‹ Blanquisme et opportunisme; la question sociale, légitimité de la revendication du prolétaire, fausseté de la théorie des coups de forceChapitre 10 sur 14 · LA PROPRIETE — LE TRAVAIL · texte numérisé non relu

LA PROPRIETE — LE TRAVAIL

Attaquer la propriété, rien de plus facile, de plus commun et parfois de mieux porté. Plus les attaques sont violentes, plus elles sont accueillies. Mais qui veut faire œuvre sérieuse et profitable doit avant tout rechercher si la propriété individuelle n a pas été à son heure un progrès considérable, et si elle n'est pas encore aujourd'hui une rigoureuse nécessité. C'est ce que nous allons examiner rapidement.

S'il est un droit sacré entre tous, c'est le droit de vivre, encore plus le droit de vivre en travaillant; et s'il est quelque chose d'incontestable, c'est que le travail le plus naturel s'exerce immédiatement et directement sur la terre. Tous les autres labeurs de l'homme ont pour but le travail de la terre ou en sont la conséquence. La terre est aussi indispensable à l'homme que l'air, l'eaii et le soleil. Ce sont là des' richesses naturelles, départies au genre humain tout entier, puisque les hommes ne sauraient exister sans elles. Donc, jamais la terre n'a pu être légitimement appropriée par quelques individus.

— Alors que devient la loi? qu'allez-vous faire du code?

La loi, je la prends pour ce qu'elle vaut, et je respecte le code, jusqu'à ce que nous en possédions un meilleur. C'est ainsi qu'on s'abrite sous une hutte, en attendant que la maison soit debout. L'homme n'en est pas à sa première charte ni à sa dernière. Dieu merci ! La charte de Moïse, celle de Selon et de Lycurgue, la charte du pieux Numa, toutes ces chartes ont fait leur temps. La nôtre aura bientôt l'ait le sien. La léo-alité varie, les chartes s'améliorent; car, au-dessus d'elles, il existe d'éternels principes de justice, vers lesquels l'humanité s'élève

invinciblement, à mesure qu'elle en possède une plus entière conscience. Donc, s'il est bon de respecter les chartes pour leur utilité relative et temporaire, il est encore mieux de ne point mettre en oubli qu'elles ne sont que les degrés du temple de la Justice, degrés que l'humanité gravit péniblement, mais d'un courage indomptable.

C'est ainsi qu'il est fecile d'apercevoir la légalité et l'utilité de l'institution de la propriété individuelle, de l'appropriation du sol commun. En effet, celui qui le premier planta sa tente d'une manière fixe, prit la peine d'enclore un champ et de le cultiver ; celui-là marqua l'ère d'une société nouvelle, supérieure à la vie sauvage et nomade ; celui-là fit accomplir à ses semblables un immense progrès. Nous devons saluer en lui l'initiateur des sociétés industrieuses et pacifiques. Ce fut le PREMIER PROPRIÉTAIRE. La propriété a donc été un moyen de progrès pour l'humanité. L'histoire et la logique nous obligent à le reconnaître.

Je vais plus loin. Le premier pillard, le premier guerrier, qui, au lieu de tuer les vaincus, de les manger peut-être, après avoir tout détruit par le fer et le feu, le premier guerrier qui en fit des esclaves employés au travail rendit service au genre humain. Il fut en son genre un homme de progrès, un homme intelligent pour son époque. Cela est incontestable.

Dans l'étatactuel des choses, lapropriété individuelle est encore une dure nécessité; elle est un résultat de notre imperfection sociale, de notre ignorance des moyens d'associer intimement et fraternellement les hommes. Aujourd'hui, on croit que chaque groupe de familles doit vivre isolément, travailler isolément; aujourd'hui, le travail s'accomplit dans des conditions tellement mauvaises, le travail est Uïiepei7ie tellement forte, que jamais on n'aurait pu y contraindre l'homme, si l'on avait eu, pour remplacer le fouet du contre-maître à esclaves et l'extorsion du seigneur féodal, l'énergique cupidité du petit propriétaire et" les exigences du loueur à l)ail de la terre. Avec la pression de la faim, l'appropriation de la terre est l'aiguillon fatal de l'homme courbé sous le joug du travail peine et châtiment. L'homme est sous la loi dure de la contrainte, dont son ignorance lui fait une nécessité.

Décréter l'abolition de la propriété, cela est facile; mais cela ne remédierait en rien à la situation. Si les parts étaient également distribuées à chacun, le lendemain, Tinégalité oppressive reparaîtrait. Pour cultiver avec ensemble le fonds laissé

en commun, il faudrait nécessairement mie organisation préalable du travail, ayant puissance de transformer le travail-peine en travail-fonction, fonction acceptée parce qu'elle est en rapport avec les lacultés de chacun. Sans cela, resterait toujours la nécessité de contraindre l'homme à produire son pain quotidien à la sueur de son front. Il faudrait des oppresseurs et des opprimés, sous un nouveau nom, toujours des maîtres et des esclaves.

Telle est donc la situation : la propriété individuelle est une injustice au point de vue du droit naturel; mais elle est un fait légal, qui a marqué un progrès pour l'espèce et qui est encore nécessaire, puisque le travail est une peine et un châtiment (suivant les expressions de la Bible).

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