ACTE QUATRIÈME
La Forêt. Des sapins très anciens , immenses. Les troncs bruns montaient comme des colonnes. Haut, les premières branches s'étendaient comme nne voûte; quelques unes vertes, mais surtout du bois mort. Sur le sol , feutré d'aiguilles tombées, rampaient et s entrelaçaient d'énormes racines. C'était comme une cathédrale mystérieuse, au mille nefs pleines d'ombre.
Dans le cercueil de verre oh elle était couchée, couronnée de fleurs, les mains croisées sur la poitrine, Blancheneige semblait dormir. Les trois gnomes, que les arbres géants faisaient paraître plus nains que jamais, s'agenouillaient devant elle. Le hibou, le corbeau et le ramier perchaient sur des branches,
LE PREMIER GNOME
C'est en vain que nous avons agité nos chaperons et versé de l'eau froide sur son visage, Blancheneige était morte.
LE DEUXIÈME
Mais elle était encore fraîche et jolie ; nous avons senti que nous ne pouvions pas la mettre dans la terre noire.
Et nous avons fabriqué ce cercueil de verre, afin que, morte, elle continue à réjouir nos
yeux. Nous l'avons couronnée de fleurs et nous avons croisé ses mains sur sa poitrine; ci-git Blancheneige, fille de Roi.
LE PREMIER
Elle est restée aussi blanche que la neige.
LE DEUXIÈME
Ses lèvres sont encore rouges comme le sang.
LE TROISIÈME
Et ses cheveux noirs, comme l'ébène.
LE PREMIER
Pour entourer son cercueil, nous abandonnons nos cavernes et nos forges souterraines.
LE DEUXIÈME
Nous restons agenouillés pieusement.
LE TROISIÈME
Le trésor que nous gardons maintenant, c'est elle.
Des fanfares de chasse retentissaient au loin, vers la droite.
LE PREMIER GNOME
Entendez-vous le cor ?
LE DEUXIÈME
Des hommes chassent dans la Forêt.
LE TROISIEME
C'est du côté de l'étang.
LE HIBOU
Depuis que Blancheneige est morte, la Forêt s'emplit de tristesse.
LE CORBEAU
Les sapins pleurent leurs larmes de résine.
LE RAMIER
On entend sangloter les sources.
LE HIBOU
Et nous, anciens compagnons de biberonnage, ce n'est plus au bord de la source que nous nous réunissons, mais devant le cercueil de notre petite princesse.
LE CORBEAU
Une fois déjà quand, égarée et lasse, elle s'était endormie, nos murmures lui suggérèrent de doux rêves.
LE RAMIER
Nous voulons encore bercer de songes dorés son dernier sommeil.
LE CORBEAU
Dors, petite princesse : les fanfares peuvent retentir à tes oreilles, elles ne t'éveilleront pas.
Rêve que tu te mêles aux danses des elfes, sur les lacs brillants de lune. Leur ronde tournoie mystérieusement ; de la pointe de leurs pieds nus, ou des traines de leurs robes blanches, elles frôlent sans les troubler les eaux resplendissantes. Les hommes disent : « C'est un brouillard que le vent emporte ! » Mais non, ce sont les elfes qui dansent.
LE HIBOU
Rêve que dans leur royaume au fond des eaux, où les grottes déploient d'étranges architectures, parmi l'éternel crépuscule glauque, les nixes t'accueillent. Elles sont nues, et parent de nénuphars leurs chevelures dénouées. Tu cours avec elle sur le sable fin et dans les branches rouges du corail vous jouez à vous poursuivre. Tu souffles dans des conques recourbées, tu dors dans des coquilles de nacre. Tu cueilles, dans des jardins mystérieux des fleurs comme n'en connaissent pas les hommes.
LE RAMIER
Dors ! petite princesse, dors !
U^ouvelles fanfares de chasse, au loin, vers la gauche.
LE PREMIER GNOME
Le cor sonne à présent du côté de la vallée.
LE HIBOU
Les dieux dépossédés vont habiter l'arc-enciel.
II est une lumière bleue que l'on peut tenir dans sa main et qui exauce tous les désirs.
LE RAMIER
Dors ! petite princesse, dors !
LE DEUXIÈME GNOME
- Quelqu'un vient.
Entrait le Pauvre , portant lu branche du hêtre magique changée en or,
LE PAUVRE
C'est elle ! je la retrouve morte !
// était arrêté devant le cercueil de verre et, contemplant longuement Blanchetieige, pleurait.
LE HIBOU
Bon Pauvre, tu nous l'avais confiée ; crois bien que nous avons veillé sur elle de notre mieux.
LE PREMIER GNOME
Nous l'aimions comme notre enfant.
LE DEUXIEME
Mais la mort est plus forte que nous.
LE PAUVRE
Hélas ! hélas ! je ne puis rien contre la mort. Mais sur ton conseil, hibou, j'avais cueilli un rameau du hêtre centenaire, au sommet de la montagne, et le rameau s'était changé en or. C'est tout ce que je possède; je veux le lui donner; je veux le déposer sur son cercueil et continuer ma triste route, comme autrefois, mendiant aux portes et couchant sur les chemins. Cet or m'aurait donné le repos et le bien-être. Mais, que m'importe à présent ! elle est morte !
// déposait la branche d'or sur le cercueil de verre. A droite, les fanfares s'approchaient.
LE TROISIÈME GNOME
Entendez de nouveau le cor du côté de l'étang.
LE DEUXIÈME
Il semble s'approcher.
LE PAUVRE
Adieu !
LE HIBOU
Mais, pourras-tu, bon Pauvre, supporter encore tes misères ?
LE RAMIER
Tu es vieux et tu es faible.
LE CORBEAU
Quelle force te soutiendra ?
LE PAUVRE
La mémoire de son sourire.
// sortait. Fanfares à gauche.
LE PREMIER GNOME
C'est maintenant du côté de la vallée.
LE DEUXIÈME
'La chasse vient.
Fanfares à droite.
LE TROISIÈME
Cette fois, c'est du côté de l'étang.
LE DEUXIÈME
Il y a deux chasses dans la Forêt.
LE PREMIER
Les chasseurs ne viendront pas jusqu'ici. C'est une partie de la Forêt mystérieuse et secrète ; les bêtes qui aimaient Blancheneige sauront les éloigner et les guider.
LE DEUXIÈME
Hélas ! voici un cerf.
Un cerf aux vastes ramures était entré] il s'agenouillait devant le cercueil, se relevait rapidement et sortait .
LE HIBOU
Je le connais, c'est un vieux sage. Il n'agit pas ainsi sans raison.
Le cor éclatait à gauche, très près.
LE TROISIÈME GNOME
Ecoutez ! on le poursuit.
Entrait à gauche
LE PRINCE sonnant du cor. Il portait à son chaperon une plume verte ; il était jeune et beau .
Le cerf m'a entraîné jusqu'ici, loin de mes compagnons. Mais, que vois-je ? Quelle est cette belle jeune fille dans ce cercueil de verre?
LE PREMIER GNOME
C'est la princesse Blancheneige ; le Roi de ce pays est son père.
LE PRINCE
Mon père règne sur le pays voisin. Ditesmoi, comment se trouve-t-elle parmi vous, petits gnomes ?
LE DEUXIÈME GNOME
La Reine brune, sa marâtre est une méchante femme qui voulait la tuer; mais elle s'enfuit et se réfugia chez nous.
LE PRINCE
Elle est belle comme le soleil de printemps !
LE TROISIEME GNOME
Figée dans la mort tu la trouves belle. Qu'eusses-tu dit situ l'avais vue vivante !...
LE PRINCE
Je l'ai trouvée ici dans les profondeurs de la Forêt, comme une petite rose dans une haie d'épines.
LE TROISIÈME GNOME
... quand la jeunesse luisait dans son regard et que sa bouche riait des perles.
LE PRINCE
Son cercueil resplenditet illumine ces voûtes noires. Livrez-moi ce cercueil et je vous donderai ce que vous voudrez.