LE CORBEAU ET LE RAMIER
Prosit !
LE HIBOU
A votre santé !
LE CORBEAU
La trouvez-vous bonne?
LE HIBOU
Exquise, cette eau de printemps !
LE RAMIER
Regardez donc.
LE HIBOU
Où? Où?
Là-bas, entre les arbres.
LE CORBEAU
Quoi? Quoi?
LE RAMIER
Une petite fille. Elle court, elle court.
LE CORBEAU
Elle s'arrête. Elle semble exténuée.
LE RAMIER
Elle repart.
LE CORBEAU
Elle vient ici.
LE HIBOU
Nous ne savons pas si elle est bonne ou méchante. La sagesse nous commande de nous tenir cois. Chut !
LE CORBEAU
Chut!
LE RAMIER
Chut!
LA PETITE FILLE paraissait :
Je suis lasse, bien lasse, je n'en puis plus ! Les hèles chuchotaient entre elles.
Sa robe est en lambeaux...
LE RAMIER
Une belle robe, aux riches broderies.
LE HIBOU
Les tresses de ses cheveux sont dénouées...
LE RAMIER
De beaux cheveux, noirs comme la nuit.
LA PETITE FILLE
Pourvu qu'un coup de vent ne vienne pas m'emporter les jambes, car elles sont molles comme de l'amadou.
LE RAMIER
Pauvre petite !
LA PETITE FILLE
J'ai perdu les fleurs que j'avais cueillies. Je ne puis plus chanter et si je pouvais, je n'oserais pas...
LE HIBOU
Pauvre petite î
LA PETITE FILLE
Comme le soleil rouge éclaire étrangement. On dirait que les arbres saignent. J'ai peur !
LE CORBEAU
Pauvre petite î
LA PETITE FILLE
Oh ! une fontaine !
Elle y allait, se penchait, buvait.
LE RAMIER
Prosit !
LE HIBOU
Chut ! tu vas l'effrayer.
LE CORBEAU
Elle est jolie comme la fleur du pommier au printemps.
Les taches rouges remontaient le long des troncs et se perdaient dans les feuilles. C'était la nuit. Tuis, des rayons de lune glissère^it entre les branches et toute la forêt fut bleue.
LA PETITE FILLE sc relevait :
J'avais soif et Teau est fraîche ! Que vais-je
devenir à présent, toute seule ? Mais je ne veux pas avoir peur.
LE HIBOU
Elle est brave !
LA LETITE FILLE
11 n'y a dans la forêt que les bêtes, j'ai toujours cherché à leur faire du bien ; pourquoi me feraient-elles du mal ?
Elle est bonne !
LA PETITE FILLE
La lune me jette entre deux branches un rayon blanc, doux comme une caresse, je vais ra'endormir dans le rayon de lune, sur la mousse, au milieu du silence de la forêt, je suis lasse ! si lasse !
Elle se couchait près de la source, au pied du gros arbre.
LE HIBOU
je l'aime, cette petite !
LE RAMIER
Moi aussi !
LE CORBEAU
Moi aussi !
LE HIBOU
Voyez ! elle s'est endormie tout de suite.
LE CORBEAU
Il me semble entendre des pas. . . Toi qui vois clair dans la nuit, hibou, dis-nous qui vient là?
LE HIBOU
C'est un homme ; il marche courbé, appuyé sur un bâton... une houppelande grise, une besace. . . une barbe blanche. . . Il semble vieux. . . il semble pauvre. . .
Pourvu qu'il ne l'éveille pas !
Entrait le pauvre
Qui dort au pied de cet arbre? Sur ma vie, c'est la princesse Blancheneige !
LE ramier
Entendez-vous? il a dit que c'était une princesse.
LE pauvre
Oui, ramier, et la meilleure de toutes les princesses.
LES TROIS OISEAUX
II comprend notre langage !
LE PAUVRE
L'âge apprend bien des choses, et j'ai mangé un morceau du serpent blanc.
LES TROIS OISEAUX
Tout s'explique !
LE PAUVRE
C'est bien elle ! la fille du Roi !
LE HIBOU
La fille du Roi !
LE PAUVRE
Elle fut si bonne pour moi que son doux visage est gravé dans mon cœur et je ne puis pas ne pas la reconnaître.
LE CORBEAU
Dis -nous donc ce que tu sais d'elle, bon pauvre !
LE PAUVRE
En ce temps-là, le Roi était marié à la Reine blonde ; aussi douce que belle ; par les longs jours d'hiver elle filait à son rouet, entourée de ses servantes, devant 1 atre.
LE RAMIER
Ne craignait-elle donc pas de devenir semblable aux trois fileuses dont l'une a le pied si large à force de frapper le rouet, l'autre la lèvre si épaisse à force de mouiller le lin, la troisième le pouce si plat à force de tordre le fil.
LE PAUVRE
La Reine blonde n'était point coquette. Malgré les chansons des servantes et les contes que contaient les anciennes, elle languissait d'ennui et soupirait après le printemps. Mais le printemps était encore loin. Il ventait.
LE CORBEAU
La grand'mère du diable partait en chasse.
LE PAUVRE
11 neigeait.
LE HIBOU
Dame Hollé faisait son lit et les plumes de rédredon s'envolaient.
LE PAUVRE
Tout à coup, la salle s'illumina. La Reine blonde courut à la fenêtre qui était d'ébène, l'ouvrit, et comme elle se penchait pour mieux voir la campagne scintillant sous le soleil, se fit au doigt, avec son fuseau, une toute petite piqûre, dont une seule goutte de sang tomba sur l'appui, dans la neige. L'ébène était très noire, très rouge le sang, très blanche la neige. La Reine blonde souhaita d'avoir une fille blanche comme la neige, avec des lèvres rouges comme le sang, des cheveux et
des yeux noirs comme l'ébène. La princesse naquit selon son désir et fut appelée pour cela Blancheneige.
LE RAMIER
Oui, elle est blanche comme la neige.
LE CORBEAU
Ses cheveux sont noirs comme l'ébéne.
LE HIBOU
Ses lèvres sont rouges comme le sang.
LE PAUVRE
Mais la Reine blonde mourut ; elle passa entre les bras des servantes, sans un cri, sans une plainte, comme la flamme d'un cierge s'éteint au souffle du vent.
Pauvre Reine ! Sans doute, métamorphosée en canard, revint-elle veiller près du berceau ?
LE PAUVRE
Je ne sais.
LE CORBEAU
Les mères mortes en donnant le jour à un enfant reviennent toujours ainsi.
LE HIBOU
Souvent même, si on les reconnaît et les interpelle, elles revivent.
LE PAUVRE
Le Roi pleura beaucoup la Reine blonde, puis, faible, épousa la Reine brune qui est orgueilleuse et méchante. Blancheneige grandissait, bonne comme le pain blanc, belle comme le jour clair ; tous les pauvres la vénéraient et la chérissaient. Voici que je la retrouve endormie dans la forêt, perdue sans doute, et misérable. Comment a-t-elle quitté le château du Roi? Peut-être sa marâtre l'a-t-elle chassée? Et que deviendra-t-elle à présent? Si je l'emmenais avec moi ?
LE RAMIER
L'emmener !
LE PAUVRE
Son regard illuminerait ma vie.
LE HIBOU
L'emmener!
LE PAUVRE
Ce serait mon bonheur...
LE CORBEAU
L'emmener !
LE PAUVRE
Mais serait-ce le sien ? Ma triste existence ne peut être partagée par elle.
LE HIBOU
Confie-la à la forêt .
LE RAMIER
La forêt lui sera douce et maternelle.
LE CORBEAU
Nous la garderons, nous l'aimerons.
LE PAUVRE
Veillez sur elle.
LE HIBOU
Merci de nous la laisser, bon pauvre. Je veux récompenser ton sacrifice. Au sommet de la montagne, il est un hêtre gigantesque, aïeul de toute la forêt, autour duquel les autres arbres, respectueusement, à distance, forment le cercle. J'en ai appris le secret : quiconque, à minuit, aura coupé un rameau du hêtre vénérable, verra entre ses mains la branche aux feuilles vertes se changer en l'or le plus pur. Va, coupe le rameau et sois riche pour toute ta vie.
LE PAUVRE
Merci, hibou. Veillez sur la princesse Blancheneige.
// sortait.
LE RAMIER
Comme elle dort joliment ! Son bras blanc lui sert d'oreiller, sa respiration soulève régulièrement sa poitrine.
LE CORBEAU
Elle a remué.
BLANCHENEiGE endormie J'ai peur...
LE HIBOU
Parlons-lui doucement, à voix basse, pour faire éclore en elle des rêves bienheureux. 11 ne faut pas avoir peur, petite princesse, dors sans crainte.
LE CORBEAU
Ce n'est pas ici une forêt sinistre, pleine d'embûches et de maléfices ; toutes les bêtes y sont compatissantes, se souviennent des bienfaits et secourent les hommes dans leurs aventures.
LE HIBOU
Les poissons, délivrés du filet, remettent au fidèle serviteur la bague perdue.
LE RAMIER
Deux ramiers blancs aidaient Aschenbroedel à choisir les lentilles.
LE CORBEAU
Les corbeaux apportent à leur sauveur une pomme de l'arbre de vie.
LE HIBOU
Une petite chatte tigrée aida Hans, le garçon meunier, à faire fortune.
LE CORBEAU
Que serait-il advenu des sept compagnons, sans les conseils du cheval?
LE RAMIER
Dors, petite princesse, dors !
BLANCHENEiGE endormie J'ai froid. . .
LE HIBOU
A Jùterbrock, il y avait un forgeron, qui, chaque jour, de l'aube au crépuscule, frappait le fer rouge sur l'enclume et soufflait le feu sous la haute cheminée. De grandes flammes jaillissaient.
LE RAMIER
Lorsqu'ils connurent l'ingratitude de Pierre le Gris, les esprits qui l'avaient protégé jusqu'alors tinrent conseil dans l'étable. Les vaches dormaient sur leurs litières, et dans le foin on était au chaud.
LE CORBEAU
Par les beaux jours d'été, lorsque le soleil brûle et que l'eau resplendit de tout le bleu du
ciel, les femmes-cygnes quittent leur plumage pour se baigner a l'ombre des arbres, près de la rive.
LE HIBOU
Des créatures vivent dans le feu comme d'autres dans l'eau et d'autres dans l'air. Les étincelles sont leur rires et les flammes qui montent, leurs jeux. Leur corps semble de cristal rose et l'on voit au travers le sang fluide courir en elles. Elles dirigent sous la terre les fleuves de feu qui font croître les fleurs, les fruits et la vigne...
LE RAMIER
Dors, petite princesse, dors !
BLANCHENEiGE endormie J'ai faim. . .
LE CORBEAU
Quand la pauvre fileuse eut traversé la prairie, elle arriva près d'un four rempli de pains, et les pains criaient : — « Retire-nous ! retirenous! nous sommes cuits! » C'étaient de mignons petits pains, blonds et dorés, avec une fente en croix sur chacun d'eux, des petits pains chauds qui croustillaient.
Puis, elle vit un pommier et les pommes criaient: — «Secoue l'arbre, secoue l'arbre!
nous sommes mûres ! » C'étaient de belles pommes rouges avec une peau bien ridée et qui fondaient dans la bouche.
LE HIBOU
Puis elle arriva chez la vieille qui lui dit : « Sers-moi fidèlement pendant sept ans et chaque jour tu auras de la friture et du rôti. »
LE CORBEAU
11 était une fois un nain qui fit don à un brave garçon d'une table merveilleuse. Chaque fois qu'on disait seulement : « Table, couvretoi », elle se couvrait aussitôt du linge le plus fin, de l'argenterie la plus riche et des mets les plus délicieux.
LE RAMIER
Les fumets exquis promettaient bonne chère.
LE CORBEAU
Des montagnes de gelée tremblaient.
LE HIBOU
Des paons farcis faisaient la roue dans des plats d'or.
LE RAMIER
Des pâtés de venaison...
LE CORBEAU
Des saucisses grillées sur la choucroute onctueuse...
LE HIBOU
Le petit vin blanc qui scintille dans leroemer à pied vert...
LE RAMIER
Et la bière qui mousse dans les cruches de grès...
TilDEÂU.