ACTE DEUXIEME
L'intérieur d'une cabane dans la Forêt. Les murs en étaient de bois et de bois le plafond très bas. zAu fond, une petite porte et trois petites fenêtres avec de petits rideaux. A droite^ une cheminée à hotte; trois petites marmites pendaient à trois crémaillères. A gauche^ alignés contre le mur., côte à côte, trois petits lits. zAu milieu, une petite table recouverte d'une nappe blanche^ oii trois couverts étaient mis, trois petites assiettes, trois petites cuillers, trois petits couteaux^ trois petites fourchettes et trois petits gobelets. Près de la table, trois petits escabeaux. Tout, dans la cabane, était petit et modeste, mais si gentil et si propre qu'on ne saurait le décrire .
C'était le soir, l'heure bleue qui précède la nuit. On frappait à la porte. Silence. On frappait de nouveau. Nouveau silence. La porte s'ouvrait. Entrait
Personne ne répond. J'ose entrer quand même ; je ne pourrais pas aller plus loin. Ce matin, je me suis éveillée près de la source où je m'étais endormie hier, et tout le jour encore j'ai erré par la forêt. L'étrange petite maison ! Oh ! les petites assiettes ! Le dîner est servi . Cette nuit j'ai rêvé que je mangeais, mais cela
nourrit mal de manger en rêve, et j'ai bien faim. Si je prenais une cuillerée de légumes dans chaque assiettePLes gens ne s'apercevraient de rien.
EUe prenait dans chaque assiette une cuillerée de légumes.
Une bouchée à chaque morceau de pain?...
EUe le faisait.
Je vais mieux à présent. Si je buvais dans chaque gobelet une goutte de vin ?
Elle buvait.
Et si, maintenant, je pouvais dormir dans un de ces lits ! Us sont doux ; la chambre est chaude ; les marmites chantent dans la cheminée ; on est bien ici ! Tant pis ! je suis trop lasse, je reste.
Elle se couchait sur un lit et s'endormait. La nuit était venue et le reflet du foyer éclairait seul la chambre. Les petites fenêtres s' emplissaient de bleu profond. Un silence. Puis, des pas au dehors. La porte s'ouvrait. Entraient trois gnomes. Pas plus grands que des enfants de dix ans, c'étaient des vieillards à longues barbes blanches. Ils déposaient à terre des sacs dont ils étaient chargés, des pelles, des pioches, s'avançaient vers la cheminée^ allumaient trois petites lampes^ se mettaient à table .
LE PREMIER GNOME
Qui a mangé dans mon assiette ?
LE DEUXIÈME
Qui a mordu dans mon pain ?
LE TROISIÈME
Qui a piqué avec ma fourchette ?
LE PREMIER
Qui a coupé avec mon couteau ?
LE DEUXIÈME
Qui a bu dans mon gobelet ?
LE TROISIÈME
Qui est couché dans mon lit ? Ah ! que cette enfant est belle !
Tous trois avaient pris leurs petites lampes et se pe7ichaient sur le lit.
LE PREMIER
Elle est blanche comme la neige .
LE DEUXIÈME
Ses lèvres sont rouges comme le sang.
Ses cheveux sont noirs comme rébène.
LE PREMIER
Comment est-elle venue ici ?
LE DEUXIÈME
Elle s'éveille.
BLANCHENEIGE OUVruit lôSyCUX
Où suis-je ? oh !
LE PREMIER GNOME
Ne crains rien; tu es chez les trois nains. Nous ne te ferons pas de mal. Mais, comment es-tu venue ici ? Qui es-tu ?
Je suis la fille du Roi , la princesse Blancheneige. La Reine brune, ma marâtre, avait ordonné au chasseur de me conduire dans la forêt, de me tuer, et de lui rapporter mon cœur. Elle devait ensuite montrer au Roi une écharpe teinte de sang et lui dire qu'une bête sauvage m'avait dévorée.
LE PREMIER GNOME
Cela est arrivé déjà plus d'une fois et je crois deviner la suite. Sans doute le chasseur eut-il pitié et te laissa-t-il fuir ?
LE DEUXIEME
Sans doute rapporta-t-il à la Reine le cœur d'un marcassin ?
LE TROISIÈME
Qu'elle mangea sans doute à la sauce verte ?
J'errais depuis deux jours lorsque j'aperçus votre maison. Pardonnez-moi d'y être entrée ainsi, j'ai mangé dans vos assiettes, mais j'avais tellement faim ! J'ai dormi dans votre lit, mais j'étais si lasse ! Ayez pitié de moi ! Laissez-moi goûter cette nuit la bonne chaleur de votre foyer. Demain, je reprendrai ma route.
LE DEUXIÈME GNOME
OÙ iras-tu ?
Hélas ! je ne sais, droit devant moi, au delà de la forêt, dans un autre royaume ; je tâcherai à me louer comme gardeuse d'oies.
LE TROISIÈME GNOME
Veux-tu rester avec nous, petite princesse ? Tu prendrais soin de notre ménage...
LE PREMIER
Tu ferais bouillir nos trois petites marmites. . .
LE DEUXIEME
Tu entretiendrais nos trois petites lampes . . .
Tu nous tricoterais de petits bas...
LE PREMIER
Tu nous coudrais des chemises d'étoilées...
LE DEUXIÈME
Tu filerais pour nous les fils de la Vierge...
LE TROISIÈME
Et nous veillerions sur toi, afin que tu ne manques de rien.
LE PREMIER
La cabane est pauvre et modeste. Pourtant nous vivons dans l'abondance. Au jardinet poussent des légumes à notre mesure, des raves pas plus grosses que des radis, des citrouilles pas plus grosses que des tomates.
LE DEUXIÈME
Le lard pend aux poutres du grenier et les fromages sèchent sur les claies.
LE TROISIÈME
Les tonneaux s'alignent dans notre cave, comme les douze apôtres dans leRathskellerde Blême.
Vous êtes bons. Je m'efforcerai de devenir une ménagère attentive. Mais qui donc étesvous ? Vos barbes et vos fronts ridés contrastent étrangement avec votre taille.
LE PREMIER GNOME
Nous sommes aussi vieux que la Forêt Noire.
LE DEUXIÈME
Nous avons vu le gland avant de voir le chêne.
LE TROISIÈME
N'as-tu jamais entendu parler des gnomes, de ces petits êtres qui parfois s'établissent dans une demeure, ety besognent à qui mieux mieux, et font tout le travail des hommes ? Ils ont fabriqué des souliers pour le cordonnier de Cologne et balayé la maison pour la servante de Worms. D'autres s'occupent des cultures et soignent les bestiaux. Le paysan surpris s'arrête au bord de son champ ; nul faucheur ne passe dans les blés et pourtant les épis mûrs se couchent sur les sillons : les moissonneurs invisibles sont à l'ouvrage. Pour nous, nous sommes de ceux qui ont la garde des métaux enfouis dans la terre.
LE PREMIER
Chaque jour, de l'aube au crépuscule, par des galeries secrètes et des cavernes inconnues, nous faisons notre ronde. Nos pics entaillent les rocs où dorment le fer gris, l'argent couleur de lune, Tor couleur de soleil. Nous roulons des blocs ; dans les forges souterraines, nous forgeons. Le fer rouge grésille et crie dans l'eau froide. L'or et l'argent fondus coulent à terre, ruisseaux resplendissants qui se courbent et rampent comme des serpents merveilleux. Puis sous de hautes voûtes, nous entassons les lingots et dans la nuit, les métaux délivrés maintenant de leurs prisons de pierre, reprennent leur sommeil.
LE DEUXIÈME
Notre reine habite une montagne creuse ; le petit trône où elle est assise est fait d'ivoire, orné de perles. 11 y a des salles d'émeraudes, d'autres, de rubis, d'autres, de diamants. Le petit lit où elle dort a été taillé dans une opale.
LE TROISIÈME
Nous te conterons ces merveilles et bien d'autres. 11 faudra d'abord ne pas quitter la cabane, ne pas ouvrir si l'on frappe à la porte, de peur que ta marâtre ne découvre ta retraite et ne te poursuive.
Je n'aurais garde.
LE TROISIÈME GNOME
Mais plus tard, lorsque nous serons rassurés, tu pourras courir à ton aise dans la forêt.
LE PREMIER
Tu connaîtras la forêt de printemps, les clochettes des primevères qui carillonnent au renouveau, la joie des verdures neuves.
LE DEUXIÈME
Tu connaîtras la forêt d'été, l'ombre fraîche où chantent les sources, sous le feu du ciel, les nuits tièdes et bleues, criblées d'étoiles.
LE TROISIÈME
L'automne prodigue couvre le sol de pièces d'or, mais les sources sanglotent parce que le ciel est devenu gris.
LE PREMIER
L'hiver fait aux choses un lit de plumes blanches, et le vent leur murmure ses berceuses.
LE DEUXIÈME
Nous t'apprendrons les secrets de la forêt ; nous t'apprendrons à cueillir dans la nuit de la Saint-Jean, l'herbe qui rend invisible.
LE TROISIEME
Nos chaperons aussi rendent invisible le mortel qui s'en empare.
LE PREMIER
Un brin de marrube ou d'origan préserve des mauvaises nixes.
LE DEUXIÈME
L'oiseau pic découvre les trésors enfouis.
LE TROISIÈME
Le chant du grillon écarte la foudre.
LE PREMIER
Tu feras la connaissance de créatures merveilleuses.
LE DEUXIÈME
Les éternueuses dans l'eau, auxquelles il faut répondre trois fois : « Dieu vous bénisse ! »
Les remueuses de mousse, qui échappent aux fouines ennemies en s'abritant derrière les arbres marqués de trois croix par un bûcheron bienveillant.
LE PREMIER
Ta vie sera calme et douce parmi nous ; mais à présent, tu es lasse, couche-toi de nouveau et reprends ton sommeil.
Vous êtes trois et il n'y a que trois lits. Comment dormirez-vous ?
LE PREMIER GNOME
Ne t'inquiète pas de cela. J'irai alternativement dans le lit de l'un et de Tautre de mes frères. Dors bien.
Dors bien.
Dors bien.
Bonne nuit.
LE DEUXIEME
LE TROISIEME
■1ilT>EAU