui, vous avez été bon et miséricordieux, vous, pour la pauvre jeune fille que l'on vous jetait.
— Entendez-vous? dit Horace; du secours! quel est ce bruit ?
Les corbeaux tournoyaient lentement au-dessus de leurs tètes en agitant leurs ailes noires.
— Ce bruit, reprit Nadetcha, ce sont les oiseaux de proie qui viennent disputer nos corps à l'abîme ; eux seuls assisteront à des funérailles si illustres... Mais que disais-je? Ah! oui, vous avez respecté ma douleur, à laquelle vous aviez le droit d'insulter. Au lieu d'être brutal, vous vous êtes fait tendre, empressé; vous m'avez traitée, non comme une esclave, mais comme une femme...
— Gomme une femme que j'aime et que j'eusse aimée toute ma vie! s'écria le comte.
— Oui, toute votre vie! vous pouvez jurer cela maintenant sans vous engager beaucoup.
— Vous êtes injuste, Nadetcha.
— Lorsque dans mon enfance je poursuivais les papillons, reprit la jeune fille, j'allais doucement, bien doucement ; je craignais de les effrayer et de les faire fuir loin de la fleur dont ils pompaient le suc. Et cependant je n'avais pas plutôt touché leurs ailes délicates, que les brillantes couleurs en étaient effacées. Ainsi iaisiez-vous avec moi.
— Nadetcha, dit le comte avec solennité, la mort est là*
DEUXIÈME.PA.RTIE. 285
on ne ment pas devant elle. J'ai vu votre frère, il m'a tout apfpris. J'^avais résolu de vous rendre libres, vous, lui, sa femme.
— Que dites-vous!
— Dieu m'entend, poursuivit Horace, et si je vous trompe, il m*en demandera compte tout à Theure. En ce moment suprême où s'évanouissent toutes les vanités de la fortune et du rang, purifié par la mort qui s'approche comhie par le feu, je viens vous dire que ce qui m'avait surtout inspiré ce projet, c'est....
— C'est?... demanda la jeune fille en attachant sur lui son regard céleste.
— Mon amour pour vous, acheva le comte.
— Ahî reprit la naïve enfant, moi aussi je sens que j'aurais pu vous aimer.
— En vous voyant me regarder ainsi, dit Horace, la mort me semble moins affreuse... Mais tout cela n'est-il pas un rêve?... Sommes-nous bien réellement plongés dans ce gouf fre fatal?
■— Dites-moi, reprit Nadetcha dont les yeux brillaient alors d'une exaltation fébrile, si, au lieu d'être ici, nous étions là-bas, sur la terre ferme, sauvés de tout danger, que ferait le comte Horace?
— Il se jetterait à vos pieds et vous dirait : « Nadetcha, votre sourire est pour moi le ciel, et ma vie est à vous. »
— Quoi! le comte Horace aux pieds d'une esclave !
— Aux pieds de sa femme, dit le comte.
~ Ah î reprit la jeune fille, soyez béni pour cette parole, si irréalisable qu'elle soitî... Je meurs avec plus de bonheur que je n'en espérais pour le reste de ma vie!... Horace! cher Horace!
— Ma bien-aimée !
— Mon Dieu! nous allons mourir, et je ne pense qu'à lui ! Si c'est une faute, pardonnez-la moi !
— Si je pouvais au moins vous presser sur mon cœur ! dit Horace; mais je crains que le moindre mouvement...
— Laissez-moi prier, mon ami ; il faut que je priel Nous verrons après.
Ils se recueillirent un instant.
Les corbeaux les effleuraient de leurs ailes; ils semblaient comprendre que ces deux êtres vivants allaient bientôt disparaître, et voulaient, selon leur affreuse coutume, saisir k moment de leur arracher les yeux.
Cependant Horace et Nadetcha sont parvenus à se rejoindre. L'épouse est dans les bras de l'époux. L'eau comprimée clapote autour d'eux ; encore quelques minutes et elle aura atteint leurs lèyres.
— Horace! Horace I s'écria Nadetcha en rejetant, par un puissant instinct de conservation, la première goutte du liquide amer. Oh 1 mon Dieu ! mon Dieu! Avancez votre pied, je sens sous le mien quelque chose de solide.
— Que vous soyez sauvée, Nadetcha ! je ne demande rien de plus.
— Oh ! non, tous les deux, ou personne I Ce n'est pas le sol... non, c'est un arbre enfoui dans la vase... S'il est placé dans la direction du bord, nous pouvons vivre encore...
Et, en effet, Nadetcha s'exhaussa tout à coup d'un demipied. Horace fut bientôt à côté d'elle.
L'arbre allait vers le rivage ; ils étaient sauvés!...
La partie de dés.
On comprend que, à partir de ce moment, après l'aveu du comte, celui de Nadetcha, le péril commun qu'ils avaient couru et le miracle auquel ils avaient dû leur délivrance, on comprend, disons-nous, qu'après cela Horace était devenu le sincère allié de Blanche, de Matthéus et de sa sœur.
Cependant ne faisons pas de lui l'Amadis qu'il n'était pas. tfn homme, un galant homme même, qui, selon toute vraisemblance, n'a jJlus que peu d'instants à vivre, peut fort bien dire à une femme au conditionnel : « Je vous aurais épousée ; » il peut très-bien même, dans un moment de gratitude profonde et d'exaltation fébrile, l'avoir pensé, et se trouver plus tard un peu embarrassé de son serment.
La mort imminente et terrible qui le menaçait, le courage de cette belle jeune fille qui allait mourir pour avoir voulu le sauver, tout avait concouru à entraîner le comte.
Mais, quoi qu'on dise, les convenances sociales, les rapports de position sont bien quelque chose ; et maintenant qu'il y réfléchissait avec calme, cet engagement, malgré toute sa solennité, ne lui paraissait plus guère qu'un écart assez véniel de sa raison troublée.
Son amour pour Nadetcha n'en était toutefois ni moins sincère ni moins profond ; il éprouvait même un indéfinissable mécontentement de lui-même, lorsque, après avoir épuisé à ce sujet le pour et le contre, il arrivait forcément à conclure qu'un tel mariage était impossible.
Folie d'un côté, mauvaise action de l'autre, tel était le dilemme.
Nadetcha, elle, ne doutait pas ; elle avait une foi si enthousiaste, une confiance si aveugle, l'horizon se parait pour elle de couleurs si vertes, que c'eût été presque une cruauté de la désabuser.
Quant à varier dans le dessein généreux qu'il avait formé d'affranchir la jeune fille, son frère et la femme de ce der- • nier, le comte en était incapable. Si, une fois libre et loyalement instruite des obstacles qui s'opposaient à leur union, elle persistait à vouloir le suivre, eh bien!... il verrait.
Que de difficultés on tranche, on ne tranche* pas, veux-je dire, par cet éternel mot des poltrons, qui ajournent ainsi moralement la guérison des moindres bobos jusqu'à ce que la gangrène s'y soit misel
Le comte avait eu plusieurs motifs pour ne pas rompre ouvertement en visière avec le prince Ivaa. D'abord, bien qu'il ne pût douter que son hôte avait eu le dessein arrêté de le laisser périr dans le marais, il ne pouvait en administrer une preuve matérielle, et rien n'eût empêché Isaakoff de lui rire au nez et de lui répondre qu'il était insensé.
Ensuite cet affranchissement de Nadetcha, de Matthéus et de Blanche n'était pas sans présenter de grandes difficultés. Le comte v voulût-il sacrifier sa fortune entière, il fallait encore le consentement, la bonne volonté d'Ivan. Or, cette bonne volonté, probable en ce qui concernait Nadetcha, était fort problématique à l'endroit de Matthéus, et plus douteuse encore à l'égard de Blanche.
Ajoutons qu'aucun de ces trois nobles cœurs n'eût voulu de la liberté sans l'affranchissement des deux autres.
Quelques jours s'étaient écoulés depuis la scène du marais.
Le prince et le comte, au sortir de table, étaient assis en face l'un de l'autre, dans l'apparence de l'intimité, Ivan était ironique, Horace solennellement calme ; mais ils n'en paraissaient pas moins l'un v\ l'antre, comme le? nuages
«vairt la tempête, charges de ce fluide électrique dont le cboc Ta produire la foudre.
— Prince lyan, dit Horace, j'ai une proposition sérieuse à vous faire.
•^ Quoi I ainsi, tout^de suite après dîner! répond en riant isaakoff ; auriez-vous formé le projet de faire mourir d'indigestion votre meilleur ami?
-* Une proposition très-sérieuse, répéta le comte sans se laisser prendre à cet air enjoué.
• — Allons, soitî car, par une feveur toute particulière de la Providence, je ne prends rien au sérieux.
-* Vous avez beaucoup d'esdaves, n'est-ce pas? demanda le comte.
' — Mais oui... Après cela j'en aurais davantage que je n'y verrais aucun mal.
— Je suis maintenant assez familiarisé avec vos coutumes, reprit Horace, pour savoir que vous considérez vos serfs au même point de vue que nous considérons, en France, nos tonneaux de vin, nos bois de construction, nos moutons ou nos bœufs.
— Absolument la même chose ; il y a cependant cette différence que le bois et le vin augmentent de valeur en vieillissant, tandis que les serfs finissent par ne pas même nous laisser de laine comme les moutons, ou de cuir comme les bœufs. — A ces paroles cyniques, le cœur d'Horace se souleva de dégoût. — Il est vrai, poursuivit Ivan, que, par compensation, nous avons la faculté de les mettre en gage, ce qui n'est guère commode alors qu'il s'agit de bestiaux. Mais je vous ai interrompu... Continuez, je vous prie.
— Vous conviendrait-il de me vendre quelques-uns de vos esclaves?
— Vous les vendre? Mais je vous en donnerai deux cents pour rien, si vous le voulez... à mon choix, bien entendu. J'avais l'intention de les louer à un manufacturier de Moscou,
290 BLANCHE MQRTIMER.
à la seule condition de les nourrir et de les enterrer. Je serai charmé de vous donner la préférence.
— Prince, reprit Horace, parlons sérieusement.
— Je fais tout ce que je puis pour y parvenir, cher comte.
— Vous devez bien vous imaginer «que je n'ai nulle envie de devenir propriétaire d'esclaves.
— Trouveriez-vous cela, par hasard, au-dessous de vous? demanda Isaakoff en arborant ses grands airs.
— Mon Dieu 1 reprit Horace, chaque pays a ses mœurs, ses préférences, ses antipathies, ses travers, et je n'ai pas la mission de m'en faire le juge.
— A la bonne heure!
— Ensuite, je l'aurais, que je n'en userais que le moins possible, de crainte de me tromper.
— Vous parlez d'or, cher ami.
— Je désire tout simplement acheter trois de vos esclaves, quitte à y mettre le prix que vous fixeriez.
— Vous ne savez peut-être pas une chose? demanda le prince, qui, voyant venir son adversaire, s'amusait à peloter en attendant partie.
— Quelle chose? demanda Horace.
— C'est que, pour acquérir des esclaves, il faut avoir tout au moins le rang d'enseigne au service de l'empereur. Et encore , à moins d'être naturalisé, vous ne pourriez en conserver la propriété que pendant votre séjour en Russie... J'espère que cela s'appelle parler sérieusement, ajouta le prince en riant, et vous devez être satisfait.
— Vous oubliez d'ajouter, reprit Horace, que, pour éluder cette loi, il suffit de passer le marché au nom d'un Russe quelconque qui réunisse les conditions imposées.
— Diable I il paraît que vous êtes ferré à glace sur les accommodements que nous avons avec la loi.
— Au surplus, reprit le comte, ce n'est pas la possession
de ces esclaves, c'est leur liberté pleine et entière que je prétends acheter.
— Voilà un trait touchant , dit le prince, et j'ai toutes les peines du monde à n'en pas être ému. Mais pendant que vous êtes en train de distribuer des libertés, vous devriez bien me Mre cadeau de la mienne ; car, après tout, je ne suis qu'un esclave un peu plus doré que les autres et je ne
' puis même, sous peine de voir mes biens confisqués, sortir de l'empire sans l'assentiment du czar.
— Voilà pourquoi, ne vous en déplaise, j'aimerais mieux être charbonnier ailleurs que prince dans ce pays.
— Et ce trio d'esclaves que vous convoitez? demanda Ivan de son air narquois.
— E y a d'abord Nadetcha.
— Bah 1 la jeune fille que je vous avais offert de troquer contre Lucifer?
— Ce serait une profanation qu'un pareil marché, et voilà pourquoi je vous en propose un autre.
— Après tout, cher comte, savez-vous que vous avez un goût et un tact parfeits dans votre choix?
— Vous consentez?
— Des talents, de la beauté, de la grâce, un pied de Chinoise, une taille d'Andalouse, une voix que l'Opéra payerait un prix fou... Tiens, mais à propos, il faudra que j'y songe...
— Soit 1 je ne marchanderai pas.
— Permettez qu'avant de vous répondre je vous adresse à mon tour une question.
— Je vous écoute.
— Si je vous disais : Comte de Montressan, faites-moi la grâce de me vendre deux ou trois acres de vos terres héréditaires ; vendez-moi également le portrait de votre grandpère, le lit antique dans lequel vos aïeux ont rendu le dernier soupir, et l'épée suspendue à votre chevet ; je vous en
donnerai plus d'argent qjue n'importe quel brocanteur ; que me répondriez-vous?
— Je vous répondrais que ce qui pourrait paraître étrange dans un pays ne l'est pas du tout dans tel autre; il y a des contrées où je serais impoli en gardant mon chapeau sur la tête, il y en a d'autres où je le serais en restant tête nue. Ainsi, ne vous ai-je pas vus, vous et vos amis, échanger toutes choses depuis vos pipes jusqu'à vos fourrures?
— Avec mes compatriotes je ne dis pas, reprit le prince ; les Russes brocantent volontiers. Mais je trouve plus courtois de traiter les étrangers selon leurs propres coutumes. Tant que vous serez mon hôte, tout ce que je possède est à vous. Faites ce que vous voudrez de mes chiens, de mes esclaves et de mes chevaux, mais je ne les vends pas.
— C'est votre dernier mot?
— Absolument.
— Permet^z-moi 'd'espérer le contraire.
— Espérez, cher ami ; cela ne fait de mal et ne coûte rien à personne.
— Ainsi chaque jour on vend un domaine, un cheval, un joyau, qui ne plaisent plus à l'un et font envie à l'autre; c'est du caprice, de la fantaisie, et rien de plus.
— Est-ce bien rien de plus? demanda le prince en souriant de son air chacal.
— Je prends intérêt à trois de vos esclaves.
— Rien que trois? C'est bien peu.
— Je veux les affranchir.
— Quel bon cœur vous êtes!... Mais pourquoi n'acceptezvous pas mes deux cents cacochymes? voilà bien des heureux à faire et des bénédictions à recueillir!
— Bref, reprit le comte, les trois esclaves dont je parle...
— Dont Nadetcha?
— Dont Nadclcha.
— A propos, VOUS ne savez peut-être pas que, selon la tradition, Nadetcha serait la fille de mon père?
— Votre sœur, en ce cas? , •
— Oh ! mon Dieu ! non.
— Cependant la nature, la voix du sang...
^ En Russie, mon cher, le sang est muet ; ensuite nous avons deux natures, deux variétés, deux espèces : l'homme et le sous-homme... c'est un terme poli pour ne pas dire la brute.
— Le premier rampe sur le velours, l'autre dans la boue.
— Peutr-être bien, cher comte ; mais, dans tous les cas, ce sont là de ces réflexions qu'il ne nous plaît pas d'entendre faire par d'autres bouches que les nôtres.
Horace pâlit légèrement, et peu s'en fallut que sa main et la joue du prince ne se rejoignissent, ce qui est l'expression consacrée lorsqu'il arrive aux trains de marchandises de bousculer les express.
Mais il se rappela qu'il s'agissait d'intérêts trop graves pour les subordonner aux entraînements de sa colère, et il réussit à se contraindre.
— Je disais donc, reprit-il, que je prends à trois de vos esclaves un intérêt très^vif, et que j'offre de vous les payer le prix d'un village entier.
— S'il est vrai, comme le prétendent les économistes, reprit Ivan, que la valeur de l'argent se mesure sur la somme de travail qu'il a fallu pour l'acquérir, je ne m'étonne pas que vous soyez aussi prodigue de villages. C'est du reste là une monnaie que je vous ai fournie moi-même.
— Ecoutez, Isaakoff, reprit Horace : avec la fortune que je possède, je serais pauvre dans votre pays, mais je suis riche dans le mien. Le jeu n'a jamais été ma passion dominante, et je suis presque humilié de vous avoir gagné plus que je n'aurais voulu risquer moi-môme.
— C'est très-chevaleresque, dit le prince.
29i BLANCHE MORTIMER.
— Aussi avais-je toujours espéré jusqu'à présent, reprit Horace, que la chance finirait par tourner et nous ramener au point d'où nous sommes partis.
— Si vous le voulez, dit le prince, nous pouvons essayer dès à présent de rétablir cet heureux équilibre.
— J'en suis désolé, reprit résolument Horace, mais je ne jouerai plus. *
— Quoi ! s'écria le prince visiblement troublé, vous refusez de continuer, alors que vous avez pour plus d'un million de roubles d'argent de mes acceptations en portefeuille !
— Non pas en portefeuille, reprit Horace, mais chez mon banquier.
— Cette défiance...
— C'est une précaution que j'ai prise depuis mon aventure du marais.
— Et pourrait-on savoir le motif qui vous l'a inspirée? demanda le prince avec hauteur.
— Je vous demanderai la permission de le garder pour moi.
— Soit ! monsieur le comte ; mais, dans tous les cas, il n'y a pas d'escompteur tenant comptoir d'échange, il n'y a pas un lavoshnik de Pétersbourg ou de Moscou qui ne puisse vous affirmer que, si j'ai perdu un million de roubles, j'en peux encore perdre autant.
— Je n'en doute nullement, Teprit Horace, et n'ai d'ailleurs nulle envie d'en faire l'expérience.
— Cela cadre assez mal avec le désintéressement que vous manifestiez tout à l'heure.
— Au contraire ; ayant déjà trop gagné, selon moi, qu'arriverait-il si je venais à vous dépouiller entièrement de votre patrimoine?
— Mais, il arriverait qu'il serait à vous.
— Sans compter que la malignité publique s'étonnerait
d'une veine aussi soutenue, et m'infligerait peut-être d'odieux soupçons en échange de vos roubles.
— Vous êtes devenu d'une prudence et d'un méticuleux...
— Je ne jouerai donc plus, mais je vous oflre d'échanger tout ce que je vous ai gagné contre Nadetcha, son frère Mattbéus...
— Ah! vraiment!
— Et la femme de ce dernier, acheva le comte.
— Bien que cela! L'un, ma haine, l'autre, mon amour. Mais vous êtes en vérité d'une modestie dans vos prétentions !
— Acceptez-vous?
— Je refiise. — Horace se mordit les lèvres ; il avait cru son offre trop généreuse pour être refusée. Son premier mouvement fiit de chercher une querelle au prince, chose fort facile au diapason où ils en étaient ; mais quel que fût le résultat du combat, le sort des trois esclaves n'en restait pas moins le même. — Vous comprendrez, cher comte, reprit le prince, qu'il y a des sources de jouissance et de satisfaction auxquelles un homme comme moi ne peut renoncer à aucun prix, alors surtout qu'il est encore millionnaire. Ah ! si je n'avais plus rien ! — A cette insinuation perfide, à cette glu jetée sous ses pas pour l'empêtrer au passage, un dernier espoir s'empara d'Horac«. Ivan poursuivit : — Vous me demandez précisément trois esclaves, deux surtout, auxquels je tiens absolument... C'est comme un fait exprès!... Ruinez-moi d'abord, et nous verrons ensuite.
— C'est une idée cela ! dit le comte.
— Et encore cîe que j'en fais, reprit Ivan, n'est que pour vous être agréable... Le million que je vous dois contre celui qui me reste.
— Quoi ! làj tout de suite?
— A l'instant même.
— Sur un seul coup?
— Sur un seul.
— Mais c'est horrible, cela ! dit Horace. Voir deux hommes face à face, comme deux loups affamés altérés du saag l'un de l'autre I
— Que voulez-vous! l'or n'est-il pas le sang qui circule dans les veines de la société ?
Si le comte perdait, sa position restait la même, sauf le million perdu et auquel il ne tenait pas, dès que le prince relusait d'échanger ou de vendre; il avait du reste cette confiance, souvent téméraire, que les nobles cœiurs puisent dans la justice de leur cause.
— Vous parlez sérieusement? demanda-t-il encore.
— Des cartes ou des dés? riposta le prince.
— A votre choix.
— Je choisis les dés ; il y en a là derrière vous, dans le tiroir de cette table de trictrac.
— Faisons nos conditions, dit le comte.
— Quitte ou double sur le point le plus élevé i
— A qui jettera le premier.
— Un as.
— Un six.
— A vous, comte Horace.
Horace agita bruyamment les dés ; son cœur battait à tout rompre, car il ne se dissimulait pas que l'esclavage ou la . liberté, le bonheur ou le malheur de trois créatures, sans le compter, allait sortir de ce fatal cornet.
— Six, six, cinq ! s'écria-tr-il enfin avec l'exaltation du triomphe.
Le chiffre le plus élevé de chaque dé étant un six, il en résulte qu'on ne peut amener au delà de dix-huit.
Or, le comte ayant amené dix-sept, il y avait cent à parier contre un que le prince allait perdre.
— Ecoutez! dit Horace, je vous renouvelle mon offre :
tout ce que je vous ai gagné contre vos trois esclaves.
— Non, reprit le prince avec résolution. Vous y ajouteriez tout ce que vous possédez au monde que je refuserais encore.
— Vous êtes bien décidé ?
— Regardez I reprit Ivan en portant à ses lèvres une coupe de cristal ; regardez ! Ma main tremble-4-elle ?
En même temps il allongea le bras pour replacer le verre sur la table; mais l'ayant posé trop au bord, la coupe tomba et se brisa en mille morceaux.
L'attention d*Horace fût un instant distraite par cet incident, dont le prince profila pour substituer d'autres dés à ceux qui étaient devant lui.
— Il est encore temps de réfléchir, dit généreusement Horace, il n'y a que les trois six pour vous foire gagner.
— Les voilà ! s'écria triomphalement Ivan, même avant qu'ils fussent sortis du cornet.
Mais au même instant ce furent trois as qui frappèrent ses yeux.
Il faillit tomber à la renverse, et le comte fut obligé de l'asperger d'eau froide pour le ranimer.
Grâce à ce qu'il avait pris un jeu de dés pipés pour l'autre, le prince IsaakoflF, le fastueux, le cruel, l'impitoyable boyard était ruiné.
Mais Ivan ne tarda pas à ressaisir son calme et son aplomb habituels.
— J'ai perdu, dit-il ; cela devait nécessairement arriver à l'un ou à l'autre. — Et, déchirant l'enveloppe d'un lettre, il écrivit rapidement quelques lignes. — Voyez, reprit-il, si j'ai jamais écrit d'une main plus ferme et d'un caractère plus lisible.
— Qu'est-ce que cela ? demanda le comte.
— C'est la reconnaissance de ce que je vous dois ; je n'ai pu en spécifier le montant, parce que je ne sais pas au juste
ce que vous m'avez précédemment gagné ; je me déclare donc simplement votre débiteur pour le double des sommes que vous avez gagnées jusqu'à ce jour, et dont vous avez entre les mains la valeur représentative.
— Tout cela est parfaitement inutile, reprit Horace.
— Que signifie cette confiance subite, après la précaution que vous avez cru devoir prendre de déposer mes obligations entre les mains de votre banquier ?
— Je ne veux pas de votre or, reprit le comte ; feites seulement un acte par lequel vous m'assurez raffranchiasement de ces trois infortunés, dont une coutume barbare vous a constitué le maître, et je vous fais l'abandon de tout ce que j'ai gagné.
— Moi I vous devoir...
— Vous ne me devrez rien, au contraire.
— Gela vous ferait bien plaisir, cher ami ?
— Je me considérerais encore comme votre obligé.
— En vérité ?
— Du reste , vous êtes maintenant sous l'impression d'une émotion violente ; prenez jusqu'à demain pour ré- ' fléchir.
La pensée d'Horace était que, si le prince refosait maintenant, il persisterait le lendemain par orgueil dans son refus, alors même que les conseils de la nuit lui auraient suggéré d'accepter.
— A quoi bon réfléchir ? reprit le prince en essayant négligemment quelques jets de dés, votre offre est si avantageuse...
— Enfin I pensa le comte.
— Si désintéressée...
— C'est évident !
— Si acceptable, que je la refuse.
— Ah î c'est par trop fort ! s'écria le comte.
— C'est cependant ainsi, poursuivit Ivan ; un seul coup
ie ûés peut balayer une fortune, mais mon nom, mon caractère, ma fierté doivent rester intacts ; cette siaison, les terres et les villages qui l'environnent sont lo^intenant à vous.
— Mais c'est impossible !
— Impossible, soit ; mais cela est... A propos, il est entendu que Mattbéus et Nadetcha me restent.
£t le prince, Bertram tentateur, continuait de faire rouler sur le tapis les dés crépitants.
— £h bien 1 puisqu'il en est ainsi, reprit le comte, je vous ruinerai sans pitié, je vous réduirai à la mendicité, je...
— Un instant, cher ami! pour un homme aussi riche que je l'étais, je suis comparativement ruiné, j'en conviens ; mais de là à demander l'aumône, il y a quelque distance encore.
— Tant pis 1 dit Horace au comble de la colère et de l'indignation.
— Ainsi je sauverai bien du naufrage quelques milliers de roubles ; sans compter qu'il me restera trois esclaves... trois esclaves comme il y en a peu, je pourrais même dire comme il n'y en a pas, et dont je tirerai tout le revenu que je voudrai.
— Ah çà 1 demanda Horace en se croisant les bras, vous èle& done absolument sans cœur ?
— Absolument, au point de vue sentimental. Cependant, si vous désirez tenter encore la fortune...
— Contre un homme ruiné ? demanda Horace, que les dés fascinaient comme le regard du basilic de la fable.
— Contre le propriétaire de Nadetcha, reprit le prince. Bien que je ne veuille pas vendre, peut-être me décide-
^ rais-je à aventurer les trois esclaves en question contre la fortune que j'ai perdue.
— Je refuse à mon tour, reprit Horace après un moment de réflexion ; j'aime mieux garder ce que j'ai que de courir la chance de tout perdre. z
Le prince frappa dans ses niains, à la manière orientale ; un domestique parut, sortant apparemment de quelque armoire ou de quelque panneau, tant Tapparition et l'appel avaient été simultanés.
— Qu'on m'envoie l'intendant, dit Ivan.
Johann se hâta d'accourir.
— Quels sont les ordres de mon haut et puissant seigneur ? demanda-t-il dans l'humble attitude de Bazile avouant qu'il a la fièvre.
— Vous enverrez un exprès à l'ispravnik ; on lui dira de ma part de m'envoyer deux hommes pour flageller un esclave sur place.
— Monseigneur ignore peut-être que, à la distance où nous sommes de toute juridiction, nous avons le droit d'infliger ici toute espèce de châtiments sans être obligés de recourir à la police.
— Je ne l'ignore pas ; mais comme un homme peut mourir sous les coups, ce qui arrivera très-probablement à celui-ci, nous serons ainsi déliés de toute responsabilité.
— Monseigneur est la sagesse même ; je vais me hâter de faire exécuter ses ordres.
— Ce n'est pas tout ; demain, à la pointe du jour, vous rassemblerez les serfs du domaine, et, dès l'arrivée de l'ispravnik, vous ferez flageller l'esclave Matthéus... Vous aurez soin que Nadetcha, sa sœur, assiste à la cérémonie, de très-près, entendez^vous ?
— Oui, monseigneur.-
— A propos, qu'a répondu la marchande de modes de Moscou, au sujet de Nadetcha?
— Monseigneur, elle est prête à vous payer la jeune fille » en raison de sa beauté et de ses talents.
— Vous la lui expédierez demain, après le supplice de Matthéus ; quant à ce dernier, dès qu'il pourra se mouvoir, il ira servir de commissionnaire à sa sœur et d'inter-
DEUXIËMË PARTIE. 301
médiaire obligé entre elle et les galants qu'elle ne manquera pas d'avoir.
— Est-ce tont, monseigneur ?
— Allez et obéissez.
Johann sortit à reculons.
— Qu'arriverait-il maintenant, demanda Horace au prince, si je vous faisais une mortelle insuite ?
— Nous nous battrions, je suppose.
— Et si je vous tuais comme un chien enragé que vous êtes?
— D'abord, cher ami, je ne me laisserais peut-être pas tuer ; ensuite, moi mort, je ne sais trop jusqu'à quel point vous auriez ma fortune, laquelle vous est aujourd'hui bien mieux garantie par mon honneur que par les chiffons de papier que je vous ai signés.
— Mon Dieu ! que faire? — Le prince indiqua du doigt les cornets et les dés. — Tout risquer d'un seul coup?
— Non, pas d'un seul coup ; vous ne jouerez qu'un million contre les trois esclaves.
— Hais si je perds !
— Si vous gagnez !
— Si je perds, reprit Horace, je me retouverai dans la même position qu'auparavant.
— C'est là précisément l'avantage que vous avez sur moi ; si je perds, j'aurai tout perdu.
— Nadetcha ?
— Nadetcha, Matthéus... et Blanche, acheva le prince, qui ne laissa tomber ce dernier nom de ses lèvres qu'avec des sifflements venimeux de jalousie féroce. D'ailleurs , ajouta-tr-il, si vous perdez, je m'engage à jouer Nadetcha seule contre l'autre million.
En ce moment, on entendit retentir dans la cour la voix de Johann, qui, selon les ordres du prince, hâtait le départ du courrier expédié à l'ispravnik.
— Allons ! dit Horace en saisissant le cornet avec une résolution désespérée, et en se réservant mentalement, s'il était vaincu par Ivan dans cette lutte extrême, de lui passer son épée au travers du corps.
— Allons 1 dit le prince.
Une infernale joie rayonnait dans son regard ; car, tout en jetant à plusieurs reprises les dés sur la table conune un homme qui ne songe nullement à ce qu'il &it, il avait subtilement rectifié sa première erreur, en sorte que l'infâme allait jouer à coup sûr.
— Pas d'ambiguité, dit le comte ; il est «itendu que j'engage la moitié de ce que je vous ai gagné contre Nadetcha, filanche et Matthéus.
— Parfaitement. Voulez-vous jouer le premier?
— Qu'importe !
— Eh bien ! jouez.
Le comte annonça deux six et un trois. C'était un beau point, et sa physionomie s'illumina de satis&ction.
Alors une pensée traversa son esprit : c'est qu'au lieu d'user de générosité à l'égard d'un aussi indigne adversaire, ainsi qu'il en avait eu d'abord l'intention, il partagerait cette immense fortune entre toutes les victimes de la tyrannie d'Ivan.
Le ciel dut sourire à ce projet, et c'était bi^ là le cas d'opérer un petit miracle en faveur de ce brave garçon.
Mais le prince jeta les dés à son tour, et gagna.
— J'ai perdu, dit le comte en remplissant de vin jusqu'aux bords un verre qu'il vida d'un seul trait.
— Quelle inconstante que la fortune 1 dit le prince. Me voici de nouveau chez moi, de chez vous que j'étais tout à l'heure.
— L'autre million contre Nadetcha, dit Horace... Jouez.
— Jouez vous-même ! reprit Ivan en se versant un verre de vin qu'il affecta de boire goutte à goutte ; c'est votre
droit, puisque vous perdez... Vous ne me dites pas ce que vous pensez de ce moët. Peut-être préférez-vous le clicquot?
— Il s'agit bien de votre Champagne ! reprit le comte en secouant bruyanunent les dés qu'il jeta sur le tapis.
— Triple quatre, dit le prince ; cela ne fait que douze. Je crains bien que vous ne perdiez, cher comte.
Des nuages passèrent sur les yeux d'Horace. L'adresse et l'audace n'étaient même plus nécessaires pour le voler.
Le prince agitait longuement le cornet, prenant un affreux {Saisir à prolonger l'anxiété de son adversaire ; son regard dardait sur sa dupe, comme celui de l'épervier qui va fondre sur l'hirondelle.
— Eh bien ? demanda le comte impatienté.
— Que diable ! cher ami, reprit Ivan en posant son cornet sur la table, vous êtes bien pressé ! Le jeu est un nectar qui se savoure, et vous voulez l'avaler brutalement d'un seul trait.
Une sueur froide vperlait sur le front d'Horace. En proie à une agitation nerveuse qu'il ne pouvait plus maîtriser, il s'empara du cornet d'Ivan, ec jetant les dés :
— Je joue pour vous, lui dit-il ; trois six... j'ai perdu !
— Oh I que non pas, cher comte ; j'ai l'habitude de faire ces choses-là moi-même.
— J'ai annoncé que je jouais pour vous, donc j'ai perdu.
— Vous ^riez gagné que j'eusse contesté le coup ; donc rien de fait.
Puis il recommença à secouer les dés sans plus se hâter, et les jeta enfin sur la table avec rinsouciance qui résultait naturellement de sa supercherie.
Je ne sais quel instinct précurseur souillait à Horace qu'il avait perdu ; ses tempes sonnaient le tocsin.
En effet, les éternels ^x étalaient leurs doubles rangées de points noirs et menaçants.
— Tout est fini ! dix le comte.
— Vraiment oui, cher ami ! c'est-à-dire que le comte de Montressan et son très-humble serviteur le prince Isaakoff, se trouvent précisément dans la même situation vis-à-vis l'un de l'autre que lorsqu'ils se sont rencontrés pour la première fois.
. Au même instant, on entendit le bruit d'un kibitka qui sortait de la cour ; il s'agissait évidemment de' l'exprès envoyé au capitaine ispravnik.
— Véritablement, poursuivit le prince, la chance m'est revenue ; je conçois que le contre-temps est fâcheux pour vous... Mais dite»-moi, cher ami, à supposer que j'eusse perdu, la cave en étaitr-elle?... Nous avions omis de le stipuler.
Horace s'était levé, il tambourinait sur les carreaux sans idée bien fixe, mais le sang bouillonnait dans ses veines, et l'implacable voix de la vengeance commençait à gronder en lui.
— Vous savez, dit négligemment le prince, que vous avez pour environ deux millions de roubles d'argent de mes reconnaisances?
— Je le sais, dit le comte.
— Non pas que j'en sois inquiet, cher ami, mais peutêtre seraient-elles aussi bien dans ma poche que dans la vôtre.
— Voici, reprit Horace en déchirant en mille pièces le papier qu'il avait reçu.
— Restent celles que vous avez si prudemment déposées entre les mains de votre banquier.
— La précaution n'était pas superflue, ce me semble, car, lorsque, prêt à être englouti au fond d'un marais, je luttais contre la mort...
— C'était le cas ou jamais, reprit cyniquement le prince, de se défendre d'une sotte sensibilité, et de laisser feiire le destin.
— Le destin a fait^ dit Horace.
— Nous disons donc qu'il reste une petite quittance générale à me signer... Holà ! du papier 1
Le comte écrivit.
— Comme* vous tremblez ! poursuivit Ivan ; voilà un triste modèle de calligraphie, mais il n'en a pas moins de prix à mes yeux, au contraire. — L'esclave attendait. — Faites venir Nadetcha, ordonna le prince. Puis ouvrant la fenêtre : — Quel bien-être j'éprouve, cher ami, en me disant que tout l'horizon que mon œil embrasse est encore à moi ! Je ne sais si vous êtes comme moi, mais je me sens ce soir d'une gaîté folle.
— Moi aussi, dit Horace en ^'avançant vers lui les poings fermes, l'œil injecté de sang, et près de céder à la démangeaison d'assommer le prince.
— - U faut absolument que Nadetcha nous chante quelque chose de... divertissant, de dansant,* de ragaillardissant, n'est-ce pas? Vous savez qu'elle part demain pour Moscou, et que c'est la dernière fois que nous l'entendrons*
— Démon vomi par l'enfer 1 dit Horace d'une voix étouffée.
— n est certain que tout à l'heure je n'étais ^u'un diable, et tout ce qu'il y a de plus pauvre en fait de diable. -^ Mais Ivan s'aperçut que la mesure était comble ; une raillerie de plus, et le comte l'écharpait.— Voyons, reprit-il dans l'espoir de le calmer, je suis bon prince, moi ; voulez-vous une revanche?
-^ Quelle revanche?
•— Si cette Briséis vous tient tant à cœur, mon fougueux Achille, un coup de dés peut vous la rendre.
L'espoir est le plus irrésistible comme il est le plus décevant des séducteurs.
— Quel serait mon enjeu? demanda Horace.
— Vous avez un patrimoine ; rien ne vous empêche de le risquer cpmme j'ai risqué le mien.
306 BLANCHE MORTIMEB.
— L'héritage de mes pères!
— Pourquoi pas? Si vous perdez, vous serez dans la position des fils à qui leur père n'en a pas laissé.
— Impossible I
-^ Gomme vous voudrez. Remarquez cependant que je vous faisais la partie belle, car après tout, votre fortune ne s'élève pas au quart de la mienne.
La séduction s'infiltrait peu à peu.
— Vos conditions? demanda le comte.
— La moitié de vos biens contre les deux... non, même contre les trois esclaves ; et, si vous perdiez, l'autre moitié contre Nadetcha seule.
— Eb bien, soit !... S'il y a une Providence elle me fevorisera.
— Je doute que la Providence ait le goût du jeu... Après tout, on ne peut pas savoir...
-— Commencez, dit Horace d'une voix brève.
— Je la défie, votre Providence, dit le prince... Les trois six!
Le comte n'avait plus qu'une seule chance : c'était d'amener le même nombre. Mais, hélas! la Providence qu'il avait invoquée se trouvait ce jour-là dans un de ses accès très-fréquents de surdité.
Horace devait perdre : il perdit.
Il ne proféra pas une parole, mais son regard flambait d'une si effrayante expression, que le prince eut peur et frappa dans ses mains pour appeler ses gens.
— Des cigares? demanda-t-il. Puis il ajouta rapidement en russe : -r Le comte est ivre ; que quatre d'entre vous se tiennent près d'ici.
Le comte était sur cette pente rapide du vertige où l'on glisse jusqu'au bout.
— L'autre moitié de mes biens ! s'écria-t-il.
— Les trois six! dit le prince.
Cet éternel chiffre retentit à l'oreille d'Horace comme un glas funèbre.
— Encore! s*écria-t-il.
Cette fois le comte obtint providentiellement du hasard ce que le prince lui avait frauduleusement arraché : il amena trois six comme son adversaire.
— Égaux, dit Ivan.
— Cela est étrange I reprit Horace, rien que des triplets. Puis, d'un mouvement désespéré, il recommença et amena
quatorze : deux quatre et un six.
Sa ruine, ses espérances, son avenir, tout était là suspendu à un fil ; aussi arrétait-il sur le prince un regard si plein de haine, de fiel, de défiance, qu'Isaakoff se crut soupçonné.
Interdit, paie, tremblant, il laissa échapper le moment d'échanger les dés, et dut se résigner à courir la chance commune ; ce qu'il fit d'autant mieux qu'il ne s'agissait plus que de la seule possession de .Nadetcha, et qu'il y trouvait d'ailleurs l'avantage de dérouter lès soupçons du comte.
Ensuite rien ne l'empocherait de recourir plus tard à de nouvelles fraudes, le cas échéant.
II joua donc et perdit.
— Nadetcha est à moi 1 s'écria le comte.
— Parfaitement à vous; seulement vous avez à me griffonner quelques lignes pour...
— Du papier ? demanda Horace.
Et il souscrivit au prince une obligation é(|uivalente à la moitié de sa fortune.
— Si cependant vous vouliez à votre tour aventurer Nadetcha contre ce que je viens de vous gagner? insinua le prince.
Pour toute réponse, Horace secoua la tète avec un suprême dédain.
— C'est égal, dit Ivan, vous venez de remporter là une
belle victoire... El dire que, il y a quelques jours, vous pouviez avoir Nadetcha pour un cheval !
Que la gourmandise peut avoir son bon côlé.
Matthéus et Nadetcha avaient ëté prévenus par le comte Horace de la proposition que ce dernier comptait faire au prince Isaakoff. Aussi en attendaient-ils le résultat dans un salon voisin avec une inquiétude plus facile à imaginer qu*à décrire.
Le cliquetis des dés leur avait bientôt appris qu'ils étaient l'enjeu, l'enjeu de chair et d'os, d'une effroyable lutte.
Aussi, à ce cri d'Horace, sorti du fond de son cœur : « Nadetcha est à moi I » celle-ci et son frère, ivres de joie, s'étaient-ils élancés vers l'appartement, où ils se figuraient que leur rédemption venait de s'accomplir.
— Nadetcha 1 chère Nadetcha! dit Horace, vous êtes libre !
— Libre î s'écria la jeune fille. Grand Dieu ! que ce mot retentit en moi d'une étrange feçon l Libre î libre comme les oiseaux, comme l'air I...
— Nous fuirons cette nuit même loin de ce lieu maudit!
— Oh I dit Nadetcha en tombant à genoux et en pressant ses lèvres sur les mains du comte ; oh ! mon ange gardien ! mon Horace ! oui, fuyons sans retard et pour toujours...
— C'est très- touchant, ricana le prince en , tirant son mouchoir dont il fit semblant de s'essuyer le coin de l'œil.
— Seulement, mon ami, continua Nadetcha, nous ne partirons pas ensemble.
■^Et pourquoi? demanda le comte.
— Parce que la réflexion m'est venue ; parce que je me rends justice ; parce que celle qui a été l'esclave du prince Isaakoff ne saurait devenir la femme du comte de Montressan. Il y a de ces hontes, si involontaires qu'elles soient, que rien ne peut laver. Yous serez le plus pur et le plus précieux joyau de mes souvenirs ; je vous aimerai toute ma vie et vous bénirai jusqu'à l'heure de ma mort, mais rien de plus. Comte Horace, je vous rends votre parole.
Horace aurait dû, à cette déclaration solennelle, se trouver soulagé d'un grand poids ; voilà qu'on lui rendait cette parole qu'il n'osait reprendre, voilà que sa raison et sa conscience cessaient d'avoir à se livrer les combats dont nous avons parlé.
Eh bien ! non. L'on se fait à l'idée de renoncer soi-même à une femme, mais on n'admet que difficilement que ce soit elle qui renonce à vous.
Enfin, il faut bien le dire, au risque de dépoétiser un peu le comte Horace, dont nous ne voulons pas faire un de ces êtres vaporeux et impossibles que rêvent les jeunes filles, mais bien tout simplement un bon et brave cœur, n'ayant que tout juste ce qu'il faut de vertu pour être à peu près un homme comme vous et moi ; enfin, disions-nous, cette considération que Nadetcha était la sœur d'Ivan avait considérablement fait taire ses scrupules. La filiation était un peu anonyme à la vérité, et ce prince Ivan ne paraissait guère un homme dont on dût fort ambitionner Talliance ; mais la société est ainsi faite, que l'illustration des races résulte bien moins de leurs vertus que de leur ancienneté ; ainsi, qui ne voudrait plutôt descendre de Néron que de
Tesclave inconnu et fidèle qui ëtanchait le sang de ses blessures?
Il suffirait que l'on pût dire : « Monsieur le comte de Montressan a épousé la sœur du prince IsaakofP, i> et le inonde n'en demanderait pas davantage.
— Nadetcha, reprit donc Horace en relevant la jeune fille, au doigt de laquelle il passa Tanneau de sa mère, je vous fiance à moi.
— Horace, c'est impossible !
— Rien n'est impossible que de me séparer désormais de vous. Vous, monsieur, ajouta le comte en s'adressant à Mat^ théus, vous qui êtes son frère, soyez le témoin que je réclame de votre sœur la foi qu'elle m'a promise, de même que je confirme ici, devant Dieu, l'engagement que j'ai pris de lui donner mon nom.
•— Un flacon!... des sels!... de l'hoffmann 1... s'écria le prince ; je vais me trouver mal î
MatUiëus joignit les mains du comte et de Nadetcha ; mais en se cuirassant contre la douleur, il avait désappris à supporter la joie; aussi était-il ému à ce point de ne pouvoir proférer une parole.
— • Enfants, je vous bénis, dit burlesquement le prince, en imposant ses mains sur le vide. Crescite et mtUtiplicamini!
— Spis-je bien éveillée? demanda Nadetcha ; allons-nous réellement partir tous, cette nuit même ?
A ce mot fatal, tous, le comte se rappela que, dans l'égoïsme de son triomphe, il avait absolument oublié que Blanche et Matthéus restaient au pouvoir d'Ivan.
—Tous! reprit-il; hélas, non! vous ne m'avez pas compris; Nadetcha seule... — Ce nouveau désastre foudroya Matthéus ; toutefois, il fut plus prompt à ressaisir son sang-froid qu'il ne l'avait été dans l'enivrement du bonheur. — Mon frère, reprit Horace, tout ce qu'il a été possible de faire, je
l'ai tenté ; tout ce qui pourra être fait encore, je l'entreprendrai, je vous le jure ! mais vous ne voudriez sans doute |)as que je laissasse ici cette enfant?
— Que le ciel m'en préserve ! reprit Matthéus ; emmenezla... ce sera toujours un poids de moins sur mon cœur désolé.
—Soyez tranquille, dit le prince, Nadetcha ou autre chose, j'aurai soin que le poids y soit toujours.
— Ah ! reprit tristement la jeune fille, je savais bien que c'était un rével... C'est à saisir des bulles d'air brillant de toutes les couleurs du prisme, et c[ui s'évanouissent aussitôt, que toute ma vie s'est passée I
— Très-bien l dit le prince ; on voit que la petite a de la lecture.
— Matthéus, reprit Nadetcha, ne pensez pas que je puisse consentir à vous quitter ; j'emporterais vos chaînes sur mon cœur... elles m'étoufferaient.
-- Je suis votre frère, reprit Matthéus, le seul parent que vous ayez sur la terre...
— Il me semble que vous m'oubliez, persif&a le prince ; moi si tendre, si dévoué... ingratitude!
-^ Et je vous ordonne de suivre votre époux, acheva Matthéus.
— Vous êtes à moi, dit Horace ; vous ne pouvez plus disposer de vous-même.
— Vous ne connaissez donc Nadetcha ni l'un ni l'autre ? reprit la jeun^ fille. A quoi bon prolonger cette douloureuse épreuve, puisque rien ne peut ébranler ma résolution ?
— Nadetcha, je vous en conjure...
— Non, cher Horace. Pourquoi vous plaire à déchirer mon cœur?
— Votre frère vous l'ordonne.
— Ma conscience est au-dessus de mon frère. Il v a en moi un guide qui commande même à mes affections et au-
quel j'obéis ; mon inflexible volonté est de souffrir avec Blanche, avec Matthéus... Je vous aimerai jusqu'à ma dernière heure, cher Horace, mais je n'aurai pas la lâcheté de vous suivre.
— A merveille ! dit le prince ; elle a d'excellentes dispositions pour la scène.
— Non! poursuivit Nadetcha, je dois vivre et mourir ici, foulée, écrasée, flétrie comme l'humble fleur des bois sur la terre où elle a pris naissance. Partez, Horace ; oubliez-^oi... soyez heureux î
— Elle réussirait surtout dans le mélodrame , dit le prince...
Horace fit un bond de tigre et poursuivit le prince dans la pièce voisine. Mais Isaakoff se hâta de placer une table entre eux deux.
— Diable 1 dit le prince, c'était très-drôle jusqu'ici : le comte de Montressan prenant la peine de persuader à son esclave qu'il veut l'épouser...
— Vous me poussez à bout, dit Horace, mais je vous châtierai 1
— Et l'eâclave affectant de le croire, comme si c'était la chose du monde la plus simple, acheva Ivan. En vérité, la scène était jouée avec une rare perfection.
— Gare au dénoûment, qui pourrait bien être tragique ! menaça le comte.
— Pourquoi donc, cher ami ? Ne pouvez-vous donc encore jouer Nadetcha contre Matthéus et sa femme ?
Horace fut tenté.
Le refus péremptoire qu'exprimait Nadetcha d'abandonner son frère ; la certitude qu'il avait qu'elle ne fléchirait pas ; la pensée que, dans les conditions actuelles, Nadetcha ne voulant pas être libre, jouer sa liberté négative contre celle de Matthéus et de Blanche, c'était aventurer rien contre tout ; toutes ces considérations le portaient à recourir
de nouveau à ces magiques morceaux d'ivoire dont le caprice pouvait tout changer.
Toutefois le comte Horace "n'aurait peut-être pas osé prendre sur lui de décider la question, si Nadetcha ne lui eût formellement imposé d'accepter le défi.
— Horace ! s'écria-t>-elle, je jure au nom de ma mère et au votre que mon sort est désormais attaché à celui de mon rère et de Blanche.
— Mon Dieu, que ne parliez-vous plus tôt I dit le prince au comte, nous n'eussions pas eu besoin de jouer pour si peu ; je vous l'aurais bien volontiers donnée, pour la seule rareté de vous voir épouser une esclave... C'est si bon de rire, et on en trouve si rarement l'occiasion !
— Jouez î s'écria Horace d'une voix tonnante, et ensuite...
— Ensuite, quoi ? demanda Ivan.
— Jouez, et je vous le dirai.
— J'ai joué, et je gagne, dit le prince Qu/'avez-vous à me dire maintenant ? ~ ■*
— Maintenant, reprit le comte, lâche oppresseur, typîkn, fourbe et assassin que vous êtes, admettez-vous que, en fait d'injure, l'intention vaille le fait?
— Parfaitement, monsieur, dit sérieusement le prince, et vous en avez d'ailleurs déjà plus dit que votre mort n'en pourra racheter.
— Très-bien ; en ce cas, venez, monsieur.
Et le comte se dirigea vers la porte.
— Horace 1 cher Horace! s'écria Nadetcha en s'attachant à lui«
— Où voulez-vous donc que j'aille ? demanda Ivan en se carrant dans un fauteuil.
— Mais sur le terrain, ce me semble, d'où je vous préviens que l'un de nous deux ne reviendra pas.
— Là, tout de suite, comme des enragés?
— Tout de suite ! dit le comte.
— Cher Horace ! s écria Nadetcba hors d'eUe-iûéme et perdant la mémoire de ce qui venait de se passer^ je cède, je pars... partons, mais ne vous baltet pas.
— Parfait 1 dit le prince en riant aux ëcl^. Dëlkieiix!... Voilà qu'elle veut partir à présent ) Mais, chère brebis, vous oubliez que le sort des dés vient de vous faire peatrer au bercail!
— Allons donc, monsrenr 1 dit le comte, on dirait que vous avez peur.
-- La colère et le dépit troublent votre raiisdn, cher ami ; j'ai peur, en effet, mais c'est de vous tuer.
— Vaine jactance que tout cela !
— C'est de vous tuer, poursuivit Ivan, avant que nos légers petits comptes soient terminés.
— Mais ne vous ai-je pas souscrit...
•^ D'accord, cher ami ; mais je suis avant tout un homme d'ordre ; payez-moi d'abord, nous nous battrons ensuite.
— Décidément,' reprit Hoface en s'avançant sur hii, veus n'êtes qu'un lâche, et je vais...
Le prince fit ion appel accoutumé : cinq ou six esclaves poussèrent à l'instant. L'expression n'est pas habituelle, mais elle est juste ici.
— Comte, dit Ivan, vous ne voudriez pas, je suppose, que mes gens intervinssent? Au reste, donnez-moi des garanties, et je suis votre homme.
— Quelles garanties?
— Envoyez à Saint-Pétersbourg, faites légaliser votre signature par l'ambassadeur ou le consul de France, et alors, mais seulement alors...
— Soit! monsieur, dit le comte.
— Et maintenant, mes enfants, reprit Ivan, je vais passer quelques jours à Moscou, Où mes affaires m'appellent. Comte, je vous confie cette maison, mes haras, ma cave,
DEUXIÈME PARTIR. 3i5
mon cuisinier et madame la comtesse.*. Je ferai en sorte d'être de retour en même temps que votre messager ; nous liquiderons alors tous nos comptes... seulement, n'oubliez pas de faire votre testament.
Puis il salua gracieusement et sortit.
Un <lrQ3ohki sortit bientôt de la cour, l'emmenant au galop, lui et ses iniquités, vers la vieille capitale de la Moscovie.
Nadetcha était allée reporter à Blanche, qui persistait à ne pas vouloir sortir de chez elle, les lamentables péripéties de cette fiévreuse soirée.
Matthëus semblait absorbé dans une calmie et muette résignation.
Ivre de rage et de vengeance, le comte Horace arpentait le salon comme ces l)étes fauves dont les dents impuissantes se heurtent aux barreaux diO leur loge- Il demandait un expédient, une idée, une lueur d'espoir à son imagination qui ne trouvait rien»
•^ Si vous profitiez de son absence pour fuir tous les trois? demanda^tril enfin en s'arrètant dievant MatÛiéus, J'irai vous rejoindre plus tard.
— Impossible! Ainsi, le prince a votre passeport, et vous ne pourriez partir vous-même sans qu'il ea fût informé. Vous ne trouveriez d'ailleurs pas sur la route un seul relais de peste qui voulût, faute d'un permis de passer, ou de sommes considérables, vous donner des chevaux.
— Il n'est pas question de moi, mais de vous... Ne peut^ on se diriger vers l'Occident, la nuit, par les forêts, se cacher le jour, et atteindre avec le temps les frontières russes ?
— Vous ne savez pas, repdt Matthéus, que la prison n'est pas seulement ici, mais qu'elle est partout... La nature, les éléments, le climat, ces déserts sans limites où l'ours blanc ronge la chair du mammouth antédiluvien encore couché dans sa glace éternelle, tout conspire contre l'esclave russe pour le livrer, pieds et poings liés, à l'oppression.
— Cependant, ces forêts sans bornes, si dépourvues de ressources qu'elles puissent être...
— Ces forêts, continua Matthéus, ne sont, pendant l'été ^ qu'un immense marais boisé ; à peine trouve-t-on çà et là quelque sentier dans lequel on puisse poser le pied ou se reposer. Il faut ensuite, pendant de longues, d'éternelles lieues, traverser des fondrières d'eau stagnante où l'on risque de s'engloutir à chaque pas. Ce n'est qu'en s'accrochant d*arbre en arbre que l'on peut, en toute une journée, fran— chir l'espace d'une derai-lieue...*
— C'est affreux I dit Horace.
— Et ce n'est rien encore. Les nuits, une humidité glaciale ou des nuées de moustiques; et puis des jours entiers à attendre, sans avancer, sans reculer, caché comme un ours dans sa tanière, pour que la neige ne trahisse pas la direction de vos pas... se nourrir de carcasse d'animaux gdés qu'on ne trouve pas toujours... puis, à la fm de chaque jour, après tant de fatigues, de privations, d'angoisses, être obligé de s'avouer que l'on a à peine avancé d'un pas dans cette immensité qui vous sépare de la délivrance... — Horace comprenait que de pareilles difficultés étaient insurmontables ; il se révoltait contre son impuissance ; ses bras tombaient de découragement. — Et je ne vous parle ici que de ceux qui s'échappent, reprit Matthéus ; votre imagination n'est pas assez faite aux atrocités pour que je vous retrace les supplices infligés à ceux qu'on rattrape... Vous-même, si vous veniez à être rencontré sans permis ou sans certificats qui prouvassent votre liberté, vous seriez arrêté et considéré comme esclave par la police. Le signalement de chaque personne ainsi arrêtée est affiché partout et inséré dans les papiers publics ; si on la réclame, il faut prouver son droit de propriétaire, rembourser les frais d'insertion et les dépenses du gardien, absolument comme cela se pratique ailleurs pour les chiens et les chevaux en fourrière.
— Le ciel voit tout cela, dit Horace, et il le souffre !
— Tout individu, continua Matthéus, qui, n'étant pas réclamé dans un délai prescrit, ne peut prouver qu'il est libre, est vendu de droit par l'autorité, sous le prétexte de couvrir leô dépenses dé sa détention. Or, comme il est plus avantageux de le vendre que de le restituer, la police donne habituellement un signalement faux de son prisonnier, d'où il résulte naturellement qu'il n'est réclamé par personne-
— C'est donc un coupe-gorge organisé que ce pays? demanda le comte.
— Le czar, en pareil cas, est toujours l'acquéreur, en sorte que c'est autant d'ajouté aux vingt millions d'esclaves dont se compose son domaine ; du reste, sur dix que paye ainsi le czar, il n'en obtient le plus souvent pas un seul.
— Comment cela?
— Parce (Jue si, par coîhcidence, un des suppôts de la police perd à la même époque un esclave, il substitue le fuyard élu mort et fait passer ceîiii-ci sur le compte de Sa Majesté ^
Matthéus achevait à peine ces mots que des cris de douleur se firent entendre à quelques pas de là, dans la salle à manger.
On se rappelle Hàns, le fils de l'intendant. La rivalité du comte était Venue détruire toutes ses espérances et le rendre mébmcoliqùe comme un rayon de lune ; aussi avait-il pris le parti de noyer sa douleur dans la gourmandise, son péché favori, comme d'autres noient la leur dans le jeu ou dans le viii. 11 faut avouer aussi que la circonstance était des pîtts favorables, et que les ananas, les conserves, les sucreries de toute espèce étalés avec profusion au milieu des fleurs et des cristaux de Bohême, sur la table du prince, étaient, ttia foi î bien faits pour lui mettre l'eau à la bouche.
Hans ne s'était jamais trouvé à pareille fête. Il épiait donc chaque jour, après le repas, le moment d'entrer furtive-
ment dans la saHe à manger et de s'y liri^asser jusqu'au ocra dans un tas de bonnes choses.
Ce jour-là, il venait d'enfooirdans ses vastes poches un pot de gelée de goyaves, escorte d'autant de friandise» qn'eUes en pouvaient contenir, lorsqu'on se sauvant à la hâte et dtes r obscurité, il sentit sous son pied quelque chose de dur.
Hans,s'imaginant que c'était quelque boid)OTi, le ramassa, le mit dans sa bouche, et le mordit si violemment qu'il le sépara en deux et se cassa mie dent du mémo jcoïkp.
De là le hurlement de tout à l'heure poussé dâ&s là salle à manger.
Le comte prit un flambeau et se hâta d'^ courir.
Aux pieds de Hans pleurant à chaudes larmes gisaient trois morceaux d'ivoire, sa dent pécheresse et les deux fragments d'un dé pipé, c'est-à-dire plombé.
— Dieu soit loué ! s'écria le comte, et si détoumés do but que paraissent parfois les chemins que prend sa justice, elle arrive toujours.
ou Bob est élevé k la dîginté de j^léiiàpotemûirc
11 était maintenant avéré pour Horace que le pfrinGe iët«it un joueur infôme dans toute la in-utalité du mot; m^ à6 là à le lui prouver il y avait encore du chemin.
Cette découverte, dont il s'était dans le premier moment exagéré l'importance, annulait tout au plus sa per4e, ce qui
était le moindre de ses soucis, mais ne changeait en rien la situation désespérée de ses trois protégés.
Peut-être même Ivan s'en prévaudrait-il dans son dépit pour ajouter de nouyelles tortures à toutes celles qu'il leur infligeait.
Le comte touchait aux extrêmes limites du découragements. . Tout à ooup un rayon lumineux se fit dans sa pensée : il se raf^eia la duchesse de Lowicz, le service qu'il lui avait rendu, la reconnaissance qu'elle lui en avait exprimée, et résolut de solliciter son intervention. Le grand-duc, de son côté, lui voulait beaucoup de bien, et peut-être le salut commun résulterait-il de ces deux influences combinées.
Bob fiit appelé. ,
G*était un serviteur fidèle, dévoué, prêt à tout, en qui on pouvait verser ses secrets comme dans une tombe, et que rien ne ^vait ni séduire, ni effrayer, ni surprendre.
Quant à son départ, il s'expliquerait tout naturellement ,par la nécessité où se trouvait le comte d'envoyer sa signature à la légalisation de l'ambassade de France.
Le groom se présenta avec sa déférence habituelle, portant la main à son front, et traînant galamment le pied droit.
— Bob, lui dit le comte, il faut que vous partiez ce soir pour Pétersbourg.
— Ce soir 1 ... et Lucifer que j'ai mis à l'eau de son, après le voyage de six cents milles qu'il vient de faire 1
— Mon intention n'est pas que vous voyagiez à cheval ni à petites journées, mais bien en poste, à six chevaux et ventre à terre.
— Fort bien, monsieur, mais Lucifer? Si nous étions en Angleterre, nous pourrions l'atteler à une voiture légère et suspendue ; tandis que vous n'avez certainement pas le projet d'en faire un cheval de traineaui
— Vous laisserez Lucifer ici jusqu'à votre retour.
— Laisser Lucif(^ ! répéta Bob, dent les traits, d'habitude
si impassibles s'altérèrent tout à eoup ; le laisser parmi ces sauvages !
— Je le soignerai moi-même.
— Il ne s'en trouvera pas beaucoup mieux pour cela, grommela Bob.
— Bob, dit le comte en prenant affectueusement la main de son groom, notre sûreté commune dépend de vous*
— Je ne me suis engagé ni pour servir à table ni pour donner des poignées de main à des gentilshommes, se dit intérieurement Bob en regardant ses mains, sinon j'aurais mis des gants de Berlin.
— Mon ami, dit le comte, il s'agit du salut de miss Mortimer.
— Pauvre demoiselle ! dit le groom ; il y a longtemps que je rumine, que je cherche... mais je ne trouve rien.
Le comte lui expliqua alors dans tous ses détails ce qu'on attendait de lui. Bob, l'oreille tendue, les yeux fixes, l'intelligence en arrêt, gravait une à une dans sa mémoire les instructions de son maître.
—• Quand dois^je partir? demanda-t-il. *
— A l'instant même ; Johann vous accompagnera jusqu'à la ville pour vous faire délivrer un passeport.
En moins d'une heure tout était prêt, et le kibitka attendait à la porte.
— Voici une lettre pour le lieutenant aux gardes Lochadoff, dit le comte à son groom ; en voici une autre pour la duchesse de Lowicz ; il faut à tout^prix que vous la lui remettiez à elle-même.
— C'est, je crois, la femme de cet enragé grand-duc ?
— Justement.
•— Pourvu qu'elle ne soit pas aussi emportée que lui ; avec un homme on se tire toujours d^affaire, mais avec une femme...
— C'est un ange de douceur et de bonté, dit le comte.
—, Elles prétendent toutes cela en parlant d'elles-mêmes, reprit Bob, mais...
— Vous en jugerez par vous-même, Bob ; une fois admis en sa présence, vous lui ferez voir cette émeraude.
— Cette émeraude? demanda Bob en la tournant et retournant comme un objet de curiosité.
— Ce sera la preuve que ma lettre n\ pas été interceptée, et que c'est bien de ma part que vous venez.
— Interceptée, monsieur 1 Et par qui? et comment?
— Dame! dans ce maudit pays...
— Si la lettre est interceptée, reprit le groom, c'est que Bob le sera en même temps. A propos, monsieur, faites en sorte, sans vous commander, qu'on ne fasse pas boire de l'eau glacée à Lucifer.
— Je veillerai moi-même sur votre beau cheval, dit Nadotcha qui venait d'entrer.
— Merci, miss, reprit Bob.
— Et maintenant, mon ami, que Dieu vous protège! dit le comte en allant au-devant de la majjQ du groom pour la serrer ^core, . . ,
Mais Bob, ayant prévu le cas, se croisait les bras sur le dos.
— Si vous réussissez, ajouta Horace, je n'ai pas besoin de vous dire....
— Il y a une chose qui m'inquiète, reprit Bob, c'est de savoir qui.va étriller Lucifer jusqu'à mon retour.
Au même instant, le cocher lança ses chevaux en criant : Padi! padi ^1 et Bob fit son premier pas dans la carrière diplomatique.
Faisons partie de l'ambassade et suivons^le jusqu'à Pétersbourg, où il arrivera sans encombre.