‹ BlancheneigeChapitre 4 sur 10 · LE CORBEAU ET LE RAMIER · texte numérisé non relu

LE CORBEAU ET LE RAMIER

Prosit !

LE HIBOU

A votre santé !

LE CORBEAU

La trouvez-vous bonne?

LE HIBOU

Exquise, cette eau de printemps !

LE RAMIER

Regardez donc.

LE HIBOU

Où? Où?

Là-bas, entre les arbres.

LE CORBEAU

Quoi? Quoi?

LE RAMIER

Une petite fille. Elle court, elle court.

LE CORBEAU

Elle s'arrête. Elle semble exténuée.

LE RAMIER

Elle repart.

LE CORBEAU

Elle vient ici.

LE HIBOU

Nous ne savons pas si elle est bonne ou méchante. La sagesse nous commande de nous tenir cois. Chut !

LE CORBEAU

Chut!

LE RAMIER

Chut!

LA PETITE FILLE paraissait :

Je suis lasse, bien lasse, je n'en puis plus ! Les hèles chuchotaient entre elles.

Sa robe est en lambeaux...

LE RAMIER

Une belle robe, aux riches broderies.

LE HIBOU

Les tresses de ses cheveux sont dénouées...

LE RAMIER

De beaux cheveux, noirs comme la nuit.

LA PETITE FILLE

Pourvu qu'un coup de vent ne vienne pas m'emporter les jambes, car elles sont molles comme de l'amadou.

LE RAMIER

Pauvre petite !

LA PETITE FILLE

J'ai perdu les fleurs que j'avais cueillies. Je ne puis plus chanter et si je pouvais, je n'oserais pas...

LE HIBOU

Pauvre petite î

LA PETITE FILLE

Comme le soleil rouge éclaire étrangement. On dirait que les arbres saignent. J'ai peur !

LE CORBEAU

Pauvre petite î

LA PETITE FILLE

Oh ! une fontaine !

Elle y allait, se penchait, buvait.

LE RAMIER

Prosit !

LE HIBOU

Chut ! tu vas l'effrayer.

LE CORBEAU

Elle est jolie comme la fleur du pommier au printemps.

Les taches rouges remontaient le long des troncs et se perdaient dans les feuilles. C'était la nuit. Tuis, des rayons de lune glissère^it entre les branches et toute la forêt fut bleue.

LA PETITE FILLE sc relevait :

J'avais soif et Teau est fraîche ! Que vais-je

devenir à présent, toute seule ? Mais je ne veux pas avoir peur.

LE HIBOU

Elle est brave !

LA LETITE FILLE

11 n'y a dans la forêt que les bêtes, j'ai toujours cherché à leur faire du bien ; pourquoi me feraient-elles du mal ?

Elle est bonne !

LA PETITE FILLE

La lune me jette entre deux branches un rayon blanc, doux comme une caresse, je vais ra'endormir dans le rayon de lune, sur la mousse, au milieu du silence de la forêt, je suis lasse ! si lasse !

Elle se couchait près de la source, au pied du gros arbre.

LE HIBOU

je l'aime, cette petite !

LE RAMIER

Moi aussi !

LE CORBEAU

Moi aussi !

LE HIBOU

Voyez ! elle s'est endormie tout de suite.

LE CORBEAU

Il me semble entendre des pas. . . Toi qui vois clair dans la nuit, hibou, dis-nous qui vient là?

LE HIBOU

C'est un homme ; il marche courbé, appuyé sur un bâton... une houppelande grise, une besace. . . une barbe blanche. . . Il semble vieux. . . il semble pauvre. . .

Pourvu qu'il ne l'éveille pas !

Entrait le pauvre

Qui dort au pied de cet arbre? Sur ma vie, c'est la princesse Blancheneige !

LE ramier

Entendez-vous? il a dit que c'était une princesse.

LE pauvre

Oui, ramier, et la meilleure de toutes les princesses.

LES TROIS OISEAUX

II comprend notre langage !

LE PAUVRE

L'âge apprend bien des choses, et j'ai mangé un morceau du serpent blanc.

LES TROIS OISEAUX

Tout s'explique !

LE PAUVRE

C'est bien elle ! la fille du Roi !

LE HIBOU

La fille du Roi !

LE PAUVRE

Elle fut si bonne pour moi que son doux visage est gravé dans mon cœur et je ne puis pas ne pas la reconnaître.

LE CORBEAU

Dis -nous donc ce que tu sais d'elle, bon pauvre !

LE PAUVRE

En ce temps-là, le Roi était marié à la Reine blonde ; aussi douce que belle ; par les longs jours d'hiver elle filait à son rouet, entourée de ses servantes, devant 1 atre.

LE RAMIER

Ne craignait-elle donc pas de devenir semblable aux trois fileuses dont l'une a le pied si large à force de frapper le rouet, l'autre la lèvre si épaisse à force de mouiller le lin, la troisième le pouce si plat à force de tordre le fil.

LE PAUVRE

La Reine blonde n'était point coquette. Malgré les chansons des servantes et les contes que contaient les anciennes, elle languissait d'ennui et soupirait après le printemps. Mais le printemps était encore loin. Il ventait.

LE CORBEAU

La grand'mère du diable partait en chasse.

LE PAUVRE

11 neigeait.

LE HIBOU

Dame Hollé faisait son lit et les plumes de rédredon s'envolaient.

LE PAUVRE

Tout à coup, la salle s'illumina. La Reine blonde courut à la fenêtre qui était d'ébène, l'ouvrit, et comme elle se penchait pour mieux voir la campagne scintillant sous le soleil, se fit au doigt, avec son fuseau, une toute petite piqûre, dont une seule goutte de sang tomba sur l'appui, dans la neige. L'ébène était très noire, très rouge le sang, très blanche la neige. La Reine blonde souhaita d'avoir une fille blanche comme la neige, avec des lèvres rouges comme le sang, des cheveux et

des yeux noirs comme l'ébène. La princesse naquit selon son désir et fut appelée pour cela Blancheneige.

LE RAMIER

Oui, elle est blanche comme la neige.

LE CORBEAU

Ses cheveux sont noirs comme l'ébéne.

LE HIBOU

Ses lèvres sont rouges comme le sang.

LE PAUVRE

Mais la Reine blonde mourut ; elle passa entre les bras des servantes, sans un cri, sans une plainte, comme la flamme d'un cierge s'éteint au souffle du vent.

Pauvre Reine ! Sans doute, métamorphosée en canard, revint-elle veiller près du berceau ?

LE PAUVRE

Je ne sais.

LE CORBEAU

Les mères mortes en donnant le jour à un enfant reviennent toujours ainsi.

LE HIBOU

Souvent même, si on les reconnaît et les interpelle, elles revivent.

LE PAUVRE

Le Roi pleura beaucoup la Reine blonde, puis, faible, épousa la Reine brune qui est orgueilleuse et méchante. Blancheneige grandissait, bonne comme le pain blanc, belle comme le jour clair ; tous les pauvres la vénéraient et la chérissaient. Voici que je la retrouve endormie dans la forêt, perdue sans doute, et misérable. Comment a-t-elle quitté le château du Roi? Peut-être sa marâtre l'a-t-elle chassée? Et que deviendra-t-elle à présent? Si je l'emmenais avec moi ?

LE RAMIER

L'emmener !

LE PAUVRE

Son regard illuminerait ma vie.

LE HIBOU

L'emmener!

LE PAUVRE

Ce serait mon bonheur...

LE CORBEAU

L'emmener !

LE PAUVRE

Mais serait-ce le sien ? Ma triste existence ne peut être partagée par elle.

LE HIBOU

Confie-la à la forêt .

LE RAMIER

La forêt lui sera douce et maternelle.

LE CORBEAU

Nous la garderons, nous l'aimerons.

LE PAUVRE

Veillez sur elle.

LE HIBOU

Merci de nous la laisser, bon pauvre. Je veux récompenser ton sacrifice. Au sommet de la montagne, il est un hêtre gigantesque, aïeul de toute la forêt, autour duquel les autres arbres, respectueusement, à distance, forment le cercle. J'en ai appris le secret : quiconque, à minuit, aura coupé un rameau du hêtre vénérable, verra entre ses mains la branche aux feuilles vertes se changer en l'or le plus pur. Va, coupe le rameau et sois riche pour toute ta vie.

LE PAUVRE

Merci, hibou. Veillez sur la princesse Blancheneige.

// sortait.

LE RAMIER

Comme elle dort joliment ! Son bras blanc lui sert d'oreiller, sa respiration soulève régulièrement sa poitrine.

LE CORBEAU

Elle a remué.

BLANCHENEiGE endormie J'ai peur...

LE HIBOU

Parlons-lui doucement, à voix basse, pour faire éclore en elle des rêves bienheureux. 11 ne faut pas avoir peur, petite princesse, dors sans crainte.

LE CORBEAU

Ce n'est pas ici une forêt sinistre, pleine d'embûches et de maléfices ; toutes les bêtes y sont compatissantes, se souviennent des bienfaits et secourent les hommes dans leurs aventures.

LE HIBOU

Les poissons, délivrés du filet, remettent au fidèle serviteur la bague perdue.

LE RAMIER

Deux ramiers blancs aidaient Aschenbroedel à choisir les lentilles.

LE CORBEAU

Les corbeaux apportent à leur sauveur une pomme de l'arbre de vie.

LE HIBOU

Une petite chatte tigrée aida Hans, le garçon meunier, à faire fortune.

LE CORBEAU

Que serait-il advenu des sept compagnons, sans les conseils du cheval?

LE RAMIER

Dors, petite princesse, dors !

BLANCHENEiGE endormie J'ai froid. . .

LE HIBOU

A Jùterbrock, il y avait un forgeron, qui, chaque jour, de l'aube au crépuscule, frappait le fer rouge sur l'enclume et soufflait le feu sous la haute cheminée. De grandes flammes jaillissaient.

LE RAMIER

Lorsqu'ils connurent l'ingratitude de Pierre le Gris, les esprits qui l'avaient protégé jusqu'alors tinrent conseil dans l'étable. Les vaches dormaient sur leurs litières, et dans le foin on était au chaud.

LE CORBEAU

Par les beaux jours d'été, lorsque le soleil brûle et que l'eau resplendit de tout le bleu du

ciel, les femmes-cygnes quittent leur plumage pour se baigner a l'ombre des arbres, près de la rive.

LE HIBOU

Des créatures vivent dans le feu comme d'autres dans l'eau et d'autres dans l'air. Les étincelles sont leur rires et les flammes qui montent, leurs jeux. Leur corps semble de cristal rose et l'on voit au travers le sang fluide courir en elles. Elles dirigent sous la terre les fleuves de feu qui font croître les fleurs, les fruits et la vigne...

LE RAMIER

Dors, petite princesse, dors !

BLANCHENEiGE endormie J'ai faim. . .

LE CORBEAU

Quand la pauvre fileuse eut traversé la prairie, elle arriva près d'un four rempli de pains, et les pains criaient : — « Retire-nous ! retirenous! nous sommes cuits! » C'étaient de mignons petits pains, blonds et dorés, avec une fente en croix sur chacun d'eux, des petits pains chauds qui croustillaient.

Puis, elle vit un pommier et les pommes criaient: — «Secoue l'arbre, secoue l'arbre!

nous sommes mûres ! » C'étaient de belles pommes rouges avec une peau bien ridée et qui fondaient dans la bouche.

LE HIBOU

Puis elle arriva chez la vieille qui lui dit : « Sers-moi fidèlement pendant sept ans et chaque jour tu auras de la friture et du rôti. »

LE CORBEAU

11 était une fois un nain qui fit don à un brave garçon d'une table merveilleuse. Chaque fois qu'on disait seulement : « Table, couvretoi », elle se couvrait aussitôt du linge le plus fin, de l'argenterie la plus riche et des mets les plus délicieux.

LE RAMIER

Les fumets exquis promettaient bonne chère.

LE CORBEAU

Des montagnes de gelée tremblaient.

LE HIBOU

Des paons farcis faisaient la roue dans des plats d'or.

LE RAMIER

Des pâtés de venaison...

LE CORBEAU

Des saucisses grillées sur la choucroute onctueuse...

LE HIBOU

Le petit vin blanc qui scintille dans leroemer à pied vert...

LE RAMIER

Et la bière qui mousse dans les cruches de grès...

TilDEÂU.

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